Un tour vers le futur

Photo par Alastair Philip Wiper Écrit par Sonia Reveyaz
Un tour vers le futur
Publié le 23 mai 2024

Pour 200 000 dollars, vous pouvez cryogéniser votre corps entier dans l’espoir de revivre un jour. Si vous êtes ric-rac, 80 000 suffisent pour conserver seulement votre tête. Le photographe Alastair Philip Wiper est parti en Arizona, chez Alcor Life Extension Foundation, une fondation américaine qui promet de « sauver des vies grâce à la technologie ». Cette organisation à but non lucratif, fondée en 1972, et qui compte aujourd’hui plus de 1 400 membres (dont des futurs cryogénisés), est pionnière dans ce domaine. La cryogénisation – le fait de conserver un corps par le froid – est légale de nos jours uniquement aux États-Unis, en Russie et depuis peu en Chine, sans cadre juridique clair par rapport au statut de ces personnes. Une pratique jusqu’ici non validée par la science. 

« C’est le propriétaire d’un bunker souterrain antinucléaire à Las Vegas qui m’a parlé d’Alcor. Il en connaissait un rayon sur les manières de se mettre à l’abri, la cryogénisation en faisait partie, raconte le photographe, adepte des lieux interlopes – ses travaux portent sur des sites industriels et technologiques. Il m’a mis en contact avec James Arrowood, le directeur de la boîte. Favorable à la démocratisation de la cryogénisation, il a été ravi que je prenne des photos de son industrie. » 

Sur place, Alastair Philip Wiper découvre près de 230 « dewars », ces contenants de liquide cryogénique abritant têtes ou corps humains, et quelques animaux de compagnie. « Je n’ai pas pu les voir ni assister à des manipulations, mais jai eu l’occasion d’apercevoir la réception d’un nouveau corps lorsque j’étais présent », raconte le photographe britannique. 

De leur vivant les « patients » ont souscrit une assurance-vie Alcor, qui prévoit à leur décès un rapatriement le plus rapide possible, afin que leur sang soit remplacé par un mélange de glycérine faisant office d’antigel. Ensuite, corps ou têtes sont enfermés dans une cuve d’azote liquide à - 196° C. Les corps sont placés tête en bas dans les « dewars », pour préserver au maximum le cerveau en cas de problème d’approvisionnement en azote liquide.

« Spéculer sur sa propre mort »

Michael Perry pose sur cette photo à côté d’une de ces cuves en activité. Il est responsable de la surveillance des « dewars ». À 75 ans, il est le plus âgé d’Alcor. « Il fait partie des 1 435 membres de la fondation, il souhaite être cryogénisé, mais seulement sa tête », raconte le photographe. Pourquoi ne congeler que cette partie ? « Ces personnes espèrent garder l’intégralité de leur visage, ou au moins leur cerveau, dans l’espoir d’être transplanté dans un futur corps. C’est aussi moins cher, avance Alastair Philip Wiper. Pour ce genre d’expérience, il faut posséder de l’argent, mais également avoir le luxe de pouvoir rêver et de spéculer sur sa propre mort. » Aujourd’hui Alcor conserve 230 personnes cryogénisées, soit le contingent le plus important au monde. 

Parmi elles, l’homme considéré comme le premier à avoir été conservé dans le froid : le docteur James Bedford, universitaire en psychologie né en 1893, dont le corps a été cryogénisé en 1967. La plus jeune personne cryoconservée est une enfant décédée à 2 ans. 

À la question du temps théorique de conservation des corps, le photographe répond en riant : « Pour toujours ! » Le contrat qui lie les membres à Alcor ne garantit aucune assurance de résurrection. « C’est de la science-fiction qui devient réalité. L’important c’est d’y croire. Personnellement, je ne le ferai pas, car je suis à l’aise avec l’idée de mourir. Je suis sceptique sur le fait de me réveiller dans une époque avec des souvenirs et des pensées anachroniques. Même si je suis curieux de savoir si ces personnes ressusciteront un jour. » 

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