Jean-Marie Laclavetine, y laisser des plumes

Écrit par Iris Lambert • Illustré par Mina Ledoux
2 octobre 2026
Entré au comité de lecture de Gallimard avec Philippe Sollers et Milan Kundera, éditeur de Goncourt et d’académiciens, l’écrivain n’a pas vu les dangers fondre sur Saint-Germain-des-Prés. Jusqu’à l’affaire Boualem Sansal, l’emprise de Bolloré et l’arrivée de l’intelligence artificielle.

Tout, chez lui, semble venir d’ailleurs. Ou peut-être d’autrefois. La moustache syndicale, l’iris un peu délavé, et la voix réservée, prudente, qui coule comme un murmure dans la fureur de Saint-Germain-des-Prés. « Tous les lieux qui ont compté ont fermé », dit-il, sauf ce petit italien de la rue des Canettes où il s’était assis une seule fois, en 1980, pour s’enivrer sec après avoir été accueilli en jeune écrivain prodige chez Gallimard, bien avant de devenir l’un des plus grands éditeurs de son temps.

En quarante-cinq ans, le Moloch de la modernité a tout balayé : Dior et Louis Vuitton ont détrôné les librairies historiques, le Café de Flore est devenu un décor TikTok, l’église, sur la place, accepte les offrandes en paiement sans contact et, à deux pas du restaurant qu’il redécouvre, une boutique de développement personnel promet de vous « rendre accro à la dopamine ». Jean-Marie Laclavetine, un peu sidéré devant son carpaccio de bœuf, en convient lui-même : « Je suis le dernier des Mohicans. »

Une chose néanmoins n’a pas changé. Dans le quartier parisien, comme chaque année, septembre bruisse de manœuvres et de combines qui cadencent la course aux grands prix littéraires. « J’ai horreur de cette période, importante économiquement mais où la littérature est piétinée », lâche le septuagénaire. Curieux. Sous sa houlette dans la mythique collection Blanche de Gallimard, ses auteurs se bousculent pourtant sur les listes du Goncourt ou du Renaudot, lustrent leurs ronds de serviette à l’Académie française ou trônent en tête des ventes en librairie. On compte parmi eux Leïla Slimani, repérée dans son atelier d’écriture ; Jean-Christophe Rufin, devenu incontournable après un premier livre qu’il avait retoqué ; Tristan Garcia, Muriel Barbery, Marie NDiaye, François-Henri Désérable… Et, jusqu’à peu, Boualem Sansal. Mais lui, c’était avant. Avant que le milliardaire Vincent Bolloré ne commette, via la maison concurrente Grasset, le plus stupéfiant des raids littéraires dans un monde où le vent tourne, où les règles changent en même temps que se reconfigurent les rapports de force – un monde que Jean-Marie Laclavetine, comme à l’étroit dans le règne de la puissance, peine de plus en plus à reconnaître.

« Suggestions bien placées »

Lui s’est toujours tenu en retrait des intrigues et des cocktails où les réputations se font et se défont. Ses proches le disent « humble », arrimé à des principes fermes d’amitié et de loyauté qu’il cultive en même temps que sa passion pour le vin, la cuisine, Tintin et Rabelais. Si discret, s’amuse Marie NDiaye (prix Goncourt en 2009), que lors de ses rares apparitions mondaines « certains ne le reconnaissent même pas ! ». Longtemps, chez Gallimard, c’était Teresa Cremisi, alors directrice éditoriale, qui portait le glaive et partait « défendre » les auteurs, tandis que lui bûchait sur les manuscrits, reclus en Touraine dans un ancien corps de ferme retapé où il vit à l’année. « Il représente la version la plus littéraire de l’éditeur, qui lit, lit, lit, en obéissant à son propre goût. Un modèle qui se perd un peu… » dit Teresa Cremisi, aujourd’hui éditrice chez Flammarion.

Les séances avec Laclavetine, c’est lacanien.

Maria Pourchet, autrice

Un bourreau de travail donc, satisfait de peu de sommeil, qui sonde strictement tout ce qu’il reçoit par mail ou par courrier, capable de sentir le talent et le succès remuant derrière des phrases pas toujours bien agencées. « C’est un peu comme un “scout” [un recruteur] dans le monde du sport : quelqu’un qui serait capable de déceler chez un jeune footballeur à la musculature pas tout à fait formée un Griezmann ou un Mbappé en devenir », ose François-Henri Désérable, en ex-hockeyeur professionnel. Ses interventions sur les textes, pourtant, restent économes. Maria Pourchet, dont il a édité les premiers livres, s’en souvient : « Les séances avec Laclavetine, c’est lacanien : ça dure vingt minutes, il vous écoute sans ciller et fera deux courtes suggestions bien placées qui vous mettront sur la voie. Ou non. C’est troublant, cette économie, au début. » 

C’est par ces mêmes voies qu’il s’est révélé auteur. Né à Bordeaux en 1954 dans une famille prolétaire (père cheminot, mère assistante sociale), turbulent et soupçonneux à l’égard du monde professoral, il se propulse dans le milieu littéraire à la force du verbe, après avoir été, entre autres et un peu par hasard, lecteur à l’université de Catane, en Sicile, et garde-barrière dans l’arrière-pays français. À 25 ans, il envoie depuis la poste d’un petit village du Lot un chapitre de son premier roman, Les Emmurés, aux éditions Gallimard, qu’il connaissait en bon lecteur de la Nouvelle Revue française (NRF). George Lambrichs, alors directeur de la NRF et de la collection Le Chemin, le presse de lui envoyer la suite avant de le convoquer à Paris. À l’accueil de Gallimard, c’est d’abord Dominique Aury – qui ne s’était pas encore dévoilée comme l’autrice d’Histoire d’O – qui le reçoit : elle aussi l’avait lu et ne tarissait pas d’éloges. Le premier contrat est célébré dans les flots de vin au petit restaurant italien : « J’étais dans une double ivresse : celle du valpolicella et celle de la joie. J’ai ensuite fumé un cigare qui m’a complètement ramassé », sourit-il, encore charmé par le début de l’histoire.

Les hostilités flambent

Les premiers succès ne se font pas attendre : en 1982, son deuxième roman, Loin d’Aswerda, décroche le prix de la Vocation et le prix Max-Barthou de l’Académie française, décernés chaque année à un auteur de moins de 30 ans. Viendra ensuite, en 1999, le Goncourt des lycéens pour Première Ligne, roman gentiment acerbe sur la perversité rampante au cœur de la république des lettres. Il faut dire qu’entre-temps, Jean-Marie Laclavetine a connu de près le tourment des éditeurs aux prises avec les névroses d’auteurs refusés. En 1989, quand Antoine Gallimard, petit-fils de Gaston, reprend les rênes de la maison au terme d’une saga familiale tout en volte-face et rebondissements, il propose au jeune auteur, en même temps qu’à Milan Kundera et Philippe Sollers, d’intégrer le fameux comité de lecture dont les membres décident du sort des nouveaux manuscrits reçus.

Ma maman, ma maladie, mon inceste… C’est asphyxiant. 

Jean-Marie Laclavetine, éditeur

Capable de repérer les plumes aux styles variés, il confesse un faible pour le grand roman d’imagination – il tombe en littérature, enfant, en lisant Les Trois Mousquetaires – et une réserve pour l’autofiction ou le récit autobiographique qu’il associe à « une invasion de la sociologie dans le champ littéraire, avec l’individu au centre du monde, sans collectif, qui en devient asséchante. Ma maman, ma maladie, mon inceste… Cela peut parfois produire de bons livres, mais c’est asphyxiant ». À la fin des années 1990, il reste ainsi insensible aux récits de Christine Angot. Consulté au sein de Gallimard, Laclavetine rédige une note de lecture anonyme sur un de ses manuscrits, dans laquelle il estime que, pour sa part, il aurait « refusé de publier un texte qui exhibe d’une façon qui lui apparaît sordide l’intimité de son compagnon de l’époque et de leur fille ». Le livre est, de fait, refoulé, et les hostilités flambent.

Dans une lettre féroce qu’il lui adresse personnellement en 1998, Laclavetine qualifie un autre de ses textes, L’Usage de la vie, de « fourre-tout », et cingle l’approche littéraire de l’autrice : « Vous pouvez brandir, à la face du monde indifférent, la banderole sur laquelle est inscrit en lettres de feu votre impitoyable slogan (“Fiction = Trahison !”) ; encore faut-il donner la preuve que votre vie étalée et vendue à l’encan peut en quelque manière nous apporter un peu de la lumière que nous cherchons dans les livres. »

J’ai « tué Laclave ».

Christine Angot, dans Quitter la ville

En 1999, Christine Angot se retrouve face à lui dans Bouillon de culture, l’émission de Bernard Pivot, au moment de la sortie, justement, de Première Ligne. La séquence télé tourne à la torture. Le livre, dit-elle lentement dans un sourire timide, qu’on dirait surpris de sa propre audace et conscient de son venin, est « insupportable » et « inutile », car « il n’y a rien qui heurte ». Stupeur sur le plateau. Dans Quitter la ville (2000), Angot, dont les ventes ont entre-temps explosé, écrit avoir à cet instant « tué Laclave ». Présente ce jour-là, Teresa Cremisi se souvient avoir eu « le cœur serré face à la violence de la scène » et reste marquée par « l’impassibilité de Jean-Marie » à la sortie des studios. Contactée, Christine Angot n’a pas souhaité revenir sur l’épisode, qui n’empêchera finalement ni Teresa Cremisi de devenir son éditrice, ni Laclavetine d’écrire à son tour, des années plus tard, deux livres sur sa propre vie.

Les dents grincent

Une amie de la famille, en 2019, puis La Vie des morts, en 2021, reviennent sur un drame familial longtemps emmuré dans le silence et le non-dit : le décès en 1968 de sa sœur Annie, noyée sous une vague scélérate lors d’un séjour sur la côte basque. Deux récits comme les points d’orgue d’une œuvre de plus de vingt livres, où les thèmes de l’adresse aux morts et des histoires qu’il ne faut jamais cesser de raconter pour conjurer le sort ou le repousser resurgissent dans un ressac obsédant que Laclavetine lui-même avoue ne pas avoir su repérer. Comme s’il avait fallu attendre toute une vie pour écrire ce chagrin-là, qui guettait dans l’ombre de sa mémoire. Le premier s’est vendu à 10 000 exemplaires, son deuxième meilleur score après Première Ligne, 27 000 copies dans la collection Blanche. Un succès d’estime plus que de librairie pour cet auteur-éditeur qui, « sans avoir de dédain pour [sa] propre œuvre », dit trouver « beaucoup plus intéressant d’arriver à mettre en valeur des gens qui ont un véritable talent ».

L’affaire, pourtant, semble se corser. De nouvelles mœurs bousculent le monde de l’édition, et le tournant de la décennie, chez Gallimard, est agité. En 2019, l’arrivée de Karina Hocine, nommée secrétaire générale après avoir quitté JC Lattès, marque une rupture et souffle un vent nouveau de conquête. Pris dans les remous, certains songent à partir. Laclavetine se convainc de rester, sans parvenir à retenir Jean-Christophe Rufin, qui passe chez Calmann-Lévy. C’est que, de plus en plus, remarque-t-on, les publications se décident sur des critères commerciaux, même si l’excellence du style continue de guider l’orientation générale de la prestigieuse maison Gallimard, et de la « Blanche » en particulier. Quelques détails le trahissent : les réassorts hebdomadaires, autrefois classés par ordre alphabétique d’auteurs, le sont désormais par chiffre de vente.

Il se dit aussi que certains noms, dont l’exposition garantirait de meilleurs scores, peuvent contourner sans peine l’inflexible comité de lecture. Dans les couloirs de la maison, on entend parfois grincer des dents : comme si, dit-on, c’était désormais l’animateur de « Quotidien » Yann Barthès qui prenait les décisions – ces dernières années, Lilia Hassaine et Paul Gasnier, tous deux chroniqueurs de l’émission, ont fait une entrée remarquée au catalogue de Gallimard, avant de figurer dans les premières sélections des prix les plus prestigieux.

Cette course à la rentabilité, ressentie dans l’ensemble du secteur éditorial, s’accorde mal au temps d’éveil d’un talent, explique Jean-Marie Laclavetine : il faut parfois plusieurs livres avant que le succès ne vienne. Par ailleurs, « Gallimard a fait fortune avec des livres indéfendables commercialement a priori, relève-t-il. Je pense aux Bienveillantes de Jonathan Littell [prix Goncourt en 2006]. Mille pages sur un psychopathe nazi dont personne ne voulait. Résultat : 700 000 exemplaires vendus. S’il y avait eu un contrôleur de gestion dans le comité à l’époque, jamais ça ne serait passé ». Il y a vingt ans, un mot de lui suffisait à faire publier un manuscrit. Aujourd’hui, « c’est plus compliqué », dit-il simplement.

De plein fouet

Mais le vrai danger, pour Laclavetine, vient encore d’ailleurs. « Ce qui nous menace, c’est la façon dont Vincent Bolloré arrive à circonvenir toute une partie de l’édition et une grande partie de la presse, pour servir un projet politique délibéré… On ne peut pas dire “fasciste”, parce que le mot a un sens historique très précis, mais enfin, c’est quelque chose de cet ordre-là. » En 2019, via Vivendi, Bolloré a d’abord mis la main sur Editis, alors deuxième groupe français d’édition, avant de le revendre pour s’emparer de Hachette en 2023, via une OPA sur le groupe Lagardère. Cette prise de contrôle s’est accompagnée d’un interventionnisme éditorial assumé et agressif, notamment chez Fayard, désormais spécialisé dans les essais et livres politiques d’extrême droite. Puis vint l’affaire Boualem Sansal, qui, cette fois, a percuté de plein fouet le monde de Jean-Marie Laclavetine.

En parler reste douloureux. Au moment d’aborder le sujet, lors d’une précédente rencontre dans sa maison de Touraine, alors que l’été incandescent faisait se recroqueviller comme des araignées les tournesols brûlés au fond de leurs champs, il faudra faire une pause. Chercher un peu de vin pour se donner du courage. « Je n’ai pas compris ce qu’il s’est passé, et je m’en veux de ne pas avoir compris », avait commencé Laclavetine.

Il rencontre d’abord le flamboyant ingénieur et haut fonctionnaire algérien grâce à un manuscrit reçu par la poste dans une enveloppe en papier kraft : Le Serment des barbares, qu’il publie chez Gallimard en 1999, où Boualem Sansal chronique la décennie noire de l’Algérie dans une « langue effervescente, inévitable, porteuse d’une révolte viscérale et spectaculaire », admire-t-il toujours. Pendant des années, fasciné par l’insolence de l’écrivain rebelle, il met les dérives de plus en plus réactionnaires de ce dernier sur le compte d’un goût prononcé pour la provocation.

Avec le temps, le combat de Sansal contre l’islamisme radical, qu’il compare au nazisme, se teinte de charges contre le « wokisme » et se retrouve salué par les grandes figures de l’extrême droite française, Éric Zemmour et Philippe de Villiers en tête. Pourtant, Laclavetine a le cœur fermement ancré à gauche. Militant pour le droit à l’avortement dans les années 1970, engagé au moment du siège de Sarajevo, il a toujours refusé de voter Macron, en qui il voit une « droite dure » à peine voilée, et soutient indéfectiblement SOS Méditerranée, une ONG venant en aide aux migrants. Mais la littérature, la vraie, reste à ses yeux un « territoire libéré », écrit-il dans Petit Éloge du temps présent, où le politique s’efface derrière la plume. En somme, Laclavetine ferme les yeux.

« Une sorte de monstruosité »

Le 16 novembre 2024, Boualem Sansal est arrêté à sa descente d’avion à l’aéroport d’Alger. Poursuivi pour « atteinte à l’intégrité du territoire national » pour avoir critiqué le régime, il est condamné à cinq ans de prison ferme et restera incarcéré pendant près d’un an. Son sort devient une affaire d’État, un enjeu diplomatique sensible et un étendard de la liberté d’expression, disputé par deux cercles rivaux. L’un s’organise autour de Gallimard, aligné avec l’Élysée, qui tente d’obtenir la libération de l’auteur dans la discrétion. L’autre est le très droitier comité de soutien animé par l’avocate et ancienne ministre chiraquienne Noëlle Lenoir, auquel s’agrègent des députés RN, Marine Le Pen elle-même, des élus macronistes et surtout le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, et qui refuse tout compromis avec Alger.

Le 12 novembre 2025, Boualem Sansal est gracié par le président algérien Abdelmadjid Tebboune et libéré dans la foulée. Quelques mois plus tard, en mars 2026, l’écrivain annonce quitter Gallimard pour rejoindre Grasset, composante de l’empire Bolloré, lesté d’un à-valoir d’un million d’euros pour son prochain opus et sans que le patron de la maison, Olivier Nora, n’ait son mot à dire. Opposé à la parution éclair du livre, il sera débarqué au mois d’avril de la présidence des éditions Grasset.

Voir Sansal faire la marionnette dans les meetings de Retailleau, c’est incompréhensible pour moi.

Jean-Marie Laclavetine, ancien éditeur de Boualem Sansal

Dans La Légende, son tout premier livre sans Laclavetine, publié en mai, Boualem Sansal s’en prend violemment à son ancien éditeur. L’estocade vient en trois temps. D’abord, une pointe visant Antoine Gallimard, à qui il reproche de lui avoir demandé de quitter l’hôtel particulier prêté après sa libération. Puis un assaut contre Laclavetine, qu’il accuse d’avoir « commis une sorte de monstruosité » : une lettre ouverte dans Libération, au lendemain de son départ chez Grasset, dans laquelle l’éditeur se désole de voir celui qu’il surnomme affectueusement son « vieux Sachem » serrer la main des « grands capitalistes » et orienter « sa gratitude sélective » vers la bollosphère. Enfin, Sansal décoche une critique de fond : il en veut à la diplomatie française, et dans son sillage à Gallimard, d’avoir négocié avec le régime algérien une grâce présidentielle, là où lui appelait à « un vrai procès public en présence […] d’observateurs internationaux ».

Le corps droit, figé dans sa réflexion, Jean-Marie Laclavetine cherche ses mots. Ses sourcils se froncent pour dire la peine et le désarroi. Il n’a jamais retiré l’affiche de soutien à Boualem Sansal qui couvre un mur de son bureau, ni ses photos. Mais le cœur n’y est plus. « Le voir, lui, que j’ai toujours pris pour un écrivain libre et courageux, désormais complètement domestiqué, faire la marionnette dans les meetings de Retailleau, c’est incompréhensible pour moi », articule-t-il. L’inconfort s’est depuis étendu au-delà de Gallimard. À l’Académie française, où Sansal doit bientôt être intronisé, on rivalise d’esquives pour éviter d’avoir à prononcer son discours de réception. L’écrivain, quant à lui, n’a pas souhaité nous rencontrer.

Pour Laclavetine, sa lettre publique à Sansal dans Libération répondait à une exigence qu’il tente de se fixer : « Les artistes et les écrivains ont le devoir de réagir face à l’avènement d’un régime réactionnaire. » La première fois qu’il sort du bois, c’est en 2008. Le dessinateur Siné, alors salarié de Charlie Hebdo, est renvoyé par Philippe Val à la suite d’une chronique contre Jean Sarkozy, jugée antisémite par le journaliste Claude Askolovitch. Le débat s’enflamme, une partie de l’opinion publique jugeant l’accusation abusive et le renvoi injustifié. Laclavetine se débarrasse alors de sa discrétion habituelle et publie dans Le Monde une tribune en soutien à Siné, qu’il n’a pourtant jamais rencontré. L’occasion se présentera quelques mois plus tard, en janvier 2009, lors de la comparution du dessinateur pour « incitation à la haine raciale ». Catherine Siné, sa veuve, revoit la scène : « Le premier jour, au tribunal, à Lyon, au moment de l’appel des témoins, on a vu ce petit bonhomme au fond de la salle. Je me suis approchée, je lui ai demandé s’il était bien Laclavetine et pourquoi il n’était pas venu nous voir. Vous savez ce qu’il a répondu ? Qu’il ne voulait pas nous déranger ! »

Siné est finalement relaxé et la guerre contre Charlie Hebdo est officiellement déclarée. Il lance son propre journal satirique, Siné Hebdo, qui lui survivra un temps sous la forme de Siné Mensuel, et embarque Laclavetine dans ses colonnes. L’éditeur de Gallimard, habitué aux romans pointus, y signe des « coups de boule » où surgit une rancœur tenace contre Philippe Val, Caroline Fourest et surtout Bernard-Henri Lévy (BHL), ce « baroudeur en décolleté de soie » qui « chevrote même quand il écrit », griffe-t-il dans l’un de ses derniers éditos. Aujourd’hui comme hier, il leur reproche de faire des « courbettes devant le pouvoir brutal », « d’instrumentaliser les accusations en antisémitisme de façon déloyale » et d’accepter, « voire de cautionner, les orgies de massacre à Gaza ». BHL prétend, quant à lui, « ne rien savoir de Laclavetine, si ce n’est que c’est un bon éditeur ».  

« L’IA, une gigantesque météorite »

En 2025, Siné Mensuel cesse de paraître, et Jean-Marie Laclavetine y signe son dernier billet. Ce n’est cependant pas encore, pour lui, la fin de l’écriture : il a bien un livre en réserve, mais cette passion, avec le temps, est devenue « moins importante », périphérique. Au centre, ce sont les autres, ces auteurs et autrices qui continuent de toquer à sa porte et qu’il faut accompagner, défendre, faire briller. « Il faudrait que j’arrête, que je me calme », soupire-t-il, ironiquement, en soupesant sa propre fatigue.

Ces derniers temps, le réel lui paraît bien étrange, et les mutations à l’œuvre difficiles à saisir. Les débats sur l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA), relancés cet automne par l’affaire Thélyson Orélien – jeune auteur prodige promis à tous les prix, fauché en plein vol par des accusations de plagiat et de texte généré par l’IA – le dépassent totalement. « Je n’ai pas remarqué – ni cherché – de traces d’utilisation de l’IA dans les manuscrits que je reçois, et j’ignorais à peu près tout des logiciels de détection » jusqu’à cette affaire, dit-il. Il s’agirait presque d’un cauchemar : « Je vois l’IA comme une gigantesque météorite chue d’un désastre obscur qui s’apprête à anéantir nos civilisations impotentes. » Face à cette apocalypse annoncée, il ne voit qu’une seule solution : « Trinquer. »

Dans le petit restaurant italien de la rue des Canettes, il vide une dernière fois son verre de valpolicella, le même qu’il y a quarante-cinq ans, et s’excuse de devoir déjà partir. Quelques grosses gouttes de pluie menacent de perforer le bitume tandis qu’il file, avec son allure de gardien du temple, vers un nouvel auteur qu’il publie pour la première fois. Ensuite, il quittera de nouveau la frénésie poisseuse de Saint-Germain-des-Prés pour retrouver sa Touraine claire et plane, et répéter rigoureusement ce à quoi il s’est attaché toute sa vie : lire des manuscrits.

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