Le bouzkachi, jeu de fureur et de poussière

Photos par Todd Antony Un récit photo de Iris Lambert
19 août 2026
joueur de bouzkachi en gros plan
Des centaines d’hommes et de chevaux se disputant une carcasse de bouc dans un tumulte de chocs et de cris : tel est le sport roi des cavaliers d’Asie centrale. Au Tadjikistan, le photographe Todd Antony en a saisi le chaos, dans un tourbillon d’images guerrières primées au Sony World Photography Awards 2026.
Des centaines d’hommes et de chevaux se disputant une carcasse de bouc dans un tumulte de chocs et de cris : tel est le sport roi des cavaliers d’Asie centrale. Au Tadjikistan, le photographe Todd Antony en a saisi le chaos, dans un tourbillon d’images guerrières primées au Sony World Photography Awards 2026.

« À travers le foisonnement des jarrets, des genoux, des chevilles […] surgissaient, cramoisis, convulsés, ensauvagés par l’effort, la bouche écartelée par des hurlements qui ne cessaient pas, des visages suspendus à l’envers, touchant presque la terre, ou encore des mains crispées comme des serres crochues et qui raclaient le sol. C’est ainsi que les cavaliers, plongeant du haut de leurs selles, cherchaient la dépouille du bouc… »

Juché sur la plateforme d’un camion, sidéré par l’onde brutale de l’assaut des joueurs – les tchopendoz –, Joseph Kessel ferme soudain les yeux. Nous sommes en 1956, et pour la toute première fois, quelque part dans les confins de l’Afghanistan, l’écrivain assiste à une partie de bouzkachi, le sport national. De ce spectacle saisissant, il tirera un premier récit – Le Jeu du roi –, le scénario d’un film – La Passe du diable, réalisé par Jacques Dupont et Pierre Schoendoerffer et que Jean-Luc Godard qualifiera sympathiquement de « dégueulasse » –, et finalement l’un de ses plus beaux romans : Les Cavaliers.

Orage de sabots

Soixante-dix ans plus tard, c’est dans les vallées âpres du Tadjikistan que le photographe néo-zélandais Todd Antony fige cette frise vivante de bêtes et d’hommes, réunis en de furieux centaures tentant de s’arracher la victoire. Au bouzkachi, les règles sont simples : les cavaliers, jouant seuls ou en équipe, doivent se saisir d’une carcasse de bouc remplie de sable et d’eau pour la porter dans un cercle tracé à la chaux – le hallal, le cercle de justice. Ceux qui gagnent se hissent au rang des rois et des dieux.

deux joueurs de bouzkachi sur leur cheval

Dans les orages de poussière et le bruit sourd des centaines de sabots frappant le sol craquelé, le photographe aussi tente de conjurer l’anarchie. « Il existe une relation entre le bouzkachi et le fait de le photographier, remarque Todd Antony. Les joueurs cherchent à prendre le contrôle de la chèvre, à saisir un instant au cœur d’un chaos absolu. C’est un contrôle fugace, et c’est précisément ce que j’essaie de faire en les photographiant : trouver une forme de contrôle dans un environnement qui n’en offre aucun. »

Les cravaches lestées de plomb coincées entre leurs dents blanches, l’œil sombre et brillant, les tchopendoz se lancent dans la mêlée comme autrefois les soldats des conquêtes impériales. « Les références principales que j’avais en tête pour ce travail étaient les anciennes peintures de guerre, les chevaux cabrés de Napoléon, les grandes scènes de bataille traversées par la fumée, précise Todd Antony. Je voulais réinterpréter cette imagerie en y apportant une touche contemporaine. » Découpé sur le ciel obscurci par une fumée de charbon, le profil d’un cheval hennissant à la robe noire et lustrée, un mors de fer enfoncé au fond de la gueule, en fait soudainement resurgir un autre : celui qui hurle au centre du Guernica de Picasso.

affrontement de cavaliers et de chevaux sur fond de montagne
Pour photographier ces matchs qui ne se déroulent qu’en hiver, Todd Antony s’est rendu au Tadjikistan début 2025 et début 2026, dans la région de Khodjent au nord, puis près de la capitale Douchanbé au sud. Son travail a reçu le premier prix de la catégorie « sport » aux Sony World Photography Awards 2026.
cavalier sur un cheval cabré
Né au cœur des cultures nomades, le bouzkachi demande une force physique et une maîtrise équestre exceptionnelles.
partie de bouzkachi vue d’en haut
Les matchs peuvent réunir entre 100 et 400 tchopendoz et durent habituellement de quatre à six heures. Les spectateurs, uniquement des hommes, sont souvent d’anciens joueurs de bouzkachi trop vieux (ou trop cassés) pour participer, ou de jeunes fils de cavaliers attendant que vienne leur tour – comme ce garçon âgé de 4 ans seulement :
très jeune garçon sur un cheval
le bouc
En persan, « bouzkachi » signifie « saisir la chèvre ». Bientôt éviscerée et décapitée, la carcasse que vont se disputer les cavaliers peut peser entre 30 et 50 kg.
mêlée de chevaux et de cavaliers
Chaque cavalier cherche à s’emparer de la carcasse et à galoper vers la zone de but, poursuivi ou entravé par ses adversaires. Les blessures sont nombreuses, pour les chevaux comme pour les joueurs.
deux joueurs de karnay
Le match se déroule au son des karnays, trompettes traditionnelles de l’Asie centrale.
vue d'une partie de bouzkachi
Les récompenses pour chaque point marqué augmentent au fil de la partie : ce peut être un tapis ou une petite somme d’argent au début, une voiture ou un chameau à la fin pour les matchs les plus importants. Ces derniers attirent des joueurs de tout le pays, voire du Kirghizistan, d’Ouzbékistan et d’Afghanistan.
gros plan de cheval
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