La minute papillon des ministres de Macron

Écrit par Ramsès Kefi
15 octobre 2025
portrait de Ramsès Kefi
photo Philippe Matsas / éd. Philippe Rey
Choses vues, choses lues, vécues ou ressenties : Revue21 capture un fragment de l’époque dans ses bouleversements minuscules ou majuscules. Cette première chronique est confiée à Ramsès Kefi, journaliste et écrivain. Où l’on parle de l’Olympique de Marseille, d’une affaire de sextape à Saint-Étienne et de cookies au chocolat blanc.
4 minutes de lecture

Dans un petit café, trois billets de vingt euros sont posés sur une table. Autour d’elle, un trio de quadragénaires crient des noms de politiques à la volée. Voilà le jeu : le premier qui trouve dix membres du gouvernement rafle le magot. La tâche est ardue, le président de la République broie du ministre à une cadence dinosauresque. Théorie personnelle, à débattre : l’Élysée version Emmanuel Macron possède des points communs avec l’Olympique de Marseille, où un joueur a souvent l’espérance de vie d’un papillon.

Ces trois hommes en concurrence sont tout sauf des piliers de comptoir aux cerveaux vidés et dépolitisés. L’un d’eux cite Pierre Bérégovoy dans le texte et tous détaillent, presque au samedi près, le déroulé de la crise des Gilets jaunes. Ils écoutent et lisent « de la politique » sur YouTube (la chaîne de Guillaume Pley) et sur les réseaux sociaux (des comptes de polémistes, qui tartinent des grimoires sur Facebook).

Des clients s’approchent d’eux. Brouhaha. Le taulier à lunettes rondes fait l’éloge du troc et du black pour contourner « la finance toute-puissante ». Voilà le constat : ce bar-tabac du Val-d’Oise profond raconte à sa façon la crise démocratique dans laquelle la France s’enfonce au gré des censures de gouvernement et autres dérèglements.

Reptiliens

Dans quelques mois, la grande vadrouille des journalistes parisiens va commencer. Certains arpenteront la France pour comprendre ce qui cloche, à l’approche des municipales, mais l’aube de la présidentielle en tête. Pourquoi l’extrême droite est-elle aussi haut dans les sondages ? Les gens sont-ils nostalgiques des années Jacques Chirac ? Pourquoi ne lisent-ils plus les journaux ? Est-ce parce qu’ils croient aux reptiliens ? Pourquoi se détournent-ils massivement des urnes ?

À Lyon, le procès de Gaël Perdriau s’est tenu à la fin du mois de septembre. Depuis trois ans, le maire de Saint-Étienne est éclaboussé par une affaire folle, où se mêlent sextape, chantage et subventions détournées. Les soupçons sont assez étayés pour que des acteurs économiques refusent de travailler avec lui, avant même la décision du juge. Grande ville aux finances exsangues, Saint-Étienne est prise à la gorge. Mais l’ancien vice-président des Républicains rejette l’idée d’une démission, quitte à raser les murs de son propre fief et renier ses prises de position publiques. En 2017, il conjure François Fillon, au nom de la morale, de renoncer à la présidentielle à cause du scandale des costumes. À la vérité, les trois billets de vingt sur la table et ce procès sont liés. Théorie personnelle, à débattre : les trois quadragénaires n’auraient eu aucun mal à citer dix ministres si des maires comme celui de Sainté n’avaient pas existé.

Comètes

C’est le plus trapu des trois quadras qui a finalement raflé la mise. Le bienheureux ! Lui n’avait mis aucun billet sur la table. Comme un éternuement, le nom d’Agnès Pannier-Runacher (*) s’est éjecté de sa bouche. Le compte est bon, ça fait dix ! Brouhaha. Le gagnant entonne un début de Marseillaise en attrapant les billets, ses deux compères consultent le trombinoscope du gouvernement sur leurs téléphones. Ces trombis sont des comètes, l’équipe de Sébastien Lecornu a tenu quatorze heures en octobre. Mais peut-être que tout est lié : Emmanuel Macron supporte l’Olympique de Marseille. 

Le taulier du bar jure qu’il se moque de la présidentielle. Mais, quelques minutes plus tard, évoque un candidat pour qui il pourrait voter. Il ne sait plus trop. Toujours est-il que l’un de ses clients connaît le chauffeur d’un député. Celui-ci lui a confié que, bientôt, les retraites n’existeront plus et qu’il fallait sortir illico ses économies des banques pour investir dans la pierre. Avant de filer, le gagnant du jeu a converti son trésor en sucres : soixante euros équivalent à vingt cookies (chocolat blanc) à la boulangerie préférée de ses filles. Lui, ouvrier intérimaire et souvent ric-rac, trouve le prix de ces gâteaux d’une vilaine indécence. Théorie personnelle, bis : les trois quadras n’auraient eu aucun mal à citer dix ministres si le cours du cookie n’avait pas atteint les trois euros.

(*) La scène remonte à l’époque, aujourd’hui préhistorique, de feu le gouvernement Bayrou.

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