Enquête  |  Pouvoirs

Petits cadeaux et grands patrons : le quotidien de Nasser al-Khelaïfi, boss du PSG

Écrit par Clément Fayol et Fabien Touati Illustré par Chris W. Kim
13 février 2026
Nasser al-Khelaïfi tenant une coupe avec le reflet de l'émir du Qatar
Missionné par l’émir du Qatar pour faire du Paris Saint-Germain la vitrine de la pétromonarchie, « NAK » a conquis les puissants de la capitale, des politiques aux milliardaires. Semant offrandes et scandales dans son sillage, comme le montrent les milliers de ses messages vocaux et WhatsApp que nous avons pu consulter. Première partie de nos révélations sur l’empereur du foot business.
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Ses matinées – de plus en plus tardives – suivent la même routine. Après une séance sportive sous l’œil de son coach privé, Nasser al-Khelaïfi saisit l’un de ses trois iPhone à écran XXL. Dans son vaste appartement de fonction du 16e arrondissement aux pièces presque vides, il s’affaisse face à un téléviseur toujours allumé, et pianote robotiquement. Son agenda, tenu au cordeau par ses collaborateurs, lui indique ses devoirs du jour. D’abord, une litanie de messages prérédigés (vœux d’anniversaire, souhaits de prompt rétablissement, invitations stratégiques) à disséminer aux quatre coins de son vaste réseau – patrons du CAC 40, joueurs du PSG ou stars hollywoodiennes… Ensuite apparaît le nom du salon privé du Royal Monceau ou du Peninsula – les palaces parisiens possédés par le Qatar – où il doit se rendre. L’y attendent une poignée d’hommes encravatés qui patientent depuis des mois pour trente petites minutes avec lui. Sur le chemin, il vérifiera, pour la énième fois, le PDF de la liste des personnalités qui auront l’honneur de s’asseoir dans le « carré VIP » du Parc des Princes lors du prochain match du Paris Saint-Germain. Ce casting est l’expression de son pouvoir – et donc son obsession.

Le voilà victorieux. Mais seul, entouré d’ombres. Celles des amis déchus, des intrigants exilés, des stars répudiées. En 2026, Nasser al-Khelaïfi, alias « NAK » – initiales ternaires réservées à la nouvelle génération de monarques du Moyen-Orient – ou tout simplement « Nasser » dans la bouche et le cœur des fans du PSG, est allé au bout de sa mission. Faire du club parisien, racheté 70 millions d’euros en 2011, non seulement une vitrine aveuglante du soft power qatari, mais aussi un géant du foot bardé de titres. Peu importe la dépense : au moins 2 milliards d’euros auraient été investis dans le club par l’émirat. Peu importent les moyens, aussi.

Côté sportif, les résultats sont là. Enfin. Rien qu’en 2025, le club a raflé six titres majeurs, dont la Ligue des champions sur un score monstrueux (5‑0) face à l’Inter Milan. Un triomphe, après tant d’échecs sur le fil et de défaites cuisantes. Fini les années où le PSG était méprisé à l’échelle du continent, vu comme un nouveau riche ridicule sur la pelouse malgré les douches de pétrodollars. Son attaquant actuel, Ousmane Dembélé, est devenu un improbable lauréat du Ballon d’or – une récompense ô combien ironique quand on repense aux stars qui l’ont précédé sans parvenir à décrocher ce graal pour leurs performances dans la capitale (les Ibrahimović, Neymar, Messi et autres Mbappé achetés à fonds perdu). L’indéchiffrable NAK a lui aussi eu droit à sa breloque : le 28 décembre 2025, il recevait le titre mondial de « meilleur président de club » aux Globe Soccer Awards. « Un leader visionnaire à la tête du Paris Saint-Germain, et un architecte-clé de l’avenir du football en tant que président de l’Association européenne des clubs », ont justifié les organisateurs de ce prix remis chaque année à Dubaï. Un couronnement au cœur même de la pétromonarchie rivale, que NAK, désormais le Qatari le plus célèbre de la planète, a dû savourer.

La crème du capitalisme français

Car c’est bien lui, plus que tous les demi-dieux du ballon, qui incarne, avec son visage sans âge, toujours légèrement cerné, la mue spectaculaire du PSG et celle du minuscule émirat aux ambitions ogresques. Lui aussi s’est transformé. En quinze ans, l’ex-tennisman dont la douceur apparente pouvait être confondue avec de la naïveté s’est durci. Il a noué les deals qu’il fallait, alternant pluie de cadeaux et coups de pression, quitte à essuyer de salissants procès et laisser pénétrer dans sa garde rapprochée des profils interlopes. À l’abri des caméras, le chef de clan s’est érigé sans état d’âme en « tyran » du foot français, pour paraphraser l’ancien président de l’Olympique lyonnais, John Textor.

En vérité, NAK n’a jamais été un président ordinaire. « Ceux qui voient Nasser comme le président d’un club de foot n’ont rien compris, je ne prends même pas la peine de discuter avec eux, résume à Revue21 Vincent Labrune, le président de la Ligue de football professionnel (LFP). Nasser, ce n’est pas juste un ministre sans portefeuille : c’est un homme d’État. » Le fusible de l’émir, l’astre central du football européen, capable de mettre à ses pieds la crème du capitalisme français, tout comme de couvrir ses protégés convoqués par les juges.

Je comprends pas la mentalité des Français. Toujours critiquer, toujours négatifs. Ça fait mal.

Nasser al-Khelaïfi

Depuis des années, au fil de nos enquêtes, tant sur le foot business que sur la façon dont le Qatar s’est enraciné dans les cercles du pouvoir politique et industriel français, Nasser al-Khelaïfi est resté à la fois central et insaisissable. Lointain et avenant, flou et impassible. Personnalité la plus publique des élites qataries obsédées par la discrétion, l’homme verrouille sa communication. Jamais rien sur sa famille, tabou ultime, ni sur son salaire, même s’il a estimé devant la justice suisse son patrimoine à une centaine de millions d’euros.

Il donne des interviews au compte-gouttes, quelques plateaux télé sans risque, où il apparaît toujours avec ce rictus aimable et figé, sous ce casque brillant de cheveux impeccablement gélifiés. Il a décliné toutes nos demandes de rencontre. Une fois, à Doha, en janvier 2025, il s’en est justifié auprès de Revue21, dans son français aussi chancelant que méfiant : « Faut voir ce que le Qatar a fait pour le foot français… Je comprends pas la mentalité des Français. Toujours [à] critiquer, toujours négatifs. Ça fait mal. J’ai essayé de comprendre, mais c’est difficile. On n’est pas parfaits. Je suis pas parfait. Mais on parle pas du positif, on parle toujours du négatif. »

Le « négatif », c’est la face cachée du projet qatari à Paris. Celle que nous avons creusée, en nous appuyant sur des dizaines d’entretiens ces cinq dernières années en France, en Suisse (où la Fédération internationale – la Fifa – règne sur le football mondial), mais aussi au Moyen-Orient, que nous avons recoupés avec les éléments d’une dizaine de procédures judiciaires. Nous avons aussi parcouru les milliers de messages (SMS, vocaux, échanges WhatsApp, en arabe et en anglais) versés en procédure dans le cadre de litiges avec une ancienne secrétaire, salariée de BeIN Sports puis du PSG pendant plus de dix ans. Intrigante époque où l’iPhone d’un président de club de foot en dit plus sur l’art de vivre des puissants qu’un dîner du Siècle.

D’une modeste famille de pêcheurs

On ne devient pas du jour au lendemain l’agent de liaison du Qatar à Paris. Surtout lorsqu’on est issu d’une modeste famille de pêcheurs de perles. Le destin du jeune Nasser bascule au milieu des années 1980 quand, à peine ado, il pousse la porte du Tennis Club al-Arabi, à deux pas du port de Doha qui l’a vu naître au milieu d’une fratrie de cinq. Son bon coup de raquette en fait le premier joueur pro du pays. L’été, il se rend en France, dans un petit club près de Nice, pour des stages et des tournois de seconde zone. Années d’insouciance, loin des secrets d’État.

S’il ne perce pas sur le circuit mondial (il culmine à la 995e place du classement ATP en 2002), son statut de numéro 1 local lui permet d’échanger des balles avec un jeune homme au visage rond. Moins habile, moins athlétique, mais bien mieux né que lui : Tamim ben Hamad al-Thani, fils d’émir bien placé dans l’ordre de succession. Dès lors, sa vie change. En 2003, le prince Tamim est désigné héritier et l’émirat injecte ses premiers pétrodollars dans le soft power sportif. NAK est de la partie. Le futur chef d’État lui confie le lancement de la première chaîne sportive arabe : Al-Jazeera Sport, l’ancêtre de BeIN Sports.

Placer le Qatar au cœur du jeu

À Paris et à Londres, al-Khelaïfi convainc une petite équipe de juristes et de conseillers de se lancer dans ce projet alors perçu comme chimérique, et les installe à Doha. « Il était très volontaire, extrêmement ambitieux, il voulait tout savoir, se souvient une collaboratrice de l’époque. Nasser n’était pas du tout le genre de mec qui se la coule douce à fumer la chicha… » Comprendre : aux antipodes des rentiers du Golfe. En Mercedes blanche, il va jusqu’à s’improviser tour-opérateur des splendeurs de Doha – sa baie, son souk – pour séduire ses partenaires d’affaires. À l’époque, la « perle du désert » dont sont si fiers les Qataris n’est pourtant qu’une ville provinciale, dans l’ombre du voisin saoudien. À ce titre, Al-Jazeera est bien plus qu’un bouquet de chaînes télé : c’est un projet souverain visant à replacer le Qatar dans le grand jeu de la mondialisation, au cœur de l’information et du divertissement, alors que l’Arabie saoudite est, en ce début de millénaire, encore percluse de rigorisme.

Très vite, les arabesques orange du logo d’AJ Sport s’imposent sur les téléviseurs d’Alger à Kaboul. Un Moyen-Orient au sens large sur lequel le Qatar, confetti à peine plus grand que la Gironde, va exercer une influence inversement proportionnelle à sa taille. Les audiences de la chaîne sportive – piratages inclus, jusqu’en Europe – dépassent les 40 millions de spectateurs, qui découvrent alors les hurlements délirants des commentateurs arabophones. La méthode qatarie est posée : ne pas regarder à la dépense ni à la rationalité économique, faire du bruit pour exister. L’ex-tennisman aux humbles origines change de stature. Il impose son thawb immaculé – cette longue tunique blanche traditionnelle jusqu’ici cantonnée aux sommets pétroliers – dans les palaces européens où l’on négocie les droits télé à coups de milliards.

Si Nasser al-Khelaïfi n’évoque encore rien pour le grand public, l’homme est déjà au cœur du sport-business : les droits de diffusion en sont le nerf de la guerre, l’oxygène des fédérations nationales et des plus grandes compétitions. Justement, le Qatar voit grand et, en 2010, acquiert les droits de diffusion d’une première Coupe du monde, en attendant de pouvoir organiser la sienne en ses terres, douze ans plus tard. NAK a passé le premier test.

Nasser al-Khelaïfi en thawb dans le salon d'un palace

Le prince Tamim enclenche la phase suivante du plan. En 2011, un fonds dédié voit le jour, le Qatar Sports Investments (QSI), qui avale Al-Jazeera Sport – vite rebaptisée BeIN Sports pour le public européen – et le PSG après avoir récupéré les parts du fonds américain Colony Capital. Miramax, le studio d’Harvey Weinstein, le mogul prédateur dont la chute a lancé le mouvement #MeToo, atterrit aussi dans l’escarcelle qatarie. Le futur émir, qui prendra la place de son père à son abdication en 2013, choisit NAK pour chapeauter le tout : le fonds, la plateforme audiovisuelle, le club, le studio hollywoodien. Passeport diplomatique en poche, le voilà élevé au rang de ministre. Ses proches s’inquiètent : à 38 ans, Nasser al-Khelaïfi va devenir la personnalité la plus exposée de l’émirat. « Tu es sûr, Nasser ? Ta vie va changer… » lui demande la collaboratrice précitée. Avant de comprendre l’inanité de sa question : « De toute façon, il n’avait pas le choix. » Direction Paris.

Le sésame Sarkozy, intime des milliardaires

Dans la capitale, NAK peut compter sur un sésame infaillible pour lui ouvrir toutes les portes : Nicolas Sarkozy, intime d’une palanquée de milliardaires utiles à sa mission. Après avoir échoué à sa réélection en 2012, l’ex-chef d’État français, qui a revêtu la robe d’avocat, sert de poisson-pilote au président du PSG, notamment dans le secteur des médias. Encore aujourd’hui, la relation entre les deux hommes est unique : Sarkozy est le seul à pouvoir convoquer al‑Khelaïfi chez lui. D’après les nombreux échanges que nous avons consultés, c’est l’ex-président qui l’introduit auprès d’Arnaud Lagardère, suggère un repas avec Marie-Odile Amaury (l’héritière du groupe qui détient L’Équipe, le Tour de France et le rallye Dakar), et réunit autour de déjeuners secrets NAK et Vincent Bolloré. La relation entre ces derniers deviendra éminemment stratégique à partir de 2016 : le milliardaire breton contrôle Canal+, le diffuseur historique de la Ligue 1, qui ferraille depuis 2011 avec le « disrupteur » qatari dont les poches profondes font monter les enchères à chaque négociation.

Pour Nasser al-Khelaïfi, les hommes de la trempe d’un Bolloré sont des « top guys ». Des cibles à dorloter, entre les rendez-vous où il se montre d’une courtoisie infinie et les cadeaux livrés avec une régularité métronomique, quasi industrielle. Cette diplomatie du cadeau est la marque de fabrique du Qatar. Loin des vulgaires enveloppes refilées sous une table, l’influence s’achète par des petites et grandes attentions. De l’invitation VIP au Parc des Princes ou à Roland-Garros (où, sur les deniers de BeIN Sports, une loge est réservée chaque année pour 200 000 euros) jusqu’au voyage all inclusive à Doha, où l’on fait miroiter des opportunités d’investissement mirifiques à l’abri des registres de commerce et des déclarations d’intérêt de Paris ou de Londres. Rien n’est impossible. Pas même la réouverture d’une section judo au PSG, en 2017, pour accommoder grassement, sur recommandation expresse du roi du Maroc, un Teddy Riner privé de son mécène Patrick Balkany rattrapé par les affaires.

Montres de luxe et maillots dédicacés

Mais le symbole ultime de cette approche reste la montre de luxe. Nous avons pu consulter des dizaines de traces de commandes de luxueuses tocantes, valant parfois plus de 200 000 euros pièce, livrées aux quatre coins d’Europe entre Paris, Londres et Zurich. La seule fois où la justice a suivi la piste d’une montre offerte par NAK à l’un de ses interlocuteurs, c’était pour une Cartier glissée sous l’oreiller de Jérôme Valcke, ex-numéro 2 de la Fifa chargé des droits télé. Le bijou (officiellement offert par le protocole qatari) et la mise à disposition d’une villa en Sardaigne seront au cœur d’une longue procédure en Suisse, qui s’est terminée par un acquittement définitif d’al-Khelaïfi fin 2025… mais pas de Valcke, définitivement condamné pour corruption passive.

En réalité, le Qatari a été sauvé par le retrait providentiel de la plainte déposée par la Fifa, en échange du versement d’un million de dollars à la fondation de l’institution. Tout comme il s’est miraculeusement extirpé d’une autre procédure ouverte pour « corruption » présumée, concernant les candidatures du Qatar à l’organisation des mondiaux d’athlétisme. Mis en examen pour des contrats passés avec le fils de Lamine Diack, le patron de la fédération mondiale, NAK a favorablement vu la justice française se déclarer incompétente en 2023.

Le PSG est le club le plus taxé au monde, et nous n’avons rien demandé d’illégal.

Un responsable du Paris Saint-Germain

Pendant une décennie, chaque jour ou presque, Nasser al-Khelaïfi a ainsi arbitré au trébuchet ce grand business du « petit cadeau ». Fin 2017, quelques mois après le transfert du Brésilien Neymar dans la capitale pour 222 millions d’euros (un record, jamais égalé depuis), le président du PSG demande à sa secrétaire de « regarder la date d’anniversaire » de Gérald Darmanin, « minestrer [sic] of Budget », afin de lui faire parvenir un maillot dédicacé par les stars du PSG. On apprendra bien plus tard, fin 2024, dans Mediapart et Libération, que l’alors locataire de Bercy avait, l’été précédent, dispensé d’impôts le transfert du joueur, à rebours de la jurisprudence. Une faveur fiscale de plusieurs dizaines de millions d’euros. Au Paris Saint-Germain, on répond par une pirouette : « Le PSG est le club le plus taxé au monde, et nous n’avons rien demandé d’illégal », déclare un responsable à Revue21.

NAK gâte aussi les huiles de la Ligue 1 – présidents de club, hauts responsables de la Fédération française de football –, mettant ces rivaux potentiels en position de vassaux chouchoutés. Ainsi, feu Louis Nicollin, truculent propriétaire du Montpellier HSC, a pu enrichir sa collection de trophées d’une statue dédicacée à l’effigie de Zlatan Ibrahimović. Olivier Sadran, ex-patron du Toulouse FC, s’est vu ouvrir des opportunités d’affaires au Qatar. Quant à Waldemar Kita, président du FC Nantes, des messages évoquent des demandes de chambres à tarif amical au Peninsula, l’hyper-chic palace qatari. De son côté, Didier Quillot, DG de la LFP de 2016 à 2020, sollicitait directement des places pour lui et sa femme. NAK poussait la prévenance jusqu’à retenir le prénom de ses enfants pour leur envoyer des maillots floqués. David Sugden, porte-parole d’al-Khelaïfi, ne nie pas la pratique, mais ironise : « Si le président est si puissant, ne serait-ce pas à tous ces gens de lui offrir des cadeaux, et non l’inverse ? » Pourtant, un autre échange WhatsApp avec sa secrétaire, en 2019, montre toute l’attention portée par le Qatari à ces étrennes :

“Ces trois dernières années, nous avons envoyé des cadeaux pour la nouvelle année à Sarkozy, Bolloré, Arnaud Lagardère et Kita. Est-ce qu’on leur envoie encore cette année ? Si oui, que fait-on pour Antoine Arnault et son frère, on leur envoie à eux aussi ?
— Oui, allez-y.
— Mais Sarkozy n’envoie jamais rien.
— Envoyez-les.”

Arnaud Lagardère, lui, pratiquait la réciprocité. Jusqu’au début des années 2020, quand il était encore maître de son empire médiatique (Hachette, Europe 1, Paris Match…), l’héritier était choyé par le président du PSG : champagne, montres, maillots signés par les joueurs, places aux matches les plus prestigieux. En retour, le Français, plusieurs fois par an, lui faisait parvenir des œufs en chocolat géants. Mieux : en 2021, un long portrait de NAK au ton doux-amer, signé Sophie des Déserts, n’est jamais publié dans Paris Match. Y était mentionnée, entre autres, l’admiration de jeunesse qu’il aurait vouée au cheikh Yassine, le guide spirituel du Hamas. « Je ne suis pas intervenu, mais ce n’était pas la peine de me poser la question, esquive à peine Arnaud Lagardère, rencontré au printemps 2025 dans son fastueux bureau face à l’Arc de triomphe. Est-ce que Nasser est un ami ? La réponse est oui. Est-ce qu’on ferait tout pour l’aider ? La réponse est oui. »

Si la loyauté de Lagardère ne s’est pas émoussée, son étoile, elle, a pâli depuis que Bolloré a vampirisé son groupe, Paris Match passant dans les mains du Breton avant d’être revendu à Bernard Arnault. Sa dégringolade dans l’ordre protocolaire du PSG se traduit dans un message lâché par NAK à sa secrétaire, pour les 57 ans du multimillionnaire : « Est-ce qu’on a de vieilles montres ? Une Hublot ? » D’autant que les deux hommes sont désormais visés par une même procédure judiciaire, concernant l’achat de votes lors d’une assemblée générale du groupe Lagardère.

« Louis, tu ne me déranges pas »

Pour les Sarkozy, en revanche, l’« ami Nasser » aura toujours le temps. Quand Louis, le fils cadet de l’ex-chef d’État, alors tout juste majeur, demande en 2016 à assister au débotté à un dîner de gala du PSG « avec sa copine », NAK lui répond fissa : « Louis, tu ne me déranges pas, vous êtes les bienvenus. »

L’année suivante, sa secrétaire est contactée au sujet d’un voyage de l’ex-président à Doha, flanqué de Pierre Régent, son conseiller diplomatique, et de son fils Jean Sarkozy. Comme à chaque fois dans ces cas-là, c’est le PSG, sur ordre de NAK, qui s’occupe de l’intendance pour celui que son patron désigne par une seule lettre : « S ». En témoigne cet échange WhatsApp du 9 janvier 2017 :

— Son assistant diplomatique demande si on s’occupe des réservations.
— On va lui envoyer un avion, mais j’ai besoin des détails.
— Il va m’envoyer rapidement les noms des agents de sécurité.
— Pour S, s’il vous plaît, dites-leur qu’ils peuvent rester aussi longtemps qu’ils le souhaitent.

Près de dix ans plus tard, en novembre 2025, l’ex-chef d’État, sorti à peine deux semaines plus tôt de la prison de la Santé, reprendra sa place à la droite de l’autre « président », celui du PSG, dans le carré VIP du Parc des Princes, à l’occasion d’un match contre Le Havre. Malgré leurs affaires respectives, entre les deux hommes, rien n’a changé.

On y croise Rihanna, Mick Jagger, Xavier Niel, Leonardo DiCaprio et Cyril Hanouna.

Le carré VIP, cette tribune de 242 places (sur les 48 000 que compte le Parc des Princes) jadis appelée « la corbeille », est situé idéalement au-dessus du couloir d’où sortent les joueurs du vestiaire. Le saint des saints. Là, dans ce petit espace bleu niché dans un stade en bordure du 16e arrondissement, la nomenklatura française se presse et se frotte aux côtés de la jet-set mondiale. Pop stars, capitaines d’industrie, avocats de renom, sportifs de haut niveau, politiques : tout ce petit monde veut en être. Selon les matches, on y croise Rihanna ou Édouard Philippe, Mick Jagger ou Xavier Niel, Leonardo DiCaprio ou Cyril Hanouna, mais aussi Patrick Bruel ou le pénaliste Francis Szpiner, avocat attitré de Nasser al-Khelaïfi. C’est le Who’s Who du XXIe siècle. NAK y veille, validant tout : « Merci de me rappeler d’inviter les “top guys” comme Antoine Arnault ou le proprio de Rennes et d’autres », intime-t-il ainsi à sa secrétaire en décembre 2017. Le milliardaire François Pinault, ramené à son humble statut de mécène du club breton, appréciera.

Le carré VIP est un bouillon de business et de (géo)politique. Ainsi, en débobinant les messages de NAK, apparaissent les noms d’Éric Chevallier, l’actuel ambassadeur de France en Égypte, précédemment en poste au Qatar, de l’ancien Premier ministre Manuel Valls ou encore de Najat Vallaud-Belkacem, alors en pleine reconversion alors que s’achève l’ère Hollande et ses mandats ministériels. Tous à un moment ont accepté, voire sollicité, une place pour eux ou leurs proches. On retrouve aussi les grands patrons de groupes cherchant à obtenir des contrats au Qatar ou à conserver une relation privilégiée avec l’émirat. C’est le cas de Stéphane Michel (numéro 2 de TotalEnergies), de Gilles Pélisson (alors président de TF1), de Nicolas de Tavernost (alors à la tête de M6), des représentants de Vinci ou de la SNCF…

Pour le Qatari, qui fuit les dîners parisiens – mais ne refuse pas une partie de padel avec Cyril Hanouna ou Antoine Arnault –, ces soirs de matches sont la démonstration de son pouvoir. Son pré carré, littéralement. Au point que lui, le roturier, se permette d’en barrer l’accès à d’éminentes figures de la famille régnante de l’émirat. « L’assistante de la cheikha Jawaher [première épouse de l’émir al-Thani] me demande des nouvelles des tickets, qu’est-ce que je peux lui dire ? » s’inquiète en février 2018 sa secrétaire. « Dites-lui que nous sommes complets depuis longtemps et que les tickets valent jusqu’à 25 000 euros, mais qu’on ne peut plus en trouver. Mais dites-le de manière gentille. » Gentil, NAK ne va pourtant pas le rester, au diapason d’un entourage de plus en plus incontrôlable…

À suivre

Découvrez le deuxième volet de notre enquête, à paraître lundi 16 février : « PSG : les encombrantes ombres du président Nasser al-Khelaïfi »

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