Dans le ciel d’Amazonie, le Douglas DC-3 vrombit encore. Cet avion mythique de la Seconde Guerre mondiale larguait les parachutistes au-dessus de l’Europe – Dwight D. Eisenhower lui attribuait un rôle décisif dans la victoire des Alliés. Huit décennies plus tard, il continue de voler, opéré par la petite compagnie locale Aerolíneas del Llano, pour relier les villages perdus de la jungle au reste de la Colombie.
C’est ce qui a frappé le photojournaliste français Lucas Barioulet. Après avoir travaillé au Pakistan, puis couvert l’attaque de l’Ukraine par la Russie et le conflit entre Israël et le Hamas, il se retrouve, en septembre et octobre 2025, à l’extrême est de la Colombie, en plein été, témoin du vol de ces avions de guerre reconvertis en ligne de vie pour l’Amazonie. Un travail photographique qu’il a titré The Last Bridge, « le dernier pont ».
À 2 000 mètres d’altitude, le DC-3 avance au milieu d’une mer de nuages, sans tour de contrôle ni assistance aérienne. Dans les départements du Guainía et du Vaupés, parmi les plus isolés de la Colombie à la frontière du Brésil, le ronronnement de ses moteurs est attendu toute la semaine. Pour les communautés indigènes Huitoto, Bora, Ticuna ou encore Andoque, son arrivée signifie médicaments, vaccins, nourriture, carburant. Le trafic aérien renforce aussi indirectement leur sécurité. Le long de certaines pistes d’atterrissage patrouillent des policiers et soldats colombiens. Ils veillent à la stabilité de la région, convoitée par plusieurs groupes armés. Ces territoires, en plus d’être isolés, sont traversés par les routes du narcotrafic et de l’or illégal vers le Venezuela et le Brésil.
Chaque atterrissage est un exploit
Quand il repart, l’avion ne décolle jamais à vide, plusieurs tonnes de produits locaux, poissons notamment, s’envolent avec lui vers les grandes villes de l’ouest du pays, assurant un revenu vital aux habitants. Dans la carlingue, parmi les marchandises minutieusement réparties dans l’appareil, se distinguent aussi des silhouettes. Des malades en route vers des hôpitaux, de jeunes étudiants rejoignant leur université, des prêtres ou encore des familles indigènes allant rendre visite à leurs proches voyagent sur des strapontins. Un trajet rarement paisible, de ceux qui font retenir son souffle, ou esquisser un signe de croix. Faire voler ces machines vieilles de plus de 80 ans relève du défi quotidien. La moindre défaillance mécanique en vol pourrait précipiter ces « bus de la jungle » au cœur d’une forêt vaste comme dix fois la France, où tout atterrissage d’urgence serait voué à l’échec.
À bord, les mécaniciens et les pilotes assument donc la lourde responsabilité d’entretenir une machinerie ancienne, la même qui a autrefois participé au débarquement de Normandie. Vitesse de rotation des hélices, tests moteurs, vibrations : c’est toute une horlogerie qu’il faut sans cesse écouter, observer, ressentir, puis réparer à l’aide de pièces devenues rares, importées des États-Unis. Chaque décollage est un pari, chaque atterrissage un exploit.
Mais les deux derniers DC-3 pourraient bientôt disparaître, jugés dangereux par le gouvernement national. Leur retrait de la circulation serait dramatique pour chacun des villages qu’ils desservent. À ce jour, aucun autre appareil n’est capable de voler et de se poser dans des conditions extrêmes, sur des pistes en terre ou en sable, avec à son bord plus de trois tonnes de provisions. L’alternative est inexistante.
Il resterait à ces peuples indigènes la voie fluviale, lente et dépendante du niveau d’eau. Mais avec le dérèglement climatique – qui provoque pluies diluviennes et inondations à répétition –, les fleuves sont de moins en moins navigables. Et une pirogue ne remplace guère un avion. 













Vaupés.

