D’un claquement sec de la langue, Abou Bakar Farouk commande aux chevaux de s’écarter. Le sable étouffe le piétinement de leurs sabots lorsqu’ils s’éloignent en hennissant vers le fond du cirque en plein air, fermé par de longues barrières de fer. Près de l’entrée, en cette journée hivernale, un tronc évidé sert de brasero permanent, réconfort précaire pour les paumes gercées des gardiens avachis sur leurs chaises de plastique, indifférents à l’odeur de cendre. Dans le troupeau, je n’avais pas remarqué la vieille jument qu’Abou Bakar Farouk caresse doucement. Ses pupilles sombres, harcelées de mouches, suivent notre approche. Le palefrenier, tout sourire, frappe son flanc frémissant : « Je vous présente Amira. C’est le dernier pur-sang de Saddam Hussein ! »
Dans les écuries oubliées du zoo de Bagdad, au détour d’une des longues étendues de pelouse pelée du parc Zawraa, le soigneur veille jalousement sur ce qu’il considère comme un « trésor national » : une trentaine d’étalons issus du haras du dictateur déchu, et dont Amira (« princesse » en arabe) serait l’ultime survivante. J’ai entendu parler de son existence lorsque j’arpentais la capitale sur les traces de la dépouille de Saddam Hussein, dont le spectre continue de hanter la société irakienne. Ces chevaux m’ont semblé incarner quelque chose de ce passé à la fois honni et fantasmé que je cherchais à comprendre, eux qui trottaient autrefois dans les écuries de luxe des palais du raïs et dorment aujourd’hui dans la poussière du zoo.
Chaque jour, quelques hommes en bottes hautes s’affairent à épousseter les selles, ranger les éperons, fourrager, et nettoyer la bâtisse cabossée par le manque de moyens. Avec le temps, des herbes sauvages se sont glissées dans les fissures du carrelage humide, souillé de traces de pas noir de boue hivernale. Des taches de moisissure ont pris d’assaut la peinture blanche des boxes où dorment ces chevaux qui, chacun, pourraient valoir entre « dix mille et deux millions de dollars, selon l’âge, la beauté et les caractéristiques », promet Abou Bakar Farouk.
J’ai dit que j’avais un ordre d’évacuation. Si cela avait été découvert, j’aurais pu être exécuté.
Abou Bakar Farouk, vétérinaire des pur-sang de Saddam Hussein
Lui les connaît comme s’il s’agissait de ses propres enfants. « J’ai été embauché comme vétérinaire des animaux de Saddam Hussein en 2000 », retrace-t-il, visiblement ému à l’évocation d’un âge d’or envolé : quelques années heureuses au service du raïs – qu’il revoit courtois et dévoué à ses chevaux au point de faire empailler Rachid, son pur-sang blanc préféré importé d’Angleterre – avant que l’invasion américaine ne fasse tout basculer. « Dix jours avant le début de la guerre, j’ai essayé de trouver un moyen de mettre les pur-sang en sécurité. J’ai appelé un officier de liaison de la garde de Saddam Hussein, et je lui ai dit que j’avais un ordre d’évacuation – ce qui était faux. Si cela avait été découvert, j’aurais pu être exécuté. » Dans le chaos général de ce début 2003, la combine fonctionne. Abou Bakar Farouk parvient à déplacer 38 chevaux dans la zone d’Amiriya, à l’ouest de la capitale, une localité rurale du centre de l’Irak moins susceptible d’être pulvérisée par les bombardements et connue pour l’élevage équin.
Passer pour un prisonnier
Aux problèmes de sécurité succèdent bientôt des problèmes d’approvisionnement : comment nourrir et prendre soin d’autant de bêtes dans cette vieille ferme isolée ? Abou Bakar Farouk raconte avoir reçu à l’époque, de retour à Bagdad, la visite d’un « Américain » et de sa traductrice, tous deux en habits civils pour « passer inaperçus ». Il leur confesse la situation, parvient à les convaincre de l’importance des pur-sang, et l’improbable trio convient d’un plan : « Nous allions nous rendre à la ferme avec l’armée américaine pour rapatrier de nouveau les chevaux. Mais il ne fallait pas que je puisse être perçu comme un collaborateur. J’ai dû passer pour un prisonnier. » Les yeux bandés, les mains liées, et maltraité pour la forme, il guide deux hélicoptères et un convoi militaire au lieu-dit d’Amiriya. Ce jour-là, seize chevaux finissent par rejoindre le zoo de Bagdad.
Là, les problèmes persistent : les Américains, avides de trophées, lui proposent 50 millions de dollars pour envoyer le cheptel aux États-Unis. « No way ! » lâche Abou Bakar Farouk, avant de sortir un dernier tour de sa botte : il complote avec la World Arabian Horse Organization la mise en place d’une interdiction de sortie du territoire frappant les chevaux. Difficile de discerner ce qui tient de la légende personnelle et de la réalité, mais ce qui est certain, c’est que coincés entre les murs de l’écurie du zoo, ces derniers coulent depuis lors des jours paisibles sous la bonne garde de Farouk, à l’abri des guerres, des gouvernements successifs et des secousses politiques qui agitent le pays. Ou presque : « Une fois, les Américains ont bu de l’alcool dans l’enceinte de la ménagerie. Des soldats ont tiré et tué le tigre Mamdouh. Heureusement les chevaux n’ont rien eu. On a réussi à obtenir 23 000 dollars de compensation, et deux nouveaux tigres », fulmine-t-il encore.
Ainsi protégés, les chevaux peuvent vivre jusqu’à leur dernier souffle et laisser derrière eux une illustre descendance. Au fond de l’un des sombres boxes plongé dans l’ombre des palmiers, Farouk saisit le licou d’un superbe étalon blanc. Voilà al-Rabi (« printemps »), le fils de Rachid, coureur né pour des pistes qu’il ne verra jamais : avec la dislocation du pays, l’interdiction de sortie du territoire n’a jamais pu être levée. « Vous voulez le monter ? » propose-t-il en tirant sur le mors pour faire avancer l’animal dans la lumière. Et sur le dos du pur-sang, chaloupant sous le soleil blanc de l’hiver irakien, j’ai soudain craint qu’il ne se cabre et s’élance au galop dans les longues allées du parc Zawraa.