De France et de Roumanie, ils viennent former l’armée

Écrit par Olivier Liffran et Joan Tilouine Illustré par Benjamin Van Blancke
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De France et de Roumanie, ils viennent former l’armée
De France et de Roumanie, ils viennent former l’armée
Épisode 1
De France et de Roumanie, ils viennent former l’armée
(1/2). Venus de France ou de Roumanie, de mystérieux instructeurs forment l’armée congolaise et gèrent la guerre contre le M23.
En cours de lecture
En tête-à-tête avec Horatiu Potra
Épisode 2
En tête-à-tête avec Horatiu Potra
(2/2). Au bout de trois semaines d'approche, nos journalistes finissent par rencontrer Horatiu Potra, l’instructeur en chef des Roméo.
À Goma, dans l'est de la République démocratique du Congo, sont apparus depuis 2022 de bien curieux personnages. Ils sont blancs, anciens soldats d’élite, vivent dans des palaces et murmurent à l’oreille des ministres. Dans la guerre qui l’oppose au mouvement rebelle M23, le gouvernement congolais a absolument besoin d’eux pour former une armée en débandade.
Publié le 08 avril 2024
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Revue XXI n°64
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Deux ans après le début de la guerre en Ukraine, « XXI » vous embarque dans la zone grise entre Russie et Europe.
Printemps 2024



Les gens de Sake le savent mieux que personne, la venue des chefs de guerre en ville n’augure rien de bon. Cette cité lovée entre le lac Kivu et les collines verdoyantes du Masisi, dans l’extrême est de la République démocratique du Congo (RDC), n’en peut plus des souffrances engendrées par un conflit vieux de trente ans. Comme dans une tragédie qui se rejoue sans fin, Sake doit à nouveau composer avec les combats et les massacres de civils perpétrés par les militaires, les groupes armés, dont le M23 qui l’a brièvement occupée il y a une dizaine d’années.

Désormais, ce mouvement rebelle fort de près de 2 000 combattants approche dangereusement. Il a été reconstitué avec le soutien du Rwanda voisin pour déstabiliser le pouvoir congolais de Félix Tshisekedi. Profitant de l’incurie de leur adversaire, ils ont poussé leur avantage sur le terrain jusqu’à créer un proto-État de villages miséreux qu’ils contrôlent et tentent d’administrer depuis près de deux ans. Pour eux, Sake est un verrou stratégique, la dernière étape avant Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu située à 20 km de là, peuplée de 3 millions d’habitants.

Au gré de leur avancée, de nouveaux flots de déplacés en loques se déversent sur les routes vicinales, avec pour seuls biens quelques ballots d’affaires et un matelas ceinturé à la tête. Hagards, épuisés et faméliques, ils marchent des jours voire des semaines sous la pluie pour sortir des campagnes ensanglantées de cette région où errent près d’un million de déplacés internes, un sinistre record mondial.

Des grappes de types patibulaires

Ces survivants s’entassent aux abords de Sake, bordée de kilomètres de tentes blanches, où le choléra et la rougeole fauchent des vies. À deux reprises, des roquettes sont tombées sur leur camp de fortune coupé par une route qui ondoie dans la vallée. Dans les ruelles boueuses et cabossées de la ville déambulent aussi des grappes de types patibulaires en bottes en caoutchouc et uniformes militaires dépareillés, fusils automatiques en bandoulière et yeux vitreux. Ce sont les combattants des groupes armés locaux, les « Maï-Maï », issus du terroir qu’ils prétendent défendre, quitte à persécuter les civils et piller les villages.

Ils ne sont pas seuls à prendre part à cette guerre, la deuxième contre le M23 après celle du début des années 2010. De nouveaux venus intriguent les habitants et suscitent encore plus de perplexité. Ils sont blancs, parlent roumain ou français, les visages souvent cagoulés. Leurs kalachnikovs à eux sont agrémentées d’accessoires onéreux, comme des lunettes de visée à quelques milliers de dollars pièce. C’est le gouvernement congolais qui les a recrutés après avoir tardé à prendre la mesure de la montée en puissance des rebelles. Lui qui a fini par s’y résoudre, après les défaites infligées à son armée, quand la perspective fin 2022 d’une chute de Goma est devenue un scénario de plus en plus plausible.

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Il a fallu réagir vite. Trouver dare-dare des hommes prêts à défendre la ville et à former en toute urgence l’armée congolaise constituée en partie d’anciens rebelles et de soldats n’ayant jamais réellement combattu. Une armée en lambeaux, héritée de décennies de guerres et de mauvaise gouvernance, l’une des moins redoutées de la région des Grands Lacs. L’externalisation s’est peu à peu imposée, par choix et désespoir. Une première dans ces confins de l’Est où opèrent plus d’une centaine de groupes armés locaux, mais aussi rwandais, ougandais, burundais.

Le pouvoir congolais a pris le risque de déléguer à des Blancs certains de ses attributs régaliens. À la tête de ces sous-traitants, un certain Horatiu Potra, franco-roumain, ancien de la Légion étrangère, capable de mobiliser en quelques jours plusieurs centaines d’hommes. Quel est son rôle exactement ? Jusqu’où s’étend le pouvoir de ces prestataires ? Pris à tort pour un mercenaire russe, Potra est réputé méfiant.

« On a improvisé »

Avant sa bande et lui, une autre troupe bien plus réduite d’anciens militaires français a débarqué dans la province du Nord-Kivu. L’un de leurs chefs, Romuald Létondot est arrivé en « éclaireur », comme il dit. Pionnier, il posa ses valises à Goma fin 2022. Sa première aventure dans le milieu de la sécurité privée. Il s’est débrouillé pour trouver des véhicules, gagner la confiance des généraux congolais, mettre en place la logistique. « On est partis de rien, sans connaître la RDC. On a improvisé ! », s’amuse-t-il, attablé au restaurant de l’hôtel Lac Kivu Lodge, son fief cosy dont il a fait le quartier général des anciens de l’armée française.

Létondot, c’est le bon vivant au contact d’apparence facile, le colonel trapu et rieur des commandos parachutistes de Bayonne, qui a mené l’essentiel de sa carrière en Afrique de l’Ouest avant de terminer au Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) – lequel fait le lien entre l’état-major et les forces françaises déployées à l’étranger ou sur le territoire national. Il était aux premières loges lors du déclenchement de la guerre lancée par la France au Sahel en 2012. C’est à Goma qu’il coule donc sa retraite, à orchestrer un dispositif militaire privé, centré sur les forces aériennes.

J’aidais un copain à faire les vendanges quand Létondot m’a proposé ce travail. J’ai pas hésité !

Conscient des limites de son infanterie, l’exécutif congolais a misé très tôt sur des vieux avions de fabrication soviétique, les Sukhoï Su-25, ainsi que sur des hélicoptères d’attaque, pour freiner l’avancée des rebelles. Et pour assurer leur maintenance, il a fait appel à la filiale congolaise d’une société de droit bulgare, Agemira RDC. À sa tête, Olivier Bazin, un homme d’affaires coutumier des opérations politiques ou sécuritaires discrètes en Afrique francophone, notamment au Congo-Brazzaville, au Tchad et en Côte d’Ivoire.

C’est d’ailleurs lors d’une soirée à Abidjan qu’il a été approché par un émissaire du pouvoir congolais, désireux de solliciter ses services dans la guerre contre le M23. L’intermédiaire dans le deal est un pasteur évangéliste très proche du président Tshisekedi. L’homme de Dieu et d’affaires l’a introduit au sommet de l’État, facilitant son implantation dans le pays. Bazin a négocié et convaincu la présidence de sa capacité à soutenir l’armée en difficulté.

Charge à lui ensuite de faire venir des hommes de confiance capables du jour au lendemain de sauter dans un avion et de débarquer dans une région tourmentée dont ils ne connaissent pas grand-chose et où ils n’ont jamais mis les pieds. Une trentaine d’anciens soldats d’élite français, tous originaires du Sud-Ouest de la France, ont ainsi quitté à partir de fin 2022 leurs vies paisibles pour des salaires confortables en zone de guerre. Les agapes arrosées entre amis, les joies et tracas de la famille, l’ennui qui pointait pour certains, tout a volé en éclat sur un coup de fil impromptu. « J’aidais un copain à faire les vendanges quand Létondot m’a proposé ce travail, dit l’un d’entre eux, quinquagénaire retraité de l’armée française, en s’amusant encore de la scène. J’ai pas hésité, malgré la qualité du vin qu’on produisait ! »

Treillis impeccables et 4 x 4 flambant neufs

Au fil des soubresauts de la guerre contre le M23, Agemira a étendu sa gamme de services au-delà de la maintenance des avions de l’armée congolaise, du courtage d’aéronefs d’attaque à la formation de l’armée. La structure a évolué pour se muer en un embryon d’armée privée avec ses soldats d’élite, logisticiens, experts en renseignement et dronistes capables de scruter les positions et mouvements du M23. Certains se font discrets et évoluent en civil. D’autres, les instructeurs, vêtus de treillis impeccables surmontés de gilets pare-balles, Glock à la ceinture, sillonnent la ville au volant de leurs 4 x 4 Toyota flambant neufs.

Leur présence dans l’est congolais est vite remontée jusqu’aux oreilles de l’Élysée, un temps préoccupé de voir d’anciens fonctionnaires français prendre part à une mission aussi sensible. D’autant que la France d’Emmanuel Macron, qui s’est considérablement rapproché du Rwanda, s’est montrée louvoyante pour condamner le soutien en hommes et en armes du régime de Paul Kagame aux rebelles du M23. Le président français a abordé le dossier Agemira l’an dernier avec son homologue congolais Félix Tshisekedi. Ce dernier lui a expliqué que, pour la première fois dans l’histoire récente du pays, il avait estimé nécessaire de recourir aux prestations de militaires privés européens et qu’il ne le regrettait pas.

« Nous sommes des patriotes, souligne Romuald Létondot, soudain sérieux, bière locale à la main sur son haut tabouret en bois. On a œuvré sous le drapeau, ce n’est pas pour le trahir ensuite dans le privé. Mais force est de reconnaître que les dirigeants français ne comprennent pas ce pays ni pourquoi les Congolais se battent. » Scrutée par les experts des Nations unies chargés de surveiller les acteurs armés dans la zone, les diplomates occidentaux et les services de renseignement, la petite troupe prend soin d’éviter tout faux pas, qui pourrait être exploité par ses adversaires, notamment rwandais, pour les décrédibiliser. Cette prudence les a incités à se restructurer en fin d’année dernière en deux entités : l’une dédiée au conseil militaire sous la direction de Létondot, l’autre à la maintenance d’aéronefs de guerre.

Depuis son arrivée, Agemira RDC a aussi construit une nouvelle enceinte militaire à l’entrée de Sake. Sur un terrain vague de terre pierreuse sont apparus des dizaines de baraquements aux tôles ondulées où logent des centaines de soldats congolais. Face à une base de casques bleus indiens, qui semblent tuer l’ennui en attendant le retrait de la mission onusienne prévue cette année, ils affinent leurs techniques de tirs. Fusils d’assaut, snipers, mortiers… Tout y passe. Sous les regards éberlués d’enfants des rues, les Français dispensent leurs ordres haut et fort. En compagnie des « Roméo ».

C’est le surnom donné à ces autres Blancs toujours sur le qui-vive qui montent la garde sur la langue d’asphalte reliant Sake à Goma, une vingtaine de kilomètres bordés des eaux hypnotiques du lac Kivu et d’une portion du parc national des Virunga où la forêt a été décimée par les trafiquants de charbon. Pour beaucoup de Congolais, ces hommes cagoulés qui parlent roumain constituent une énigme de plus dans ce conflit. Leur arrivée sur le théâtre des opérations fin 2022 fut discrète. Au début, des services de renseignement de la région ont même pensé, ou voulu faire croire, que la nébuleuse paramilitaire russe de Wagner s’implantait dans la zone. Sur place, des diplomates, cadres d’ONG ou des Nations unies vitupèrent en privé contre ceux qu’ils appellent des « mercenaires ». Ils ont interdiction de parler à ces hommes dont les chefs fréquentent, comme eux, les quelques hôtels les plus chers de Goma.

Ni alcool, ni sorties

Le quartier général des Roméo se situe à l’hôtel Mbiza. Ce modeste établissement privatisé a désormais des airs de zone militaire étrangère en plein centre-ville de Goma, avec son parking débordant de pick-ups montés de mitrailleuses lourdes. Au premier étage, une salle ultrasécurisée aux murs recouverts d’écrans retransmet les captations de caméras de vidéosurveillance réparties sur plusieurs points sensibles de la région. Une pièce voisine fait office de « war room » avec une table en longueur et des sièges en cuir où prennent place des généraux congolais de l’armée régulière pour des discussions stratégiques avec ces instructeurs venus d’ailleurs. Le site est devenu une cible privilégiée pour le M23 et ses agents prétendument infiltrés. Nuit et jour, des soldats congolais et roumains montent la garde dans la ruelle boueuse qui mène à l’entrée hérissée de caméras. Leur chef, Horatiu Potra, impose une discipline de fer à ses troupes, sans alcool ni sorties le soir en ville. Un Roméo qui s’est échappé une nuit pour retrouver une Congolaise dont il s’était amouraché, en a fait les frais. Il a été renvoyé en Roumanie, avec son visa barré au feutre et l’interdiction de revenir. « La moindre faille et des gars peuvent entrer pour nous flinguer », met en garde le redouté responsable de ces troupes. Deux de ses hommes ont d’ailleurs été tués en février dernier lors d’une attaque du M23 dans les alentours de Goma.

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