Les vieux bus volants d’Amazonie

Photos par Lucas Barioulet Un récit photo de Manon Milleret
4 février 2026
Un vieil avion de guerre sur la forêt amazonienne
Au cœur de la forêt colombienne, des avions de la Seconde Guerre mondiale relient les petits villages isolés et les plus grandes villes. Le photojournaliste Lucas Barioulet a emprunté cette « ligne de vie » d’un autre âge, essentielle à une population menacée par le dérèglement climatique et les narcotrafiquants.
Au cœur de la forêt colombienne, des avions de la Seconde Guerre mondiale relient les petits villages isolés et les plus grandes villes. Le photojournaliste Lucas Barioulet a emprunté cette « ligne de vie » d’un autre âge, essentielle à une population menacée par le dérèglement climatique et les narcotrafiquants.

Dans le ciel d’Amazonie, le Douglas DC-3 vrombit encore. Cet avion mythique de la Seconde Guerre mondiale larguait les parachutistes au-dessus de l’Europe – Dwight D. Eisenhower lui attribuait un rôle décisif dans la victoire des Alliés. Huit décennies plus tard, il continue de voler, opéré par la petite compagnie locale Aerolíneas del Llano, pour relier les villages perdus de la jungle au reste de la Colombie.

C’est ce qui a frappé le photojournaliste français Lucas Barioulet. Après avoir travaillé au Pakistan, puis couvert l’attaque de l’Ukraine par la Russie et le conflit entre Israël et le Hamas, il se retrouve, en septembre et octobre 2025, à l’extrême est de la Colombie, en plein été, témoin du vol de ces avions de guerre reconvertis en ligne de vie pour l’Amazonie. Un travail photographique qu’il a titré The Last Bridge, « le dernier pont ».

À 2 000 mètres d’altitude, le DC-3 avance au milieu d’une mer de nuages, sans tour de contrôle ni assistance aérienne. Dans les départements du Guainía et du Vaupés, parmi les plus isolés de la Colombie à la frontière du Brésil, le ronronnement de ses moteurs est attendu toute la semaine. Pour les communautés indigènes Huitoto, Bora, Ticuna ou encore Andoque, son arrivée signifie médicaments, vaccins, nourriture, carburant. Le trafic aérien renforce aussi indirectement leur sécurité. Le long de certaines pistes d’atterrissage patrouillent des policiers et soldats colombiens. Ils veillent à la stabilité de la région, convoitée par plusieurs groupes armés. Ces territoires, en plus d’être isolés, sont traversés par les routes du narcotrafic et de l’or illégal vers le Venezuela et le Brésil.

Chaque atterrissage est un exploit

Quand il repart, l’avion ne décolle jamais à vide, plusieurs tonnes de produits locaux, poissons notamment, s’envolent avec lui vers les grandes villes de l’ouest du pays, assurant un revenu vital aux habitants. Dans la carlingue, parmi les marchandises minutieusement réparties dans l’appareil, se distinguent aussi des silhouettes. Des malades en route vers des hôpitaux, de jeunes étudiants rejoignant leur université, des prêtres ou encore des familles indigènes allant rendre visite à leurs proches voyagent sur des strapontins. Un trajet rarement paisible, de ceux qui font retenir son souffle, ou esquisser un signe de croix. Faire voler ces machines vieilles de plus de 80 ans relève du défi quotidien. La moindre défaillance mécanique en vol pourrait précipiter ces « bus de la jungle » au cœur d’une forêt vaste comme dix fois la France, où tout atterrissage d’urgence serait voué à l’échec.

À bord, les mécaniciens et les pilotes assument donc la lourde responsabilité d’entretenir une machinerie ancienne, la même qui a autrefois participé au débarquement de Normandie. Vitesse de rotation des hélices, tests moteurs, vibrations : c’est toute une horlogerie qu’il faut sans cesse écouter, observer, ressentir, puis réparer à l’aide de pièces devenues rares, importées des États-Unis. Chaque décollage est un pari, chaque atterrissage un exploit.

Mais les deux derniers DC-3 pourraient bientôt disparaître, jugés dangereux par le gouvernement national. Leur retrait de la circulation serait dramatique pour chacun des villages qu’ils desservent. À ce jour, aucun autre appareil n’est capable de voler et de se poser dans des conditions extrêmes, sur des pistes en terre ou en sable, avec à son bord plus de trois tonnes de provisions. L’alternative est inexistante.

Il resterait à ces peuples indigènes la voie fluviale, lente et dépendante du niveau d’eau. Mais avec le dérèglement climatique – qui provoque pluies diluviennes et inondations à répétition –, les fleuves sont de moins en moins navigables. Et une pirogue ne remplace guère un avion. 

Le pilote dans sa cabine regarde par le hublot.
Le capitaine Rodrigo Vivas tente de repérer la piste depuis le cockpit avant d’atterrir. « Le changement climatique a rendu les hivers plus orageux et imprévisibles, rendant les vols encore plus dangereux qu’auparavant. »
Des enfants dans un village reculé de l'Amazonie
Un groupe d’enfants se promène dans le village indigène de Puerto Allegría, ravitaillé par l’avion qui atterrit à 5 kilomètres, où vivent 17 familles Yuhup, à la frontière avec le Brésil, dans la région du Vaupés.
Un soldat devant un avion
Un militaire monte la garde devant un DC3 posé sur l’aéroport de Taraira dans le département du Vaupés à la frontière brésilienne, en Colombie.
Une jeune Colombienne sur la piste d’atterrissage attendant son avion.
Luza Milena Campos attend le décollage de l’avion depuis la piste de Taraira (département de Vaupés). Elle est originaire du petit village indigène de San Vincienco, a quelques kilomètres de là. Après une enfance et une adolescence passées aux côtés de sa famille ici en Amazonie, l’heure est venue pour elle de partir pour Cali, la troisième ville de Colombie, non loin de la côte ouest. « Ici, il y a peu d’opportunités pour étudier et travailler, alors même si cela nous coûte cher, je préfère partir pour aller vivre à Cali. »
Un des doyens du village de Barranco Minas, en Colombie.
« El Boyacan », l’un des doyens du village de Barrancominas, dans le département du Guainía.
Le pilote devant son avion
Jésus, mécanicien de bord, à l’aéroport de la Vanguardia à Villaviciencio.
Une Colombienne et son enfant dans les bras devant un avion
Dindira, 28 ans, tient son fils Miguel dans ses bras pour la première fois depuis un an. L’enfant recevait des soins médicaux à Bogotá. « Quand j’ai vu l’avion apparaître dans le ciel, j’ai été submergée par une émotion indescriptible. »  
Un prêtre colombien
Le père William Dyesid Ibarra de Barrancominas.
Un homme de profil devant un fleuve
« Le fleuve déborde désormais chaque année. Nos terrains sont inondés, l’eau emporte tout. Alors, certaines personnes décident ici d’économiser et de partir en avion. » Adrian, chef du village de Miimitas, dans le département du Guainía.
Deux enfants sous l'aile d'une avion.
Deux enfants regardent le déchargement d’un DC-3 sous l’ombre de l’aile de l’avion le long de la piste d’atterrissage du village de La Pedrera.
Un homme dans un avion
Hector, 70 ans, habitant de Barrancominas, à bord d’un DC-3. Il va rendre visite à sa nièce à Villavicencio, au sud-est de Bogotá, à 700 km.
Un homme et ses trois enfants dans le fleuve en Amazonie.
Mariano et ses trois enfants dans le rio Caquetá, près de leur village de La Pedrera dans le département de l’Amazonas.
Une berge de d’Amazonie
Le río Taraira, frontière naturelle entre la Colombie et le Brésil, dans la région du
Vaupés.
Des Colombiennes assises dans la carlingue d'un avion
Des femmes des villages indigènes proches de Cumaribo, dans la région de Guainía, rentrent chez elles avec leurs enfants à bord d’un DC-3.
Vue de l'Amazonie depuis la cabine de pilotage de l'avion
Vue depuis la cabine d’un DC3 survolant l’Amazonie colombienne.