Sous des néons froids, une aiguille s’enfonce dans une lèvre déjà trop tendue. Derrière, les flacons de Cellbooster Lift – « complexe rajeunissant » à l’acide hyaluronique – s’alignent comme des friandises ou des parfums. La réplique d’une tête humaine est écorchée de son visage en silicone. On ne sait plus si l’on assiste à une intervention chirurgicale, une torture moyenâgeuse ou une scène de body horror – ces films, à l’instar de The Substance de la Française Coralie Fargeat, où le supplice de la chair dans ce qu’elle a de plus répugnant suscite autant le dégoût que la fascination. Sous l’objectif du photographe Nikita Teryoshin, il ne s’agit pas ici d’un plateau de cinéma, mais d’un stand du Congrès mondial de médecine esthétique et anti-âge (AMWC) de 2024. Un événement monégasque incontournable dans le secteur de la beauté – celle qui s’administre à la seringue.
« Cette beauté n’est pas celle que Dieu ou la Nature nous auraient donnée, mais une beauté optimisée selon des standards contemporains, disons… discutables », explique Nikita Teryoshin à Revue21. Né en 1986 à Leningrad – l’actuelle Saint--Pétersbourg – avant d’émigrer adolescent en Allemagne, ce photographe documentaire russe s’attache à dévoiler les « absurdités silencieuses » du monde contemporain. Dans son précédent projet, Nothing Personal (publié en partie dans le no 52 de Revue21), il explorait les « arrière-cuisines de la guerre » en arpentant les couloirs feutrés des salons de l’armement – ces lieux où les instruments de mort se négocient coupe de champagne à la main. Son travail avait fait sensation, jusqu’à être récompensé par un premier prix du World Press Photo en 2020.
Avec Creation of Beauty, un projet entamé en 2024 et toujours en cours, il applique le même modus operandi – de gros coups de flash dans les salons professionnels – à l’industrie de l’esthétique et du rajeunissement. Il passe des outils pour détruire les corps, fusils, grenades et autres, à ceux pour les remodeler à l’infini, scalpels et aiguilles.
Figures quasi religieuses
À rebours des visages lisses et symétriques des stars aux pommettes toujours plus saillantes et aux expressions figées qui peuplent les tapis rouges et inondent les réseaux sociaux, Teryoshin choisit de regarder sans fard les crânes dégarnis, les peaux marquées au feutre, les pores dilatés. Une approche refusant toute mise en scène : « Je ne demande pas aux gens de poser – les choses les plus intéressantes se produisent justement lorsque quelque chose déraille. »
Ce chaos au cœur d’une forcément illusoire recherche de la perfection, il le retrouve partout : des cliniques de greffe capillaire à Istanbul jusqu’au plus grand salon international de la beauté à Düsseldorf, en passant par Monaco et Paris. Là, les chirurgiens règnent en figures quasi religieuses, « devant lesquelles les visiteurs se pressent comme devant des gourous ». Son travail s’inscrit en contrepoint des innombrables selfies célébrant les prouesses du bistouri, une fois les plaies cicatrisées et le Botox injecté. Ou comment la beauté, concept ineffable, devient un produit – négociable, standardisé et consommable à échelle industrielle, à condition d’y mettre le prix.
Le photographe se garde pourtant de tout jugement. « Dans un monde fait de guerres, d’inégalités et d’exploitation, la recherche de beauté peut sembler dérisoire. Mais elle persiste, parce qu’elle offre une manière de reprendre le contrôle – et parfois même d’échapper à la stigmatisation. » Il dit d’ailleurs être hanté par l’anecdote d’une survivante de la Shoah, Margot Friedländer, qui, en 1943, a subi une rhinoplastie dans l’espoir d’échapper à la Gestapo – en vain. Comme il l’écrit dans la présentation de son projet, si la beauté n’a jamais été universelle – de l’idéal corpulent des bouddhas chinois aux corps sculptés des sur-hommes nazis –, elle a toujours été politique.













