La scène remonte à quelques jours avant Noël, à la fin de l’année 2022, dans la prison d’Estremera, à 70 km de Madrid. « Maduro a peur de moi : je suis un opposant dangereux à ses yeux », nous confiait alors Hugo Armando Carvajal, l’oreille vissée au vieux combiné du parloir, vêtu d’une chemise blanche impeccable. Sa haine du président vénézuélien l’emportait sur son flegme habituel, ses gestes millimétrés trahissant son passé militaire. Il n’avait pas de mots assez durs pour le rival qui l’avait écarté des cercles du pouvoir à la fin des années 2010 : « Maduro n’est même pas un compagnon historique de Chávez ! »
Cet ancien responsable des services de renseignement de la République bolivarienne du Venezuela – un rôle qui l’a amené à fréquenter le Hezbollah libanais, les gardiens de la révolution iraniens et le FSB russe – était alors incarcéré en Espagne dans l’attente de son extradition aux États-Unis, après des années de clandestinité forcée. Le cacique disgracié, que Maduro considérait comme un « indic », s’était d’abord réfugié à Madrid, avec une prime de 10 millions de dollars placée sur sa tête par le département de la justice américain. Hugo Carvajal, comme Nicolás Maduro aujourd’hui, était officiellement recherché non pas pour ses liens avec le régime dont il avait été purgé, mais en tant que trafiquant de drogue d’envergure.
« Cette histoire, c’est n’importe quoi »
Avec cette rencontre, nous espérions récupérer, à l’époque pour Mediapart, quelques confidences sur les derniers secrets du chavisme. Et tenter d’y voir plus clair dans ces accusations de narcotrafic envers les dirigeants et militaires vénézuéliens depuis 2020. Un tentaculaire et nébuleux dossier d’abord connu sous le nom du « cartel de los Soles » – le cartel des Soleils, en référence aux insignes des hauts gradés du régime –, instruit depuis New York. Carvajal refusait de s’exprimer en détail sur la procédure, la rejetant en bloc. « Cette histoire de narco-État, c’est n’importe quoi, fulminait-il. Bien sûr, il existe des fonctionnaires pourris et de la corruption, mais c’est comme partout… » Peu après, la Cour européenne des droits de l’homme autorisait son extradition vers l’autre côté de l’Atlantique, et celui qu’on surnomme « El Pollo » (le poulet) était mis à l’ombre dans un pénitencier de haute sécurité en juillet 2023.
Pour l’accusation américaine, Hugo Carvajal, 65 ans aujourd’hui, est une prise de choix dans ce feuilleton judiciaire, dont l’enlèvement fracassant de Nicolás Maduro, le 3 janvier 2026, n’est que le dernier rebondissement. Pour l’écrasante majorité des analystes de la région, dont ceux du respecté think tank International Crisis Group, le cartel des Soleils n’est qu’une fiction juridique, un narratif télégénique à la Netflix, même si, comme dans les meilleures séries, elle s’inspire de faits réels : le népotisme et la corruption systémique au Venezuela, permettant au trafic de s’épanouir grâce à des complicités haut placées.
Le parquet américain, lui, voit plus loin en décrivant une vaste conspiration impliquant la présidence vénézuélienne en cheville avec les responsables militaires du pays, ainsi que la milice des Farc du voisin colombien et les plus hautes sphères du pouvoir du Honduras. L’objectif de cette alliance transfrontalière serait, ni plus ni moins, de déstabiliser les États-Unis en les inondant de cocaïne. De quoi accoler au trafic une dimension « terroriste », comme stipulé sur les documents officiels. Le Trésor américain a même placé, en juillet 2025, le pseudo-cartel sur sa liste des « organisations terroristes » internationales.
Agents antidrogue infiltrés
S’il existe des liens incontestables entre les cercles du pouvoir à Caracas et des narcotrafiquants, les éléments concrets du dossier se résument à l’arrestation en 2015 de deux neveux de la femme de Maduro – renvoyés entre-temps au Venezuela dans le cadre d’un échange de prisonniers – et plusieurs rapports anonymes d’agents infiltrés de la DEA, la puissante administration antidrogue américaine. Pour revenir au cas d’Hugo Carvajal, cinq épisodes relatifs au prétendu « cartel de los Soles », se déroulant entre 2006 et 2013, lui sont reprochés : des rencontres avec des responsables des Farc et des livraisons présumées de drogues qui auraient bénéficié de sa protection.
« El Pollo » s’est d’abord longtemps muré dans le silence. Au parloir espagnol, il prétendait que « cette histoire de cartel de los Soles ne tient pas la route », soupçonnant les agents de la DEA d’avoir « tout inventé sous la pression politique ». Face aux juges new-yorkais, il se disait d’abord innocent. Et puis, soudainement, en juin 2025, le voilà qui plaide coupable de quatre chefs d’accusation, dont celui de « conspiration narcoterroriste ». Soit exactement les mêmes termes que ceux lus à Nicolás Maduro et son épouse, Cilia Flores, par le juge de la cour fédérale de Manhattan lundi 5 janvier 2026 – le couple a plaidé non coupable.
La volte-face estivale de Carvajal interroge. Il est vrai que, sur le papier, l’homme a le profil parfait pour être « retourné » par les Américains. Ennemi intime du président vénézuélien, il savait pertinemment, ces dernières années, qu’il n’avait aucune chance d’être secouru dans le cadre des réguliers échanges de prisonniers entre Washington et Caracas. Alors aurait-il décidé de charger Maduro, entre vengeance personnelle et trahison intéressée, dans l’espoir d’obtenir un aménagement de peine ?
J’ai été personnellement témoin de la transformation du gouvernement Chávez en organisation criminelle.
Hugo Carvajal, ancien responsable des services de renseignement vénézuéliens
Plus troublant encore : le 2 décembre 2025, un mois avant l’opération américaine, Hugo Carvajal sortait son stylo pour écrire à Donald Trump en personne. Dans une missive de mille mots, rendue publique le 4 décembre, l’ancien maître-espion n’hésitait pas à se charger lui-même pour mieux salir son pire ennemi : « J’ai été personnellement témoin de la transformation du gouvernement de Hugo Chávez en organisation criminelle, laquelle est désormais dirigée par Nicolás Maduro, Diosdado Cabello, et d’autres hauts responsables du régime. » Il affirmait aussi – une grande première de la part d’un mis en cause dans ces affaires américano-vénézuéliennes – que l’objectif de Caracas était « d’utiliser la drogue comme une arme [“weaponize”] contre les États-Unis ».
Lundi 5 janvier 2026, le parquet de New York a publié l’acte d’accusation de Nicolás Maduro. Dès la page 8, le serpent de mer du « cartel de los Soles » resurgit, mais dilué dans un argumentaire plus vaste, aux côtés des redoutées organisations criminelles mexicaines Sinaloa et Los Zetas. Les multiples mentions d’Hugo Carvajal au fil du document donnent une saveur nouvelle à l’accusation. Surtout, elles renforcent l’habillage juridique de l’enlèvement de l’autocrate vénézuélien en lui donnant les atours classiques d’une procédure juridique à l’américaine, témoignage de « repenti » à l’appui.
Un complot électoral
Tout aussi notable, dans le cru 2026 de l’accusation du parquet, est la disparition de toute mention du Honduras et de ses dirigeants. Et pour cause : l’ancien président du pays, Juan Orlando Hernández, condamné en 2024 à quarante-cinq ans de réclusion aux États-Unis pour trafic de drogue, a été gracié par Trump début décembre 2025. Faveur qu’il avait obtenue après avoir, lui aussi, envoyé une lettre à la Maison Blanche.
Hugo Carvajal en a pris bonne note, et s’est empressé de l’imiter. Quitte à en rajouter une couche : « Le régime que j’ai servi n’est pas simplement hostile : il est en guerre contre vous, utilisant la drogue, les gangs, l’espionnage et même vos propres processus démocratiques comme armes », écrit-il. En évoquant des stratégies d’ingérences électorales, l’ex-général fait un sous-entendu évident au scrutin perdu par Donald Trump face à Joe Biden en 2020, alimentant une des théories favorites du milliardaire mauvais perdant. Peu après l’enlèvement du président vénézuélien, l’Américain a d’ailleurs ravivé cette théorie du complot, faisant de Nicolás Maduro l’un des responsables de la prétendue fraude électorale ayant mis en échec sa première tentative de réélection. Reste désormais à savoir si « El Pollo » sera, à son tour, récompensé par une grâce présidentielle – un « happy end » trumpien.