Fermez les yeux. Pensez à votre petit déjeuner tel que vous l’avez pris ce matin. Examinez attentivement l’image qui vous vient à l’esprit. Sa luminosité est-elle comparable à celle de la scène réelle ? Tous les objets sont-ils nets ? Les couleurs du bol, du pain grillé, de la moutarde, de la viande, du persil sont-elles distinctes et naturelles ? Le menu démodé de ce breakfast à l’anglaise a sûrement vendu la mèche : vous venez d’être soumis au premier questionnaire psychométrique de tous les temps. Nous sommes à Londres, dans les années 1870, en plein règne de Victoria. Sir Francis Galton, l’un des grands savants de l’époque, s’est piqué de comparer les pouvoirs de visualisation de ses contemporains dans le cadre d’une étude sur « la faculté humaine et son développement ». Passé à la postérité comme père de l’eugénisme, cet ex-enfant prodige est aussi l’inventeur des concepts statistiques de corrélation et régression, le découvreur du caractère unique des empreintes digitales, l’auteur d’articles influents sur l’héritabilité du génie… L’analyse quantitative est son obsession.
Ce questionnaire, Francis Galton le distribue à ses proches, puis à des nuées de lycéens, et enfin à une centaine de connaissances « distinguées en science ou dans d’autres domaines du travail intellectuel ». Les retours le stupéfient. Cette faculté de représentation mentale qui a marqué les vocabulaires de toutes les langues – « je vois », « figurez-vous », « envisager » – est inconnue de certains de ses collègues scientifiques. « Mes pouvoirs sont nuls, regrette untel. Je me souviens de la table du petit déjeuner, mais je ne la vois pas. » « Ce n’est que par figure de style que je peux décrire mon souvenir d’une scène comme une “image” que je pourrais “voir” avec mon “œil intérieur” », affirme un autre (les anglophones disent mind’s eye, littéralement « œil de l’esprit »). La plupart de ces malheureux n’ont pas plus de notions de l’imagerie mentale qu’un daltonien n’en a de la couleur, compatit le chercheur.
À l’autre bout du spectre, le cousin de Galton, un certain Charles Darwin (celui de la théorie de l’évolution), juge la table du petit déjeuner aussi nette que s’il avait une photo sous les yeux. En avançant dans son enquête, le chercheur croise un homme qui calcule à l’aide d’une réglette coulissante imaginaire, un pianiste qui voit les partitions dans sa tête, un politicien qui « lit » ses discours sur une photographie mentale de ses manuscrits. Certains individus peuvent même faire apparaître un ami et « l’obliger à exécuter des exploits de gymnastique sur un trapèze », s’émerveille le savant. Un habitué de la Royal Institution – l’équivalent de l’Académie des sciences – lui confie avoir tant d’images dans la tête qu’il aimerait parfois faire l’obscurité.
« Imagination aveugle »
Début 2020, j’ai publié un livre sur la renaissance de la recherche biomédicale sur les substances psychédéliques, une enquête scientifique où il est question de mes propres expériences. J’y regrette en passant que mon cerveau soit incapable de produire des images, même sous l’emprise de ces champignons dits hallucinogènes. Peu après sa parution, un lecteur m’a écrit pour poser un mot sur cette incapacité : l’aphantasie. Il avait attaché à son courrier un essai d’Oliver Sacks, L’œil de l’esprit, où l’écrivain et neurologue britannique révèle qu’il n’a jamais eu d’imagerie mentale, excepté lors d’une brève période de sa jeunesse où il prenait des doses massives d’amphétamines. Mon correspondant, lui aussi affligé d’une « imagination aveugle », était intrigué par les possibilités de la pharmacopée : « Moi qui vis dans le noir depuis mon enfance, j’aimerais bien allumer la lumière et voir ce que voient les autres… » J’ai mentionné la DMT, ou diméthyltryptamine, un puissant hallucinogène réputé très visuel, que je n’avais pas encore eu l’occasion d’essayer – peut-être un dernier espoir de « voir » les yeux fermés ?
J’ai essayé de reproduire le sondage de Francis Galton auprès de mon entourage, un cercle qui s’est moins intéressé au sujet que celui du savant anglais : seuls dix des trente destinataires ont répondu à mes questions sur leur petit déjeuner. À part ma sœur Delphine, aussi aphantasique que moi, tous ont rapporté de bonnes facultés de visualisation. Face à la scène imaginaire, mon amie Hérade était comme devant la télé : « Plan large. Moi à table, bizarrement de face, comme si on me filmait. Lumière intense. Le bleu de la tasse en porcelaine plus vif que dans la réalité. » Mon beau-frère, un architecte, m’a décrit une scène aux couleurs réalistes, dont la netteté variable était déterminée par l’affect : « Par exemple, une tasse de thé que j’ai trouvée particulièrement belle restera très détaillée dans mon image mentale, alors que ce qui m’a ennuyé reste assez flou, parfois faux, comme mal interprété. »
L’artiste Gedi Sibony, un de mes voisins new-yorkais, m’a répondu qu’il pouvait moduler à l’envi la luminosité de son film intérieur et zoomer sur les détails comme sur un écran d’ordinateur. Ce talent lui vient, selon lui, de son grand-père, qui estimait d’un coup d’œil combien de barils de pétrole entraient dans tel entrepôt du port de Tanger. Lui aussi l’utilise dans son travail : « Les galeries d’art à l’étranger sont souvent étonnées que je puisse préparer une exposition à distance à partir d’un plan et de deux ou trois photos, avec un résultat conforme à ce que j’imaginais. »

Inventer un visage à partir d’une voix
Sibony pense en images les yeux ouverts, par exemple en marchant dans la rue, où son cinéma mental se superpose à son champ visuel. En lisant des romans, il visualise l’action, les expressions, le langage corporel, et les vêtements des protagonistes. Il peut reconstruire mon visage en détail à partir de ses souvenirs, comme inventer de toutes pièces un visage à partir d’une voix. Son cerveau ne lui laisse pas le choix : toute interaction téléphonique avec un inconnu ajoute une nouvelle forme humaine à sa ribambelle de personnages intérieurs. S’il finit par rencontrer cet inconnu, la créature imaginaire n’est pas effacée tout de suite par la personne réelle, elle s’estompe avec le temps et disparaît au bout d’un moment.
Imaginez le lever du soleil.
Analysez, en détail, les images que vous visualisez en esprit.
Premier cas : le soleil se lève à l’horizon dans un ciel brumeux.
1) Aucune image n’est visible.
2) L’image est vague et imprécise.
3) L’image est moyennement claire et nette.
4) L’image est relativement claire, presque aussi nette et précise qu’une perception.
5) L’image est parfaitement claire, aussi nette et précise qu’une véritable perception.
Second cas : le ciel s’éclaircit et entoure le soleil de bleu.
1) Aucune image n’est visible.
2) L’image est vague et imprécise.
3) L’image est moyennement claire et nette.
4) L’image est relativement claire, presque aussi nette et précise qu’une perception.
5) L’image est parfaitement claire, aussi nette et précise qu’une véritable perception.
Les images mentales forment la matière première des angoisses, souvenirs, projets et rêveries de la plupart des gens
Ces deux questions – il y en a quatorze autres – sont extraites du Vividness of Visual Imagery Questionnaire (VVIQ), un questionnaire d’autoévaluation de la vivacité des images mentales créé en 1973 par le psychologue anglais David Marks et cité depuis par plus de deux mille articles scientifiques. C’est au moyen de cet outil devenu standard en psychopathologie que l’on explore, par exemple, la relation entre la vivacité des représentations mentales et le stress post-traumatique. Mon score sur cette échelle est de 16 sur 80, le plus faible possible. Mon voisin Gedi Sibony obtient 76 sur 80. Quant à vous, il y a de fortes chances pour que votre résultat soit plus proche du sien que du mien. Quelle est votre plus grande peur ? Où étiez-vous le 11 septembre 2001 ? Quel pays aimeriez-vous visiter ? Ces questions auront sans doute activé votre œil intérieur. Aujourd’hui comme à l’époque victorienne, les images mentales forment la matière première des angoisses, souvenirs, projets et rêveries de la plupart des gens.
L’imagerie visuelle est « la faculté de produire en soi des images en l’absence de stimulus extérieur », explique le neurologue français Lionel Naccache dans son dernier livre, Le Cinéma intérieur (éd. Odile Jacob, 2020). Dans le langage scientifique, « imagerie visuelle » n’est pas un pléonasme : l’imagerie englobe les cinq sens, elle peut être olfactive, auditive, gustative ou tactile. Peut-être Charles Darwin avait-il des picotements dans le nez en se remémorant la moutarde du petit déjeuner ? On ne le saura pas : c’est la modalité visuelle qui depuis cent cinquante ans obsède la science cognitive. Grâce à la résonance magnétique, on sait maintenant que les mêmes zones du cerveau sont activées quand on regarde une pomme et quand on se la représente. On sait aussi, depuis une quinzaine d’années, que visualiser un objet brillant provoque une constriction des pupilles, tandis que le passage imaginaire d’un ciel clair à un ciel nocturne entraîne leur dilatation. Les images mentales sont bien des « évocations simili sensibles », comme le soupçonnait déjà le grand psychologue suisse Jean Piaget.
Revivre ses expériences passées
Faire l’expérience des choses en leur absence est une opération mentale sophistiquée. Pour se représenter une pomme, il faut d’abord prendre une décision, puis se souvenir de l’apparence des pommes, enfin utiliser ses connaissances pour activer le cortex visuel. Les neuroscientifiques parlent d’activation descendante, car les régions qui dominent la hiérarchie cérébrale, à l’avant du cerveau, déclenchent un processus aboutissant dans les régions postérieures, qui reçoivent normalement les données captées par la rétine. Le cortex visuel est comme un tableau noir où se dessine l’apparence des choses, qu’elles soient perçues ou imaginaires. Moyennant quoi, Homo sapiens peut simuler une expérience sensorielle et ainsi revivre ses rencontres passées avec le monde, ou anticiper celles qui l’attendent.
La littérature neuroscientifique niait purement et simplement notre existence !
Bill Faw, professeur de psychologie
Bill Faw est un professeur de psychologie à la retraite, doté de sourcils broussailleux et d’une romantique mèche de cheveux blancs : je le sais, car je l’ai écrit dans mon carnet. Sans avoir eu besoin de le noter, je me souviens qu’il correspond en tout point à l’idée que je me fais d’un pasteur – ce qu’il a été. Cet Américain est surtout le seul chercheur qui se soit penché au XXe siècle sur le sort de ceux qu’il appelait encore les « non-imageurs ». Faisant partie de ce groupe, il était scandalisé que les découvertes de Francis Galton soient tombées aux oubliettes. « La littérature neuroscientifique sur l’imagerie niait purement et simplement notre existence ! », m’a-t-il expliqué par visioconférence, depuis sa maison en Virginie. Ainsi, l’auteur d’un article en 1985 sur le cas prétendument « singulier » d’une personne présentant un « déficit de revisualisation inné » s’étonnait-il qu’elle puisse décrire de mémoire la forme et la couleur des girafes, comme s’il fallait voir pour savoir. Nos connaissances sur les girafes ne sont pas forcément stockées dans le cerveau sous forme d’images, objecte Bill Faw. Elles peuvent être implicites : on sait que les girafes ont un long cou, comme on sait que l’eau mouille.
Bill Faw a déjà 35 ans lorsqu’il se rend compte que la plupart des êtres humains, y compris la femme à laquelle il est marié depuis quinze ans, ont littéralement des images dans la tête. Jeune professeur dans une université de Caroline du Nord, il développe alors ses propres questionnaires d’autoévaluation, qu’il administre à plus de deux mille étudiants et collègues du département de psychologie. Ses enquêtes révèlent que 2 % d’entre eux n’ont pas d’œil intérieur, dont la grande majorité depuis la naissance. À l’opposé, le paysage mental des meilleurs « imageurs » ressemble à s’y méprendre au paysage physique qu’ils perçoivent avec les yeux : Bill Faw relate le cas d’un collègue devenu aveugle qui fut traversé par une vision si réaliste de son bureau qu’il crut un instant avoir recouvré la vue.
Mythomanes ou ignorants
Lorsqu’il présente son propre cas en 1996, à l’occasion d’un congrès de psychologie, un confrère incrédule l’entraîne à l’extérieur de la salle de conférence – « la version universitaire d’une provocation en duel », raconte Bill Faw. Là, sur le trottoir, il lui demande de fermer les yeux, puis de pivoter à gauche, reculer de quelques pas, faire demi-tour, etc., et finalement de lui montrer son point de départ. « Vous voyez bien que vous visualisez ! », triomphe-t-il quand Bill Faw indique l’endroit sans se tromper. Ce n’est pas le seul sceptique qu’il croise sur sa route. S’appuyant sur les bonnes performances de soi-disant « non-imageurs » aux tests de mémoire visuo-spatiale, le philosophe américain Eric Schwitzgebel lui oppose que « l’on peut raisonnablement remettre en question la véracité de leurs autoévaluations ». Nous serions mythomanes ? À peine plus charitable, l’autre hypothèse est que nous n’aurions pas conscience que notre pensée est picturale. Nous serions ignorants de notre fonctionnement.
On en serait peut-être encore là si un géomètre écossais à la retraite ayant perdu sa faculté d’imagerie après une petite intervention de chirurgie cardiaque n’avait atterri en 2003 dans le bureau du docteur Zeman. Neurologue cognitif à l’université d’Exeter, en Angleterre, Adam Zeman est intrigué depuis ses études par ce qu’il me décrit comme le propre de l’homme : l’imagination. « Grâce à elle, nous voyageons dans l’espace et le temps quand les animaux vivent dans l’ici et maintenant. Or voilà qu’un homme pleinement humain avait perdu cette capacité. » Le soir, son patient ne pouvait plus passer en revue les visages de ses proches comme il avait l’habitude de le faire pour s’endormir. Le matin, il se réveillait avec des souvenirs de rêves sans images. Faute de pouvoir le soigner, Adam Zeman lui propose de l’étudier.
Sur les tests cognitifs, les performances du géomètre sont impeccables. Sa mémoire est fiable, il peut identifier des personnes célèbres et décrire en détail les monuments d’Édimbourg. En comparant les images de son cerveau avec celles d’un groupe témoin de dix architectes du même âge, Zeman remarque une différence cruciale. Quand on lui demande d’imaginer Tony Blair, son patient peut le décrire, mais son cortex visuel ne « s’allume » pas. En revanche, l’activité dans ses régions frontales est plus intense, suggérant qu’il utilise une autre stratégie cognitive, peut-être liée au langage, pour accomplir la tâche. Il compense.
L’aphantasie est une intrigante variation de la nature humaine.
Adam Zeman, neurologue
D’abord exposé dans une revue confidentielle de neuroscience, le cas « MX » se retrouve en 2010 dans les colonnes de Discover Magazine, un mensuel de vulgarisation américain. Une vingtaine de lecteurs contactent Zeman, dont le généticien Craig Venter, l’un des héros de la course au séquençage du génome humain. « Je suis comme votre patient, mais depuis ma naissance », lui écrit-il en substance. Jugeant que le phénomène a besoin d’être nommé, le neurologue sollicite un ami professeur de lettres classiques, qui lui propose « aphantasie », du grec ancien phantasia, le mot d’Aristote pour « imagination ». Un nom accrocheur pour… une nouvelle maladie ? Le neurologue s’en défend. Pour lui, l’aphantasie n’est pas un déficit, un handicap, un trouble, ni même un syndrome, mais plutôt « une intrigante variation de la nature humaine ».
Vastes échantillons de cobayes
L’aphantasie congénitale fait ses débuts officiels en 2015 dans la revue Cortex, et la presse anglophone s’en empare aussitôt. Depuis, plus de 15 000 personnes ont écrit au laboratoire d’Adam Zeman, lui permettant de recruter de vastes échantillons de cobayes. Une étude comparative de 2 400 volontaires situés aux deux extrêmes de l’imagination – aphantasie et hyperphantasie, respectivement 2 % et 5 % de la population – a montré notamment que les participants aphantasiques sont surreprésentés dans les professions scientifiques, et qu’ils ont moins de souvenirs autobiographiques, moins de rêves sensoriels, et plus de difficulté à reconnaître les visages. Détails intéressants : ils ont tendance à prendre conscience de leur différence à un âge plus avancé que les sujets hyperphantasiques, et sont moins susceptibles de la considérer comme un avantage.
Le neurologue britannique Oliver Sacks (1933-2015) eut son moment eurêka à l’âge de 14 ans, le jour où sa mère dessina de mémoire, sous douze angles différents, un squelette de lézard qu’il avait rapporté du lycée. Parce qu’il avait suffi à cette chirurgienne d’observer le reliquat du reptile pendant une minute pour en fixer tous les détails, l’adolescent comprit qu’on pouvait avoir des images mentales, et que lui-même n’en avait pas. De nos jours, la révélation arrive plutôt par voie de presse.
Que se passe-t-il dans ta tête quand tu imagines une plage ?
Blake Ross, cofondateur de Mozilla Firefox
Dans un récit devenu viral, l’informaticien Blake Ross, cofondateur de Mozilla Firefox, raconte comment la lecture d’un article du New York Times consacré à « MX », le patient géomètre d’Adam Zeman, l’a précipité sur sa messagerie à 2 heures du matin à la recherche de vies intérieures auxquelles comparer la sienne. Sur les 74 amis et collègues qu’il finit par sonder – « Que se passe-t-il dans ta tête quand tu imagines une plage ? » – seulement trois font état d’une pensée sans images. Blake Ross comprend alors pourquoi il s’est toujours senti mauvais lecteur de romans, enclin à sauter les descriptions « aussi automatiquement que les conditions d’utilisation d’iTunes ». Il comprend pourquoi ses souvenirs autobiographiques sont si pauvres, lui qui est pourtant capable de mémoriser de longues séries de chiffres, et même de les réciter à l’envers. Il se demande si c’est pour cela qu’il se détache facilement des gens.
Tous les mauvais « imageurs » vous diront qu’il leur arrive d’envier les bons, avec leurs souvenirs et leurs fantasmes en Technicolor. Quand ils prennent conscience que leur imagination est aveugle, ou plutôt que celle du commun des mortels ne l’est pas, certains traversent même une période de deuil. Eux qui vivaient leur condition sans souffrance tant qu’ils ignoraient les dons cachés de leurs semblables se mettent soudain à les jalouser. D’autres se jugent porteurs d’un handicap invisible : le lecteur évoqué au début de cet article se décrivait comme « enfermé dans un présent permanent », « amputé du passé et de l’avenir ». S’il se réjouissait des avancées scientifiques réalisées outre-Manche, il déplorait qu’on soit passé de l’ignorance de l’aphantasie à l’insistance sur sa normalité : « Déjà certaines personnes en parlent comme d’un “superpouvoir” ! Des gens proclament qu’ils ne sont pas “pollués” par les images mentales. Que leurs pensées sont “pures” et purement abstraites et donc “supérieures”. Au secours ! »

Mes rares souvenirs d’enfance se présentent à moi sous la forme de brèves narrations dépourvues d’informations sensorielles. Je sais que j’aimais fourrer mes doigts dans les trous des téléphones à cadran rotatif, par exemple, mais je ne les « revois » pas davantage que je n’« entends » la tonalité qui surgissait du combiné. Mes premières chambres, les écoles, le visage de mes institutrices, tout ce qui n’a pas été capturé par la photographie s’est évaporé. J’ai récemment tenté de revisiter par la pensée l’appartement parisien où a grandi ma mère, un lieu cher à mon enfance, perdu depuis vingt ans. Le décor avait disparu. La couleur rose de la baignoire, les œufs en malachite sur la table basse du salon, la moquette bleue dans la chambre de ma grand-mère, les carreaux dépolis de la salle de bains : je ne dispose de ces détails que parce que mes sœurs s’en souviennent. Pourtant, j’ai pu en dessiner un plan assez fidèle. L’agencement des pièces, l’emplacement des portes et des fenêtres, les proportions du cagibi qui reliait les chambres du fond, tout cela reste inscrit en moi. Dans cet appartement fantôme aux parquets qui craquent, il fait noir, mais je peux m’orienter.
Influence sur la vie émotionnelle
Ce n’est pas étonnant, me dit Adam Zeman. Dans le cerveau, les systèmes qui traitent la mémoire des objets et la mémoire spatiale sont séparés. Les informations sur les formes, les couleurs, les textures – le « quoi ? » – passent par une voie ventrale du cortex, tandis que celles sur les dimensions, la position et la direction – le « où ? » – empruntent une voie dorsale. Dans les études, les sujets aphantasiques n’ont aucun problème avec la voie du « où ». Quand on leur fait dessiner de mémoire des scènes d’intérieur, leurs objets sont moins nombreux, moins colorés, et moins détaillés que ceux des témoins, mais ils sont toujours au bon endroit (a contrario, les dessins du groupe témoin sont plus riches, mais moins fiables, avec davantage de faux souvenirs). Bons en « où » mais mauvais en « quoi », les sujets aphantasiques ont un mal fou à voyager mentalement dans le temps. Quand on leur demande de se rappeler un événement datant de plus de cinq ans ou d’imaginer une future rencontre avec un ami, ils produisent des contenus sensiblement plus pauvres que le groupe témoin.
L’absence d’images mentales influence aussi la vie émotionnelle. Dans une étude parue en 2019, le neuroscientifique australien Joel Pearson, une étoile montante de la recherche sur l’aphantasie, invite une quarantaine de volontaires à lire des histoires à donner la chair de poule pendant qu’il enregistre l’activité électrique à la surface de leur peau. Le système nerveux des personnes qui « voient » un nuage de sang engloutir leur champ de vision lors d’une attaque de requin imaginaire est nettement plus chamboulé que celui des sujets qui ne convertissent pas les mots en images, conclut l’article. Dans une autre expérience, Joel Pearson demande aux participants de tenir pendant cinq jours un journal de leurs pensées après avoir visionné des images horribles. Les sujets aphantasiques y repensent moins souvent que les autres. « Cette différence correspond bien à la littérature clinique sur le syndrome de stress post-traumatique, qui est en partie caractérisé par des flash-back et des images intrusives, détaille le neuroscientifique. L’imagerie est un amplificateur émotionnel. »
Avec sa dernière étude, parue à l’été 2021, Joel Pearson a mis fin aux doutes sur la fiabilité des autoévaluations en montrant que les pupilles des personnes aphantasiques ne rétrécissent pas quand on leur demande de penser à un objet très lumineux, contrairement à celles des sujets « normaux ». « La réponse pupillaire étant involontaire, nous pouvons considérer ces résultats comme la première mesure neurophysiologique impartiale de l’aphantasie », triomphe le chercheur. Aujourd’hui, son laboratoire s’emploie à augmenter l’imagerie mentale de volontaires dotés de capacités de visualisation moyennes au moyen de la stimulation transcrânienne, un dispositif qui permet de moduler l’excitabilité d’une zone cérébrale avec un faible courant électrique. Pearson concède qu’on ne sait pas encore si l’imagerie peut être stimulée à partir de son absence totale, mais il a l’intention d’essayer. En cas de succès, ce serait probablement permanent, prévient-il. Les volontaires prendront-ils le risque d’un changement irréversible ?
Une faculté à double tranchant
« Serais-je curieux de savoir quel effet cela fait d’avoir des images mentales ? Oui, comme je serais curieux de savoir quel effet cela fait d’être une chauve-souris. De là à rester une chauve-souris… » Le physicien anglais Nick Watkins connaît plein de gens qui se porteraient volontaires pour l’expérience du professeur Pearson, mais il n’est pas sûr d’en faire partie. S’il regrette que son passé soit « un autre pays » pour lequel il n’a pas de passeport, ce scientifique bavard et cultivé soupçonne que l’imagerie mentale soit une faculté à double tranchant. Les témoins du 11-Septembre qui ont revu les tours s’effondrer pendant des semaines l’ont fait réfléchir. Il se juge moins perturbé que d’autres par son aphantasie : « Une fois que j’ai conclu que je n’étais pas la seule personne sur la planète dans cette situation, je me suis calmé, et c’est devenu principalement une affaire de curiosité. »
Voilà trente ans que ce professeur de physique théorique se passionne pour la mémoire visuelle, ou plutôt son absence. Nick Watkins n’ose estimer le temps qu’il a dédié à cette exploration, une épopée intellectuelle qu’il raconte dans un article paru en 2017 dans Cortex. Il y consacre un passage au rôle de l’imagerie visuelle dans la découverte scientifique. L’exemple le plus célèbre est la façon dont la structure cyclique du benzène est apparue au chimiste Friedrich Kekulé – un serpent se mordant la queue – alors qu’il rêvassait devant un feu de cheminée. Albert Einstein était aussi un « superimageur », capable de chevaucher un rayon de lumière pour les besoins d’une simulation mentale. À l’instar du généticien Craig Venter, qui a décrit sa pensée abstraite comme son « meilleur atout » dans son métier, Nick Watkins estime cependant que son aphantasie – ou peut-être la façon dont il a dû la compenser – est à la racine de nombre de ses talents scientifiques.
À condition d’en avoir un peu, l’imagerie visuelle peut être cultivée. Un traité de 1862 sur L’éducation de la mémoire pittoresque est même entièrement consacré à sa plasticité. Son auteur, Horace Lecoq de Boisbaudran, dit Lecoq, un professeur de dessin qui forma notamment le sculpteur Auguste Rodin, y détaille le protocole par lequel il développait chez ses élèves « l’habitude de conserver l’image des objets absents ». Dans son atelier parisien donnant sur la Seine, quai des Grands-Augustins, il les faisait dessiner de mémoire des scènes de plus en plus complexes, en diminuant graduellement le temps pendant lequel ils pouvaient s’en imprégner. Aux stades avancés de l’apprentissage, Lecoq donnait rendez-vous à ses disciples dans un site naturel où quelques modèles engagés pour l’expédition devaient marcher, courir, s’ébattre, « tantôt nus comme des faunes antiques, tantôt vêtus de draperies de différents styles et de diverses couleurs ». Les jeunes artistes comprenaient alors l’intérêt d’une pédagogie sans laquelle « toutes ces belles visions se seraient évanouies comme des rêves ». Avec sa méthode, il devenait possible de saisir le corps en mouvement.
Ma plus grande peur : perdre la vue
Dans L’œil de l’esprit, Oliver Sacks relate le cas du psychologue australien Zoltan Torey, qui perdit accidentellement la vue à 21 ans dans une usine chimique où il travaillait pour payer ses études. Motivé par « l’horreur des ténèbres », le jeune homme résolut de développer au maximum son œil intérieur, contre l’avis de ses médecins, qui lui conseillaient de reconstruire sa représentation du monde sur la base de l’ouïe et du toucher. Sa réussite fut éclatante. « Le monde visuel virtuel qu’il était parvenu à se construire lui semblait aussi réel et intense que le monde perceptuel qu’il avait perdu », raconte le neurologue. Cette faculté lui avait permis de remplacer sans aide toutes les gouttières de sa maison et de faire des multiplications à quatre chiffres dans sa tête comme sur un tableau noir. L’écrivain contraste son paysage mental chatoyant avec la « cécité profonde » du théologien John Hull, l’auteur de Vers la nuit, qui, devenu aveugle, s’est défait de ses représentations visuelles au point d’oublier l’orientation du chiffre 3.

J’ai eu un frisson de panique en apprenant qu’Arte avait mis au point une expérience de réalité virtuelle qui simule le voyage de John Hull vers les ténèbres, immergeant l’utilisateur dans « l’expérience cognitive et émotionnelle de la cécité ». La voilà, ma plus grande peur : perdre la vue et ainsi mon seul lien à la beauté du monde. J’ai beau contempler les choses, les photographier, regarder mes photos pour bien m’en pénétrer, elles cessent d’exister dès que j’ai les yeux fermés. L’été dernier, j’ai pu expérimenter la DMT sous la surveillance d’un universitaire engagé dans le mouvement psychédélique français. Fumé ou vaporisé, ce puissant hallucinogène présent dans une grande variété d’espèces végétales est censé produire des « voyages » aussi brefs qu’intenses : les volontaires qui l’ont testé à l’Imperial College à Londres ont rapporté, par exemple, des expériences immersives de rencontres avec des « entités ». Deux bouffées ont suffi à me donner les premières images mentales de mon existence. « Je vois ! Je vois ! » ai-je répété à mon accompagnateur pendant les dix minutes de féerie. Quand j’ai rouvert les yeux, il m’a comparée à ces daltoniens chaussés de lunettes spéciales que l’on filme en train de découvrir les couleurs, éperdus de reconnaissance.