« Industry » : Mickey Down et Konrad Kay, prophètes en leur série

Écrit par Thomas Andrei Illustré par Agnès Ricart
17 avril 2026
deux hommes dirigeant des marionnettes
Les créateurs Konrad Kay et Mickey Down avec leurs personnages Yasmin et Harper
Drogues, sexe et cotations. En quatre saisons, la série britannique s’est imposée comme une tranchante chronique de la finance et de la politique contemporaines. Naviguant entre hédonisme et nihilisme, ce phénomène télévisuel est-il la plus féroce critique du capitalisme du moment ou sa plus retorse célébration ? Ses créateurs répondent à Revue21.
16 minutes de lecture

Le « donjon érotique du Brexit ». Ainsi a été surnommé le plus prisé des clubs exclusifs de Londres, au cœur du quartier chic de Mayfair : 5 Hertford Street, « 5HS » pour les initiés. Parmi eux, passés et présents, Mick Jagger, Margot Robbie, le prince William et sa cousine la princesse Eugenie. C’est aussi là que des pontes du parti conservateur, Boris Johnson en tête, auraient rencontré le leader d’extrême droite Nigel Farage pour échafauder le retrait de leur pays de l’Union européenne.

Plus récemment, le lieu a servi de modèle à l’opulent et névralgique club visité par cinq personnages d’Industry, série coproduite par la plateforme américaine HBO et la vénérable BBC, plongée sans oxygène dans les entrailles entremêlées de la finance et de la politique britanniques. S’y déroule notamment une scène clé de la saison 3, qui semble révéler au public le véritable fonctionnement du monde.

Dans l’antre du club privé, quatre hommes endimanchés sont réunis pour une célébration. Deux d’entre eux viennent de sortir indemnes d’une enquête publique sur le coûteux plan de sauvetage gouvernemental de Lumi, une start-up fumeuse spécialisée dans l’énergie verte. « Le PDG de Lumi, Henry Muck, est pointé du doigt, replaçait plus tôt une présentatrice télé pour le spectateur. Tout comme le gouvernement pour avoir sauvé ce navire en perdition, et la banque d’investissement Pierpoint pour avoir surévalué l’offre publique initiale de Lumi. »

Derrière le rideau du pouvoir

Ledit sir Henry Muck, joué par Kit Harington (lui-même fils de baronnet, connu pour son rôle de Jon Snow dans Game of Thrones), se tient près de la cheminée. Près de lui, son oncle, le vicomte Alexander Norton, puissant propriétaire de tabloïds, raconte ses propres déboires durant la « Leveson Inquiry », une autre enquête publique – ayant eu réellement lieu, celle-ci, entre 2011 et 2012 après la révélation d’écoutes téléphoniques menées par le groupe de presse de Rupert Murdoch. Le financier Otto Mostyn, parrain de Muck, plaisante. Tout le monde rit. Sauf le jeune banquier Robert Spearing, agent de liaison entre Lumi et Pierpoint. Lui ne vient pas du même monde. Fils d’un patron de pub, il sait peu de choses des coulisses du pouvoir.

Arrive alors Aurore Adekunle, députée conservatrice, accueillie par les mots suivants : « Ne serait-ce pas notre future Première ministre ? » Henry, Alexander et Otto l’embrassent, l’enlacent, la remercient. Sur le visage de Robert se dessine une bouillie d’émotions : incrédulité, incompréhension… Dégoût ? « On voit d’abord le choc, commente l’acteur Roger Barclay, qui prête ses yeux bleu vif à Otto Mostyn, rencontré dans un club moins exclusif du cœur de Londres. Puis son innocence s’estomper. Soudain, on jette un œil derrière le rideau du pouvoir. On voit qui commande. C’est à la fois grisant, brutal, laid et effrayant. Comme un pacte avec le diable. »

Cet instant, c’est celui où Spearing comprend. Avant son audition au Parlement, l’ex-prolo avait vomi d’angoisse. La peur d’être jeté aux lions, de devoir sacrifier son client, l’incompétent héritier Muck, puis d’imaginer sa trahison… En secret s’était en fait préparé un plan dont il ignorait tout : feignant l’intégrité, la députée accepterait de porter le chapeau pour épargner l’aristocrate. En échange, le tabloïd du vicomte Norton appuierait sa carrière.

Œuvre aux accents prophétiques

Diffusé en septembre 2024 – mais tourné des mois plus tôt –, l’épisode trouve immédiatement son écho dans la réalité : au même moment, Kemi Badenoch, une quadragénaire d’origine nigériane, tout comme l’élue fictive de la série, brigue la tête du Parti conservateur. Le 2 novembre, elle devient la première femme noire portée à la tête des « Tories ». « C’est extraordinaire à quel point ils parviennent à écrire sur ce qui est en train d’arriver ou sur le point de se passer », s’amuse Roger Barclay.

« Ils » fait référence à Konrad Kay et Mickey Down, créateurs, scénaristes et souvent réalisateurs d’Industry. De sa première saison, diffusée en 2020, à la quatrième, conclue en mars 2026, la série est passée d’une chronique des tribulations débauchées de louveteaux de la finance aux audiences modestes à une œuvre majeure aux accents prophétiques qui, à la façon d’un grand roman social, met à nu les rouages du pouvoir. Là où Succession, autre série HBO consacrée aux riches et aux puissants – et dont Industry a repris le créneau horaire – tournait ouvertement en dérision la famille Roy, dynastie de magnats des médias, l’approche d’Industry, dont les auteurs ont signé avec la chaîne câblée un contrat de plusieurs millions de dollars jusqu’en 2027, est moins nette, moins évidente. Plus trouble.

Après avoir accepté un échange en visio avec Revue21, le duo d’ex-banquiers trentenaires est revenu sur son engagement. Avant que HBO, suite à d’intenses tractations, ne consente à un entretien par mail. Une interview hors promo, sans relance possible face à leur prose verbeuse – ou « généreuse », selon la chaîne qui précise : « Ils n’ont pas le temps pour davantage de questions du fait de deadlines serrées » liées à l’écriture de la saison 5. Ainsi, au sujet de leur désarçonnant don de prédiction, tout juste admettent-ils s’efforcer de « rester à la page » et tenter, parfois, d’« anticiper l’avenir ».

Tel un monstre à deux têtes

Que Mickey Down et Konrad Kay puissent placer leurs index sur le pouls du pouvoir s’explique peut-être d’abord par le lieu de leur rencontre : Oxford, la cité universitaire qui a formé le plus de Premiers ministres au Royaume-Uni. À nos questions, les showrunners répondent tel un monstre à deux têtes, sans indiquer qui écrit. Les étudiants, en théologie (Down) et en littérature (Kay), se seraient vite appréciés, se liant d’amitié autour de comédies comme The Office, satire anglaise de la vie de bureau. Leurs études finies, les deux jeunes gens entrent dans la case que l’Angleterre leur avait préparée : Kay chez Morgan Stanley, Down chez Rothschild. Deux ans durant, ils jouent aux adultes dans un monde qui leur paraît séduisant, palpitant, presque cool, et encore auréolé, malgré la crise de 2008, de ce qu’ils qualifient de « lustre à la Bret Easton Ellis » – le romancier américain culte, auteur en 1991 d’American Psycho, violente satire du Wall Street des années 1980.

L’illusion se dissipe rapidement. Down et Kay décident que l’univers de la City ne leur va pas. « On ne voulait pas mesurer nos vies à l’aune des heures passées en salle des marchés. » Leur expérience leur fournira en revanche la matière nécessaire pour créer Industry, étude clinique et lubrique d’un monde transactionnel qui oscille entre la tension du jour et la dépravation de la nuit. Avec sa saison 1, le duo se targue d’« offrir la représentation la plus réaliste d’une salle des marchés jamais portée à l’écran. Les hiérarchies et les petites interactions – de mentor à protégé – ressemblent beaucoup à ce que nous avons connu ».

Afin de garantir un tel degré de réalisme, la boîte de production Bad Wolf a démarché sur LinkedIn un certain Chris Dunne. De son quart de siècle passé chez JP Morgan, BNP Paribas et Morgan Stanley, le consultant tire une mine de précisions, qu’il s’agisse du langage compressé des trading floors visant à l’efficacité ultime, ou de détails comportementaux. Ainsi, il explique à Revue21 que, pour signaler qu’un client a effectué une transaction, un trader pointera son stylo vers le ciel. Une pratique copiée dans la saison 2 par Harper Stern, jeune employée afro-américaine de Pierpoint, interprétée par Myha’la Herrold, qui deviendra au fil des saisons l’une de ses deux antihéroïnes aux dents longues. « Un jour, après une soirée de Noël, un collègue est arrivé un matin à 9 h 30, ajoute Dunne. Dans le milieu, c’est comme arriver au déjeuner. Tout le monde s’est levé et l’a applaudi sarcastiquement. Cette scène a été recréée dans la saison 1. »

Banquiers ensorcelés par la série

Accolés, les noms « Down & Kay » sonnent comme ceux d’une firme d’avocats d’affaires, le genre de chose qu’on lit sur les cartes de visite moquées par Bret Easton Ellis dans American Psycho. Après avoir brisé le miroir aux alouettes de la « finance verte » dans la saison 3, le tandem s’attaque ensuite à la fintech à travers Tender, un (fictif) service de paiement prisé par les plateformes type OnlyFans et les sites pornos, et rêvant de muter en institution financière respectable. À sa tête, un arriviste qui a « grandi pauvre » avant de gagner de l’argent en vendant des obsèques minimalistes, brûlant les morts sans fleurs ni embaumement. Son nom ? Whitney Halberstram, patronyme emprunté à l’un des arrogants yuppies interchangeables d’American Psycho.

Pour Down et Kay, Halberstram fait partie de ces jeunes gens qui ont grandi en idolâtrant Patrick Bateman, le grotesque courtier psychopathe du roman, ne retenant de lui que les costumes Armani, la musculature ciselée, le succès auprès des femmes, et non le matérialisme obsessionnel qui encombrait son esprit jusqu’à faire sauter les digues de sa santé mentale, répandant le sang de ses pairs dans les rues new-yorkaises. En 2026, les jeunes gens rêvant de cette vie regardent désormais Industry. Pour préparer son rôle, Roger Barclay a, lui, échangé avec quelques amis financiers. Il les décrit comme « totalement ensorcelés par la série. Ils veulent vivre comme ça. Ce qu’ils aiment dans Industry, c’est son côté Gordon Gekko ». Soit un autre personnage de fiction, joué par Michael Douglas et censé incarner la vénalité faite homme dans Wall Street, le film d’Oliver Stone sorti en 1987, dont une grande partie du public n’a retenu que la flamboyance.

« Industry est assez années 1980, quand on y réfléchit, poursuit Barclay. Assez aspirational. » Mot anglais que l’on pourrait (mal) traduire par « ambitieux », le terme aspirational invite la classe ouvrière à « aspirer à mieux », à grimper les échelons, engranger du capital pour s’offrir un style de vie érigé en idéal, vendu dans ces mêmes années 1980 par une Margaret Thatcher qui martelait qu’il n’existait « pas d’alternative » à la mondialisation capitaliste.

Psychotropes récréatifs et angoisses

Pour le philosophe britannique Mark Fisher, ce slogan du néolibéralisme capture un esprit du temps auquel il a consacré un livre en 2009, Le Réalisme capitaliste, devenu depuis un phare pour la gauche britannique. Soit l’idée que le capitalisme a entièrement bouché l’horizon des possibles, qu’il est inconcevable d’imaginer sa chute ou ses alternatives. Une « atmosphère » de mort du futur qui jette dans le cynisme et la dépression toute une génération, s’attriste Mark Fisher, lequel s’est suicidé en 2017.

À la fin d’un long portrait publié par le New Yorker cet hiver – symbole, s’il en est, de la consécration des deux auteurs –, Konrad Kay, délaissé par son binôme, enchaînait les Guinness et devenait bavard. Il parlait d’anxiété, d’heures perdues sur son portable… et de l’influence de Mark Fisher, dont l’ouvrage pourrait être lu comme la matrice philosophique d’Industry. Face à l’impuissance, le philosophe y introduit deux concepts : l’« hédonisme nihiliste » suivi, plus loin, par « l’hédonisme dépressif » défini comme l’« inhabilité de faire quoi que ce soit hormis rechercher du plaisir ». Les jeunes personnages de la série ne naviguent-ils pas entre ces deux états, alternant les coups d’un soir performatifs couplés à des prises récréatives de psychotropes et de longs séjours au fond des caves humides de leurs angoisses ?

Entrée chez Pierpoint en même temps que Robert Spearing et Harper Stern, Yasmin Kara-Hanani, héritière d’un empire de l’édition campée par Marisa Abela, s’est imposée comme l’autre protagoniste centrale d’Industry. Au début de la saison 3, son sulfureux père est porté disparu. On l’a croisé pour la dernière fois sur son yacht, le Lady Yasmin. Ici, ceux qui ont suivi l’affaire Epstein ont pu relever une référence. Robert Maxwell, père de Ghislaine Maxwell, la facilitatrice du pédocriminel new-yorkais, est mort après être tombé de son propre yacht, baptisé… le Lady Ghislaine.

Une lente calcification

Dans un autre épisode, l’aristocrate PDG Henry Muck mentionne Jeffrey Epstein, décrivant son île privée comme « ringarde » avant de glisser : « J’ai entendu dire qu’il était un agent du Mossad… » À la fin de la saison 4, les parallèles entre Yasmin Kara-Hanani et Ghislaine Maxwell deviennent évidents, l’héritière de la fiction se transformant en maquerelle au service des puissants. « Mais Yasmin n’est pas Ghislaine Maxwell, tiennent à corriger Down et Kay. Nous avons trouvé intéressant d’emprunter certains éléments de sa biographie. Mais nous n’étudions pas Ghislaine, nous n’opérons pas une incursion imaginaire dans sa conscience. Nous étudions Yasmin, un personnage que nous avons créé et dont nous voulions observer l’évolution au fil des saisons – une lente dérive vers une forme de mal très humaine. » Le duo nuance : le mot « mal » leur paraît « presque trop fort ». Trop biblique, trop péjoratif, trop simpliste. Pour eux, Yasmin a réduit peu à peu la place qu’occupe l’empathie dans son monde afin de privilégier ses intérêts personnels.

Pourtant, plus tôt dans la série, c’est elle qui réprimandait Henry Muck, son futur mari, alors accusé d’abus de pouvoir. Durant la saison 4, elle se détache graduellement de la réalité, en détournant le regard de l’impact des actions de chacun. Et surtout des siennes. « C’est une lente calcification. Elle commence à adhérer pleinement à l’idée que les gens ne sont qu’un moyen d’arriver à ses fins : des choses et non des êtres humains. » Cette remarque renvoie à un dialogue de la saison 4. James Dycker, un journaliste d’investigation plongé dans les magouilles de Tender, évoque Bonnie Blue, une actrice de films pornos bien réelle, célèbre pour avoir, comme le résume la série, « baisé mille mecs en 24 heures pour faire du contenu ».

Les humains ne sont pas efficaces. L’humanité est incompatible avec l’inexorable soif de croissance du capital.

Konrad Kay et Mickey Down, créateurs d’Industry

Dycker cite alors le philosophe danois Søren Kierkegaard, évoquant « des individus réduits à l’état d’abstractions ». Pour le personnage, le phénomène n’a rien de nouveau. Empire-t-il à l’ère d’OnlyFans ? Les showrunners répondent que l’un des thèmes de la série traite « du lent aplatissement des gens à l’état de capital ». Comprendre : en visant à accroître leur propre valeur sur le marché, les individus se changeraient eux-mêmes en miettes de capital. « La logique du marché exige l’efficacité, enchaîne le duo. Or, les humains ne sont pas efficaces. L’humanité est incompatible avec l’inexorable soif de croissance du capital. » En devenant les serviteurs du progrès capitaliste, les personnages « perdent donc leur humanité. Ou, du moins, peinent à la conserver ».

Ainsi, pour la Yasmin de la saison 4, offrir une tribune dans un tabloïd à un banquier autrichien presque ouvertement nazi n’a pas d’importance, même s’il y défend l’idée d’une « dictature bienveillante » – concept actuellement en vogue du côté de la (vraie) Silicon Valley… Sir Henry Muck, en revanche, voit le danger. « Yasmin est pragmatique mais irréfléchie, commentent Down et Kay. Henry, lui, connaît l’histoire, il est consciencieux. Cette dichotomie peut sûrement être diagnostiquée dans l’ensemble du paysage politique actuel. »

Accélération du pouvoir de la croyance

Un autre personnage se fout de la vérité : Whitney Halberstram, le chef financier de Tender. Même quand sir Henry lui crie : « Tu ne peux pas construire un univers où rien n’est réel ! » Sauf que c’est le principe même de la Bourse. Mark Fisher ici parlerait d’« hyperstition » : l’action de faire monter l’engouement autour d’une chose afin que cette chose devienne réelle. Dans le monde de la finance, les investisseurs placent leur argent en suivant un modèle donné. Le modèle prédit que le cours d’une action va exploser. Il suffit qu’assez de personnes y croient pour que la fiction devienne réalité. L’hyperstition ne repose toutefois pas simplement sur le fait de croire aux fictions jusqu’à ce qu’elles deviennent réelles, mais sur l’accélération du pouvoir de la croyance. Il faut que de plus en plus de personnes croient au modèle, qu’elles y croient de plus en plus fort, pour que la fiction puisse agir sur la réalité.

C’est ce qu’Halberstram fait dans la série avec sa start-up qui s’avère bâtie sur du vent, dont la valorisation repose sur des transactions factices, des deals imaginaires, des bureaux vides à Accra, une fiction à laquelle il pensait pouvoir donner corps à la force de ses mensonges. Dans la saison 3, les personnages se demandent s’il existe une telle chose que la vertu. À propos des ESG – ces placements dont la valeur est censée refléter l’impact positif des entreprises sur le monde –, une supérieure interroge Harper Stern : « Penses-tu que l’investissement éthique soit réellement efficace ? Ou n’est-ce qu’un palliatif que l’on s’octroie pour se sentir mieux ? » La jeune femme répond : « L’investissement éthique est une mode. […] Un opiacé utopique pour les débiles qui croient en un “monde meilleur”. Quoi que cela puisse vouloir dire… »

Dans Le Réalisme capitaliste, Fisher s’appuyait sur les fulgurances du « pop philosophe » slovène Slavoj Žižek pour avancer que le cynisme constituait l’idéologie dominante du XXIe siècle. Mickey Down et Konrad Kay n’y échappent pas : quand on leur demande s’ils ont rencontré beaucoup de gens dans la finance qui pensent travailler pour le bien commun, ils répondent : « Oui, certes, mais pour paraphraser le grand David Milch [créateur de la série Deadwood], c’est un mensonge sur lequel tout le monde s’est mis d’accord. »

Nous vivons à l’ère du capitalisme woke. Vous faites semblant de détester le capitalisme et vous achetez mes baskets.

Un personnage de la saison 1 d’Industry

Leur repartie n’est rien à côté de la noirceur de l’épisode final de la saison 4, abysses de cynisme. Parce que Down et Kay ont déjà vu l’avenir, ils semblent montrer les prémices d’un monde trouble, dans un grand hôtel parisien. Là, des biologistes, des universitaires, des titans de l’industrie et le financier fasciste autrichien précité participent à une soirée de collecte de fonds pour un jeune député d’extrême droite aux grandes ambitions, décrit comme « une incarnation de l’air du temps ». Dans Industry, où tout est vicié, il arrive régulièrement qu’un personnage à la probité douteuse tienne lieu de baromètre moral. C’est ici le cas d’Harper Stern, qui s’offusque des propos racistes tenus à table, puis se montre stupéfaite par la présence d’escorts mineures, « fournies » par Yasmin. « Mais Industry n’est pas une satire, intervient Roger Barclay. Je ne pense pas que Konrad et Mickey offrent un commentaire sur quoi que ce soit. Ils ne sont pas moralisateurs. Il revient à tout un chacun d’interpréter le monde qu’ils ont créé. »

Dans la saison 1, entre deux lignes de coke, un jeune banquier déclame : « Nous vivons à l’ère du capitalisme woke. Je suis [comme] Nike. Je fais semblant de me soucier des Noirs. Vous faites semblant de détester le capitalisme et vous achetez mes baskets. » Dit autrement par Mark Fisher : « Tant que l’on croit “dans nos cœurs” que le capitalisme est mauvais, nous sommes libres de continuer à prendre part aux échanges capitalistes. » Par mail, l’interrogation suivante a été transmise aux showrunners : la sentence de leur personnage s’applique-t-elle à leur œuvre ? On fait semblant de détester le capitalisme et on regarde la chaîne HBO, bientôt aux mains du milliardaire pro-Trump Larry Ellison ? Pas de réponse du duo. De Mark Fisher, Kay expliquait au New Yorker avoir notamment appris que « tout produit du capitalisme doit, à un certain niveau, en être une célébration ».

Opération promo à la Bourse

Suivre les deux créateurs sur Instagram revient, en tout cas, à constater que leurs vies s’apparentent désormais à celles de leurs personnages. En janvier 2026, Mickey Down se fendait d’une chronique pour The Spectator, l’hebdo de droite dont Boris Johnson fut le rédacteur en chef de 1999 à 2005. Après s’être envolé d’une île kenyane, il racontait s’être retrouvé assis à côté d’une vague connaissance, un comte allemand qui lui demandait s’il souhaitait « se défoncer la gueule ». Il évoquait ensuite ses nuits de débauche, ses dîners dans des pièces lambrissées, et ses martinis servis glacés, comme dans la série, « froids comme l’espace ».

Le même mois, Down, Kay, Marisa « Yasmin » Abela et Myha’la « Harper » Herrold menaient une opération promo à la Bourse de New York. Hilare, l’équipe applaudissait le retentissement de la cloche marquant la fin des cotations du jour. Industry ne critique donc pas ce qu’elle dépeint ? « La critique est imbriquée dans le divertissement, contestent les scénaristes. Elle est incontournable. »

Reste la souffrance, partout et tout le temps. Le duo ajoute que peu lui importent les statistiques du psycholinguiste Steven Pinker sur « l’alphabétisation, le PIB ou toutes les améliorations observées dans le monde… Tout ceci peut être vrai et tu peux quand même ressentir un profond malaise spirituel chez les gens, un retournement vers l’intérieur, un narcissisme basé sur les écrans, une atomisation, une solitude aussi empiriquement réelle que toutes les statistiques qui viennent étayer le “succès” du capitalisme en tant que seul modèle viable ». Mais, pour eux, le capitalisme a « déjà gagné. L’idée qu’il puisse changer ou faire l’objet d’une réforme significative est absurde ». Par mail, l’adage suivant a été soumis aux showrunners : « En regardant Industry, il est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme. » Puis cette question : « Comment échappe-t-on à ça ? » Réponse : « On ne pense pas qu’il y ait d’échappatoire. »

« Sortons la gnôle et éclatons-nous »

Dans le torrent de ses dialogues speedés, Industry brasse les ingérences russes dans les affaires britanniques, Marine Le Pen et Peter Thiel, traite des intersections entre le fascisme et le monde de la finance. Mais c’est aussi une fête. Un bal sombre où l’on boit, danse, gobe des cachets, baise à trois dans des châteaux autrichiens, demande à se faire sodomiser par des godes ceintures, le tout rythmé par la musique pointue de Daft Punk, The Kills ou New Order.

C’est néanmoins une chanson plus vieillotte, Is That All There Is ?, qui paraît être l’hymne de la série. Elle résonne durant la saison 4, pendant l’infernal anniversaire d’Henry Muck, dans sa colossale demeure transmise à travers des siècles de privilèges. Dans cet épisode, tout le monde est là : sir Henry, mais aussi une ministre travailliste, Yasmin, Harper, Whitney, Alexander et Otto, devenu membre de la Chambre des lords. Après le dîner, la voix de la chanteuse Peggy Lee retentit à l’écran : « N’y a-t-il donc que ça ? Si c’est tout ce qu’il y a, mes amis, alors continuons à danser ! Sortons la gnôle et éclatons-nous ! Si c’est tout ce qu’il y a… » À l’heure du pessimisme généralisé, du naufrage climatique, de l’obsession d’une troisième guerre mondiale que certains pensent imminente, Industry pose aussi la question : n’y a-t-il donc que ça ? Mais n’espérez pas qu’elle y réponde.

Explorer le thème
Cinéma
personnages assis sur des canapés dans le désert
Octobre 2025
Sirāt ou l’impensé du Sahara occidental
Une image du film d’Óliver Laxe révèle toute l’ambiguïté d’un cinéma qui se voudrait abstrait. Mais qui s’inscrit malgré lui dans un conflit brûlant.
Coup d’œil  |  Octobre 2025 | Géographies
Juin 2023
La mathématicienne servie sur un plateau de cinéma
Formules et théorèmes : la voilà, la poésie d’Ariane Mézard. Être conseillère sur un film ne faisait pas partie de son équation…
Reportage  |  Juin 2023 | Aventures
Mars 2022
Netflix, Amazon… la chasse aux bonnes histoires
Séries, films, documentaires : la concurrence est féroce et les investissements massifs, pour élargir l’offre en créations originales.
Enquête  |  Mars 2022 | Algorithmes