Benoît Pelopidas : « Avec l’arme nucléaire, on joue à la théorie du fou »

Propos recueillis par Iris Lambert Illustré par Four Eyes
23 mars 2026
Emmanuel Macron en tenue militaire tenant un parapluie sur fond de champignon atomique
Alors qu’Emmanuel Macron annonce un renforcement de l’arsenal atomique français à grands coups d’images martiales et de musique hollywoodienne, le chercheur Benoît Pelopidas déconstruit les théories de la dissuasion et du « parapluie nucléaire ». Et rend concrète la possibilité d’une guerre thermonucléaire globale, à rebours des visions édulcorées charriées par la pop culture.
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Le 2 mars 2026, sur la base navale de l’île Longue, dans la rade de Brest, Emmanuel Macron annonçait la nouvelle doctrine française en matière de nucléaire militaire. Derrière le président, dans un immense hangar de béton, trônait Le Téméraire, un sous-marin nucléaire lanceur d’engins – incarnation concrète de la « dissuasion » – aujourd’hui déployé dans les profondeurs de l’océan. Face à lui, un parterre d’officiers à la mine grave chargés de mettre en œuvre cette politique renouvelée.

La théorie de la dissuasion, sur laquelle repose la stratégie française depuis la fin des années 1950, tient en quelques mots : la menace crédible de représailles nucléaires dévastatrices est censée dissuader toute attaque d’un État ennemi, et ainsi garantir la sécurité collective. Une mécanique paradoxale – on éviterait la guerre nucléaire en se dotant d’armes nucléaires – largement admise, mais ancrée sur une série de mythes à déconstruire, selon Benoît Pelopidas, professeur à Sciences Po Paris et fondateur du programme d’études Nuclear Knowledges.

En quoi la « dissuasion nucléaire avancée » proposée par Emmanuel Macron marque-t-elle une rupture avec la doctrine précédente ?

Benoît Pelopidas : Le principal revirement concerne le dimensionnement de l’arsenal nucléaire français. Depuis les années 1970, la France maintenait la ligne de la « stricte suffisance » qui consiste à dire que, même si les autres États alliés ou ennemis (y compris à l’époque l’ennemi soviétique) développent des milliers d’armes, nous, nous ne suivrons pas. Cette position repose sur l’idée qu’il suffit d’être en mesure d’arracher un bras à l’ennemi pour produire un effet dissuasif. Mais cette fois-ci, dans son discours, Emmanuel Macron dit : en réponse à l’augmentation des arsenaux des autres États, nous sommes obligés d’augmenter le nôtre. C’est la définition de la course aux armements, même s’il s’en défend. À cela s’ajoute une baisse de la transparence, puisqu’on ne divulgue plus le nombre de têtes nucléaires. Et la possibilité, pour la première fois, de déployer des armes nucléaires françaises sur le sol d’alliés.

Les temps sont effectivement marqués par un relâchement de la maîtrise des arsenaux : récente expiration du traité New Start qui encadrait les programmes américains et russes, montée en puissance des capacités nucléaires en Inde, au Pakistan, en Corée du Nord… Dans ce climat, Emmanuel Macron a affirmé que « pour être libre, il faut être craint et, pour être craint, il faut être puissant ». Derrière ce syllogisme se profile une autre idée : plus nous sommes armés, plus nous serions puissants donc protégés…

Tout est présenté comme si n’importe quelle arme supplémentaire était un gain net de sécurité. Comme si dissuasion et protection allaient ensemble. Mais ça, ce serait vrai si on avait un « parapluie nucléaire » fonctionnel, qui permettrait, comme le veut la métaphore, qu’on reste au sec en cas de pluie [d’ogives nucléaires]. Or, à partir du moment où on a couplé missiles balistiques et explosifs thermonucléaires, il n’y a plus de protection possible des populations, parce que ces missiles sont trop difficiles à intercepter : c’est comme si on essayait de toucher une balle tirée d’un pistolet avec une autre, mais en pire puisqu’une balle se déplace moins vite qu’un missile. Par ailleurs, les archives montrent que les autorités françaises ont délibérément privilégié la dissuasion à la protection. C’est pour cela que, contrairement à la Suisse par exemple, la France n’a pas construit d’abris antiatomiques. C’est un pari sur notre propre vulnérabilité.

Le fait est que ce pari s’est jusqu’ici révélé gagnant, aucune guerre n’ayant opposé directement des puissances dotées de l’arme nucléaire. Pourquoi le remettre en question ?

La chance est la variable oubliée de ces raisonnements, remplacée par une illusion de contrôle. Les travaux menés par mon équipe ont pu montrer que, par le passé, dans de nombreux cas, nous avons évité des explosions nucléaires grâce à la désobéissance de certains acteurs, à des défaillances techniques ou à d’autres paramètres extérieurs. Autrement dit, dans certains cas, nous avons évité une guerre nucléaire de grande ampleur simplement par chance.

Dans quel cas, par exemple ?

En octobre 1962, au moment de la crise de Cuba, un ordre est donné du côté soviétique de lancer une torpille à tête nucléaire sur l’ennemi américain. L’explosion n’aura jamais lieu. Pourquoi ? Deux versions de l’histoire se font concurrence, qui reposent toutes deux sur la chance. Dans la première version, le capitaine Vassili Arkhipov, à la tête du sous-marin soviétique B-59, se serait opposé à l’ordre car lui-même avait subi les effets des radiations suite à un accident quinze mois plus tôt à bord du sous-marin K-19. Une autre version veut que, sous un feu nourri de l’aviation américaine, un marin soviétique serait resté coincé dans la trappe supérieure du kiosque, retardant l’exécution de l’ordre de tir. Ce délai aurait permis à l’équipage de recevoir des signaux lumineux indiquant que les tirs américains résultaient d’une erreur, ce qui aurait finalement conduit à l’annulation de l’attaque.

« Le demi-siècle qui vient sera un âge d’armes nucléaires », affirme Emmanuel Macron. Or le demi-siècle qui vient est aussi celui des grands défis liés au changement climatique. Comment ces deux dynamiques pourraient-elles interagir ?

C’est très préoccupant. Les cinq États dotés d’armes nucléaires et membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, qui disposent de 96 % de l’arsenal nucléaire mondial, font comme s’ils savaient que leur politique nucléaire ne sera pas impactée par les transformations planétaires. En réalité, ils ne le savent pas – ils le supposent. Pourtant, plusieurs risques existent. Je vous donne un exemple. L’Inde et le Pakistan dépendent du fleuve Indus pour leur approvisionnement en eau et en électricité. Les prévisions suggèrent que son débit va baisser considérablement dans les décennies à venir. Si, de ce fait, le régime pakistanais considérait que sa fin était imminente, il devrait choisir : s’effacer gracieusement et en silence, ou bien s’effacer en causant une dévastation considérable à l’ennemi indien parce que, perdu pour perdu, il vaut mieux finir comme ça. C’est ce qu’on appelle la logique du « martyr national ».

Un État-kamikaze… On dirait de la science-fiction. Est-ce un scénario réellement envisageable ?

Ce n’est pas un futur sans précédent : Fidel Castro l’a convoqué par le passé. Pour l’ancien président cubain, dans la perspective d’une invasion de l’île par les « impérialistes » américains, il était moins indigne de mourir en causant des dommages inacceptables à l’ennemi que de mourir dans le silence. Dans une lettre datée du 26 octobre 1962, il demande effectivement au dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev d’initier une frappe nucléaire, même si cela signifie la mort du peuple cubain.

Il n’y a d’ailleurs pas que les aspirants martyrs qui optent pour le nucléaire. Récemment, Kenneth Payne, professeur au King’s College de Londres, a montré que trois modèles d’IA utilisés dans une simulation de jeu de guerre (GPT-5.2, Claude Sonnet 4 et Gemini 3 Flash) finissaient par utiliser des armes nucléaires tactiques dans 95 % des cas. Dans 76 % des cas, la situation a évolué jusqu’à des menaces nucléaires stratégiques…

En 2019, j’ai mené un entretien avec l’amiral Charles Richard, qui était responsable de l’arsenal américain. Je lui ai posé des questions sur les résultats des simulations, justement. Et il m’a dit : « Ces derniers temps, ça finit toujours très mal, et, par très mal, j’entends que ça finit par la guerre thermonucléaire globale. » Et on a un exemple réel. À la fin de l’administration Obama, une simulation plante le scénario suivant : la Russie envahit un État balte et utilise une arme nucléaire. Quand ce sont les assistants des membres du Conseil de sécurité nationale qui doivent prendre une décision, ils choisissent une réponse conventionnelle. Quand ce sont les titulaires, ils ordonnent la riposte nucléaire.

Alors même que de nombreux signes suggèrent qu’une attaque atomique n’est pas impossible, comment expliquer que la doctrine de la dissuasion continue de nous paraître convaincante ?

Depuis 1980 – touchons du bois –, il n’y a plus eu d’explosions nucléaires atmosphériques provoquées dans le cadre d’essais pilotés par les États [des essais souterrains ont eu lieu jusqu’en 2017, ndlr]. Donc la représentation de la violence nucléaire est une représentation passée, avec des images du champignon atomique en noir et blanc qui sont quasiment devenues des simulacres tant elles ont été vues. L’autre chose, c’est que le discours dominant a longtemps été celui qui considère que dire les limites de la dissuasion nucléaire, c’est faire le jeu de l’adversaire. Et puis enfin, pour reprendre les mots du philosophe Jean-Pierre Dupuy, on a tout simplement du mal à croire à ce que l’on sait…

Cela rappelle l’idée de « décalage prométhéen » formulée par le philosophe Günther Anders, dans les années 1950, qui observait que nos capacités techniques nous amènent à produire un monde que nous ne sommes plus en mesure de nous représenter. Comment est-ce que la pop culture nourrit notre incapacité à nous figurer les catastrophes nucléaires ?

Beaucoup de films nous ont d’abord aidés à les concevoir, des années 1950 aux années 1980. Il faut penser à Docteur Folamour de Stanley Kubrick ou Point Limite de Sidney Lumet, sortis en 1964, qui démentent bien l’incrédulité des stratégistes quant au commencement de la guerre nucléaire. Dans Le Sacrifice (1985), Andreï Tarkovsky renverse la balance du temps : un missile a déjà été détecté, et on passe avec les personnages le temps qu’il reste avant l’impact. Dans Vivre dans la peur (1955), Akira Kurosawa s’attaque à notre complaisance en jouant sur nos dilemmes moraux. Il demande : qu’est-ce qui est pire ? Être tellement effrayé de la possibilité de la catastrophe qu’on est prêt à brûler son usine et à forcer sa famille à l’exil, ou être tellement persuadé à tort que ça ne peut pas avoir lieu qu’on va envoyer à l’asile son propre père ?

Pourquoi le cinéma s’est-il éloigné de ces représentations à partir des années 1990 ?

Avec la fin de la Guerre froide, les gestes esthétiques qui permettaient de représenter la catastrophe nucléaire vont changer d’objet. Ils vont porter sur un virus, un événement climatique, un cataclysme planétaire. L’autre chose, c’est que se développent des scénarios nucléaires où il n’y a pas de riposte possible, avec une grosse focalisation sur le terrorisme. Et puis, enfin, on observe une minimisation des effets. James Cameron avait fait beaucoup, essentiellement avec Terminator 2 : le jugement dernier (1991), pour nous donner un imaginaire de ce qu’est la guerre nucléaire. Mais tout s’effondre quand il revient avec True Lies en 1994. À la fin, on a une explosion atomique qui sert littéralement de lampadaire : elle a pour but de produire la lumière romantique qui va permettre le coucher de soleil et le baiser entre les deux protagonistes. C’est la neutralisation totale de la violence. Dans les films de super-héros, personne n’a mal – Batman ne meurt même pas en faisant exploser la bombe dans The Dark Knight Rises (2012). On observe aussi une banalisation de l’imagerie du champignon atomique, couplée à une minimisation de ses effets : dans World War Z (2012), Brad Pitt passe au-dessus du champignon, qui lui cause un léger inconfort en altérant sa communication téléphonique…

Avec A House of Dynamite, sorti en 2025, la réalisatrice Kathryn Bigelow se demande ce qu’il se passerait si un missile nucléaire intercontinental était lancé contre les États-Unis. Comment parvient-elle à se distinguer des productions cinématographiques précédentes ?

Le film montre les échecs de la défense contre les missiles balistiques, et perce l’illusion du « parapluie ». Le propos rappelle la vulnérabilité et montre que notre système fait des paris sur la chance jusqu’au bout. La métaphore du parapluie est remplacée par une autre métaphore, qui donne son nom au film et qui nous permet de donner un sens véritable à la condition nucléaire : nous vivons désormais dans une « maison remplie de dynamite ».

Dans la foulée de l’annonce de la « dissuasion avancée », Emmanuel Macron a dévoilé le 18 mars 2026 le nom du futur porte-avions nucléaire : le France-Libre, appelé à remplacer le Charles-de-Gaulle, pour un coût estimé à 10 milliards d’euros. Cette annonce s’est accompagnée d’une campagne pour le moins étrange sur les réseaux sociaux : un clip intitulé France is Wild enchaîne les images spectaculaires de la puissance militaire française sur fond de musique conquérante. Que dit cette mise en scène ?  

Cette vidéo s’inscrit tout droit dans la lignée du discours technostratégique : on montre la capacité de ciblage et les systèmes d’armement, qui appuient cette idée qu’à tout problème, il existe une solution militaire qui apporterait un gain net de sécurité. Mais, là encore, on présente comme une force la capacité de destruction sans montrer la destruction elle-même, et il n’y a aucune prise en compte des vulnérabilités qui accompagnent ces arsenaux. Entre le titre de la vidéo et l’usage de l’anglais, on joue avec la madman theory [la « théorie du fou » consistant à faire croire à ses adversaires qu’on est capable de tout, ndlr] en entrant en dialogue avec les États-Unis. C’est une forme de trumpisation : la musique de boîte de nuit qui accompagne le clip traduit une euphorie assumée face à notre propre capacité de destruction.

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