« Casse-toi, avec tes flashs de pédé » : l’inquiétant théâtre de l’AfD dans l’œil d’un photographe

Photos par Rafael Heygster Un récit photo de Nicolas Gastineau
16 septembre 2026
des militants de l'AfD avec des drapeaux allemands
Depuis trois ans, Rafael Heygster écume les meetings du parti d’extrême droite allemand, qui vient de remporter les élections régionales en Saxe-Anhalt. Un regard puissant sur ces dirigeants et militants dont certains n’hésitent pas à flirter avec l’héritage du nazisme.
Depuis trois ans, Rafael Heygster écume les meetings du parti d’extrême droite allemand, qui vient de remporter les élections régionales en Saxe-Anhalt. Un regard puissant sur ces dirigeants et militants dont certains n’hésitent pas à flirter avec l’héritage du nazisme.

En bon photojournaliste, Rafael Heygster l’avait vue venir de loin, cette retentissante victoire de l’Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland, AfD). Dimanche 6 septembre 2026, Ulrich Siegmund, tête de liste du parti en Saxe-Anhalt, y a obtenu 44 %. Le Land pourrait devenir, sous réserve de quelques alliances, la première des seize régions du pays gouvernée par l’extrême droite depuis la création de la République fédérale d’Allemagne en 1949.

Heygster écume depuis 2023 les rassemblements de l’AfD, fondée dix ans plus tôt. Basé à Hambourg, le photographe de 36 ans a côtoyé de près son état-major ainsi que ses militants à travers le pays. Son projet au long cours, Democracy Dies in Daylight (« La démocratie meurt en plein jour », en référence au slogan du Washington Post « La démocratie meurt dans l’obscurité »), a été récompensé lors du World Press Photo 2025. Il y documente, sous une lumière flashée et hyper stylisée, l’ascension de ce mouvement nationaliste qui appelle à la déportation des immigrés et déclare vouloir libérer les Allemands de leur culpabilité liée à la Seconde Guerre mondiale, tout en puisant de façon plus ou moins assumée dans l’héritage du nazisme.

Pour Revue21, Rafael Heygster commente cette immersion dans les rangs de la sulfureuse formation politique.

Rôles mensongers

« Tout a commencé par une commande de Der Spiegel [le principal hebdomadaire allemand] pour couvrir un congrès de l’AfD en 2023 à Magdebourg, en Saxe-Anhalt. J’ai ensuite suivi les dirigeants du parti dans de nombreux rassemblements. Au fil des ans, j’ai réussi à gagner leur confiance. Même si je ne partage pas du tout leurs opinions, ils sont très aimables. En Allemagne, l’extrême droite veut s’assurer un maximum de couverture possible de la part des médias traditionnels. En revanche, les militants sont parfois très hostiles. “Tu sais ce qui va t’arriver quand on sera au pouvoir ?” m’a-t-on déjà lancé. Ou encore : “Casse-toi, avec tes flashs de pédé.” »

« Il s’avère que j’ai décidé de travailler avec deux flashs externes sur trépieds, ce qui donne un style très inhabituel dans un photoreportage – ça rappelle plutôt l’esthétique du théâtre. J’ai fait ce choix car, de mon point de vue, l’AfD se met perpétuellement en scène dans des rôles qui sont tous mensongers. Ils se présentent comme un parti démocratique, ce qu’ils ne sont pas. Ils se présentent comme un parti du petit peuple, ce qu’ils ne sont pas. Ils se présentent comme des experts économiques, ce qu’ils ne sont pas. Donc mes photos ressemblent à une pièce de théâtre, car c’en est une que je voulais montrer : ce ne sont pas des démocrates, ils jouent, ils font semblant. »

portrait d'Alice Weidel sur fond noir
La cheffe de l’AfD, Alice Weidel, pose pour un portrait lors du congrès du parti à Erfurt (Thuringe) en juin 2026.

« Alice Weidel est une excellente actrice qui ne manque pas de charisme. Elle est capable de se montrer très aimable avec moi, charmante même. Mais, d’une seconde à l’autre, elle peut soudain basculer dans une colère totale et dégager beaucoup d’hostilité. Comme si on appuyait sur un bouton et que tout basculait. Ce qui est curieux, c’est qu’elle réside en Suisse, est lesbienne et en couple avec une personne d’origine étrangère [sri-lankaise]. Elle me fait l’effet d’une narcissique : elle dit en substance que les règles qu’elle veut formuler pour l’Allemagne ne s’appliquent pas à elle. »

le leader de l'AfD Ulrich Siegmund
Leader de l’AfD en Saxe-Anhalt, Ulrich Siegmund, à 35 ans, pourrait devenir le premier élu d’extrême droite à diriger un Land allemand.

« Parmi les gens qui sont derrière Ulrich Siegmund ou qui travaillent à son service, il y a de purs néonazis qui ont appartenu par le passé à des groupes aujourd’hui interdits. Mais lui, avant de faire de la politique, c’était un marchand de parfums. Maintenant, il fait le commerce d’idées d’extrême droite. Il a une mémoire prodigieuse : il se souvient de chaque nom et de chaque situation. Même s’il n’a rencontré une personne qu’une seule fois, deux ans plus tard, il se souvient encore de tout à son sujet. À chacune de nos rencontres, il me parle toujours de la dernière fois qu’on s’est vus. »

le responsable de l'AfD Björn Höcke avec de jeunes militants
Björn Höcke, chef du groupe parlementaire de l’AfD au parlement régional de Thuringe, lors de la réunion fondatrice de l’organisation de jeunesse du parti, Génération Allemagne, à Giessen en 2025. Les tribunaux allemands ont jugé qu’il était légalement permis de qualifier Höcke de « fasciste ».

« Je trouve Björn Höcke effrayant et dangereux, c’est un vrai néonazi. Devant moi, cet ancien prof d’histoire essaye de se présenter comme un intellectuel amateur d’art. Mais… comment dire ça… il le fait de manière tellement embarrassante, tellement “cringe”… Par exemple, il y a quelques jours à peine, lors de la soirée électorale en Saxe-Anhalt, juste après l’élection d’Ulrich Siegmund, il est monté sur scène, a attrapé le micro et a commencé à chanter une chanson folklorique dont les paroles disent à peu près : “Quelle magnifique journée, quelle magnifique journée !” Sauf qu’il ne sait pas chanter, il croit avoir une voix profonde, mais pas du tout – ce qui a rendu la scène extrêmement gênante. »

Winfried Stöcker à la fenêtre de son immeuble
Le médecin et entrepreneur Winfried Stöcker a fait don d’environ 1,5 million d’euros à l’AfD en 2025, ce qui fait de lui le plus important donateur individuel officiellement enregistré de l’histoire du parti.

« J’ai rencontré Winfried Stöcker pendant la pandémie, en 2021. C’est un entrepreneur multimillionnaire, qui a suscité des polémiques pour des propos racistes et sexistes. Il est aujourd’hui l’un des plus importants soutiens financiers de l’AfD. Au moment de cette photo, il venait de développer son propre vaccin anti-covid hors de tout cadre réglementaire, ce qui lui a valu un procès. Mais il espérait obtenir une presse favorable grâce à ça. Pour moi, il ressemblait surtout à un de ces méchants milliardaires des films américains. Alors j’ai placé deux flashs dans la pièce et je suis sorti prendre la photo de l’extérieur, en lui demandant de poser à la fenêtre. »

dans la salle d'un restaurant néonazi
Le militant néonazi Tommy Frenck dans son restaurant Le Lion de fer.

« Tommy Frenck est une vraie caricature de néonazi, mais il a pourtant réussi à atteindre le deuxième tour en 2024 aux élections communales dans la petite ville de Hildburghausen, en Thuringe [un Land voisin de la Saxe-Anhalt, dans le centre de l’Allemagne]. Il m’a accueilli dans son restaurant, Eiserner Löwe [“Le Lion de fer”]. J’avais un peu peur quand je suis arrivé : il était avec ses employés, un groupe de types manifestement fascistes, qui ont tenu à rester tout près de nous. Mais je suis resté cordial et, en fin de compte, ils ne m’ont pas frappé. Au plafond, il a fait installer un Schwarze Sonne [“soleil noir”, un symbole nazi servant de substitut à la croix gammée, interdite en Allemagne]. Il sait très bien ce qui est légal et ce qui ne l’est pas et joue constamment avec cette limite. Dans son ancien établissement, il vendait aussi des escalopes panées “Hitler Schnitzel”, du “Reich Cola” et de la “Reich Bier”. »

des militants de l'AfD avec des drapeaux allemands
Lancement de la campagne électorale de l’AfD en janvier 2025 à Halle-sur-Saale (Saxe-Anhalt).
le militant de l'AfD Peter Junker avec une bière
Peter Junker, membre bavarois de l’AfD, lors du congrès du parti à Magdebourg en 2023. Il a tenu ce jour-là des propos transphobes, ce qui lui a valu une condamnation par la justice pour incitation à la haine.
deux militants de l'AfD
Des militants assistent au meeting de clôture de la campagne de l’AfD pour les élections municipales en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Sur la Schadowplatz, à Düsseldorf, le rassemblement a commencé par une minute de silence en hommage à Charlie Kirk, militant américain d’extrême droite assassiné trois jours plus tôt, le 10 septembre 2025.
Melanie Berger avec des militants de l'AfD
Melanie Berger (au centre), membre de la section régionale de l’AfD en Thuringe, dans l’espace fumeurs du congrès fondateur de l’organisation de jeunesse du parti, en novembre 2025.
des militants de l'AfD attablés devant des bières
Peter Junker attablé avec des militants de l’AfD au congrès du parti à Magdebourg en 2023.
Elon Musk sur un écran dans un meeting de l'AfD
Intervention vidéo d’Elon Musk lors d’un meeting de l’AfD à Halle-sur-Saale, en janvier 2025. « Seule l’AfD peut sauver l’Allemagne », a affirmé le multimilliardaire américain à plusieurs reprises.
deux militants de l'AfD
Des membres de l’AfD lors d’un rassemblement à Lippstadt, près de deux semaines avant les élections municipales en Rhénanie-du-Nord-Westphalie en 2025.
gros plan sur le regard d'Alice Weidel
Alice Weidel, cheffe de l’AfD.

 

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