En bon photojournaliste, Rafael Heygster l’avait vue venir de loin, cette retentissante victoire de l’Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland, AfD). Dimanche 6 septembre 2026, Ulrich Siegmund, tête de liste du parti en Saxe-Anhalt, y a obtenu 44 %. Le Land pourrait devenir, sous réserve de quelques alliances, la première des seize régions du pays gouvernée par l’extrême droite depuis la création de la République fédérale d’Allemagne en 1949.
Heygster écume depuis 2023 les rassemblements de l’AfD, fondée dix ans plus tôt. Basé à Hambourg, le photographe de 36 ans a côtoyé de près son état-major ainsi que ses militants à travers le pays. Son projet au long cours, Democracy Dies in Daylight (« La démocratie meurt en plein jour », en référence au slogan du Washington Post « La démocratie meurt dans l’obscurité »), a été récompensé lors du World Press Photo 2025. Il y documente, sous une lumière flashée et hyper stylisée, l’ascension de ce mouvement nationaliste qui appelle à la déportation des immigrés et déclare vouloir libérer les Allemands de leur culpabilité liée à la Seconde Guerre mondiale, tout en puisant de façon plus ou moins assumée dans l’héritage du nazisme.
Pour Revue21, Rafael Heygster commente cette immersion dans les rangs de la sulfureuse formation politique.
Rôles mensongers
« Tout a commencé par une commande de Der Spiegel [le principal hebdomadaire allemand] pour couvrir un congrès de l’AfD en 2023 à Magdebourg, en Saxe-Anhalt. J’ai ensuite suivi les dirigeants du parti dans de nombreux rassemblements. Au fil des ans, j’ai réussi à gagner leur confiance. Même si je ne partage pas du tout leurs opinions, ils sont très aimables. En Allemagne, l’extrême droite veut s’assurer un maximum de couverture possible de la part des médias traditionnels. En revanche, les militants sont parfois très hostiles. “Tu sais ce qui va t’arriver quand on sera au pouvoir ?” m’a-t-on déjà lancé. Ou encore : “Casse-toi, avec tes flashs de pédé.” »
« Il s’avère que j’ai décidé de travailler avec deux flashs externes sur trépieds, ce qui donne un style très inhabituel dans un photoreportage – ça rappelle plutôt l’esthétique du théâtre. J’ai fait ce choix car, de mon point de vue, l’AfD se met perpétuellement en scène dans des rôles qui sont tous mensongers. Ils se présentent comme un parti démocratique, ce qu’ils ne sont pas. Ils se présentent comme un parti du petit peuple, ce qu’ils ne sont pas. Ils se présentent comme des experts économiques, ce qu’ils ne sont pas. Donc mes photos ressemblent à une pièce de théâtre, car c’en est une que je voulais montrer : ce ne sont pas des démocrates, ils jouent, ils font semblant. »

« Alice Weidel est une excellente actrice qui ne manque pas de charisme. Elle est capable de se montrer très aimable avec moi, charmante même. Mais, d’une seconde à l’autre, elle peut soudain basculer dans une colère totale et dégager beaucoup d’hostilité. Comme si on appuyait sur un bouton et que tout basculait. Ce qui est curieux, c’est qu’elle réside en Suisse, est lesbienne et en couple avec une personne d’origine étrangère [sri-lankaise]. Elle me fait l’effet d’une narcissique : elle dit en substance que les règles qu’elle veut formuler pour l’Allemagne ne s’appliquent pas à elle. »

« Parmi les gens qui sont derrière Ulrich Siegmund ou qui travaillent à son service, il y a de purs néonazis qui ont appartenu par le passé à des groupes aujourd’hui interdits. Mais lui, avant de faire de la politique, c’était un marchand de parfums. Maintenant, il fait le commerce d’idées d’extrême droite. Il a une mémoire prodigieuse : il se souvient de chaque nom et de chaque situation. Même s’il n’a rencontré une personne qu’une seule fois, deux ans plus tard, il se souvient encore de tout à son sujet. À chacune de nos rencontres, il me parle toujours de la dernière fois qu’on s’est vus. »

« Je trouve Björn Höcke effrayant et dangereux, c’est un vrai néonazi. Devant moi, cet ancien prof d’histoire essaye de se présenter comme un intellectuel amateur d’art. Mais… comment dire ça… il le fait de manière tellement embarrassante, tellement “cringe”… Par exemple, il y a quelques jours à peine, lors de la soirée électorale en Saxe-Anhalt, juste après l’élection d’Ulrich Siegmund, il est monté sur scène, a attrapé le micro et a commencé à chanter une chanson folklorique dont les paroles disent à peu près : “Quelle magnifique journée, quelle magnifique journée !” Sauf qu’il ne sait pas chanter, il croit avoir une voix profonde, mais pas du tout – ce qui a rendu la scène extrêmement gênante. »

« J’ai rencontré Winfried Stöcker pendant la pandémie, en 2021. C’est un entrepreneur multimillionnaire, qui a suscité des polémiques pour des propos racistes et sexistes. Il est aujourd’hui l’un des plus importants soutiens financiers de l’AfD. Au moment de cette photo, il venait de développer son propre vaccin anti-covid hors de tout cadre réglementaire, ce qui lui a valu un procès. Mais il espérait obtenir une presse favorable grâce à ça. Pour moi, il ressemblait surtout à un de ces méchants milliardaires des films américains. Alors j’ai placé deux flashs dans la pièce et je suis sorti prendre la photo de l’extérieur, en lui demandant de poser à la fenêtre. »

« Tommy Frenck est une vraie caricature de néonazi, mais il a pourtant réussi à atteindre le deuxième tour en 2024 aux élections communales dans la petite ville de Hildburghausen, en Thuringe [un Land voisin de la Saxe-Anhalt, dans le centre de l’Allemagne]. Il m’a accueilli dans son restaurant, Eiserner Löwe [“Le Lion de fer”]. J’avais un peu peur quand je suis arrivé : il était avec ses employés, un groupe de types manifestement fascistes, qui ont tenu à rester tout près de nous. Mais je suis resté cordial et, en fin de compte, ils ne m’ont pas frappé. Au plafond, il a fait installer un Schwarze Sonne [“soleil noir”, un symbole nazi servant de substitut à la croix gammée, interdite en Allemagne]. Il sait très bien ce qui est légal et ce qui ne l’est pas et joue constamment avec cette limite. Dans son ancien établissement, il vendait aussi des escalopes panées “Hitler Schnitzel”, du “Reich Cola” et de la “Reich Bier”. »









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