En ces temps à la noirceur gramscienne d’un vieux monde qui n’en finit plus de finir, un certain type de monstre est revenu sur le devant de la scène : le Raspoutine. L’éminence grise qui joue avec les puissants, et donc, par extension, avec les peuples, tel un marionnettiste diabolique tapi dans l’ombre.
Ce vieux cliché, incarné, selon les époques paranoïaques, souvent à juste titre d’ailleurs, par Machiavel, Richelieu ou Kissinger, semble, ces derniers jours, avoir empli l’espace médiatique et culturel, à la faveur de deux figures ultra-contemporaines. Il y a d’abord celle de Jeffrey Epstein, le courtier pédocriminel new-yorkais, l’homme au millier de victimes selon le département de la justice américain, dont la publication, le 30 janvier 2026, de trois millions de documents déclassifiés (mails, photos, relevés bancaires, etc.) a causé une onde de choc planétaire, dessinant un réseau tentaculaire de financiers, hommes d’État, scientifiques et rabatteurs. Et puis il y a Vladislav Sourkov, l’iconoclaste conseiller de Poutine dont le double de fiction, Vadim Baranov, est passé à la postérité comme « le Mage du Kremlin » (expression désormais consacrée) sous la plume du spin doctor florentin reconverti écrivain Giuliano da Empoli.
Censure et grand déballage
La fascination pour les deux hommes ne se dément pas. Le mystère Epstein, alimenté par l’administration Trump dans un mélange toxique de censure suspecte et de grand déballage, nourrit chaque jour de nouveaux scandales, pendant que les internautes peuvent désormais, grâce à des codeurs de génie, surfer librement dans sa boîte mail clonée à l’identique (le fameux Jmail) ou consulter son historique d’achats Amazon.
Quant à Sourkov, après avoir donné naissance à un best-seller, il est aujourd’hui à l’affiche d’un biopic signé Olivier Assayas où les stars hollywoodiennes Paul Dano, dans le rôle-titre, et Jude Law, dans celui du « Tsar », rejouent (en anglais dans le texte !) un quart de siècle de poutinisme. Si le film Le Mage du Kremlin, avec 600 000 entrées en France trois semaines après sa sortie, n’est pas le raz-de-marée critique et populaire que fut le livre, ce n’est pas rien, considérant qu’il s’agit là d’une austère compilation de palabres tactiques s’étalant sur 2 h 30.
Ce double et trouble engouement a donné matière à quantité d’exégèses. Le jus de crâne coulant à flots, tant pour analyser le rôle du Diable, métaphorique ou pas, dans la vie d’Epstein, que la nature « réticulaire » du pouvoir (comprendre, « en réseaux », pour parler comme Foucault). Comme si les récits construits autour d’Epstein et Sourkov, le premier dans un millefeuille infini d’enquêtes sérieuses et d’élucubrations douteuses sur Internet, le second sous forme romanesque, étaient les nouveaux codex du pouvoir. Le prisme par lequel attraper le monde qui s’effondre.
Entre géopolitique et occultisme
Dans le chaos contemporain, les technocrates ensevelis sous les décombres avec leurs derniers exemplaires de Fukuyama dans les bras, les Epstein et autres Sourkov donnent des clés de compréhension, les mutations de la planète ramenées à des secrets d’alcôve, quelques discussions autour d’un verre de vodka ou une liasse de mails salissants. Comme si le Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, avec ces élites accros aux orgies en capes de velours, n’était qu’un documentaire (certains esprits échauffés y voient, oui, une autre pièce du puzzle Epstein). Sachant que les barons de la tech, à l’instar de Peter Thiel, le fondateur de PayPal et Palantir, invoquent désormais l’Antéchrist et les « lumières sombres », brouillant les lignes entre géopolitique et occultisme.
Ces lectures faustiennes, forcément, ont entraîné leur lot de critiques. Voire d’avertissements : sur les plateaux télé, tout un pan du commentariat s’inquiète de voir le grand public, pour ne pas dire le peuple, sombrer dans le complotisme, épouvantail sorti sans doute un peu trop vite aux premières heures de l’affaire d’Epstein, après sa mort en prison dans une étrange pendaison, matrice de toutes les théories.
Quant à la fascination pour Le Mage du Kremlin, encensé à sa sortie en librairie en avril 2022, peu après l’invasion de l’Ukraine dont le livre semblait donner le sous-texte, elle est désormais torpillée ici et là comme une propension à céder à la séduction du « poutinisme sur papier glacé ». En reprenant à son compte le narratif de l’ex-théâtreux Baranov-Sourkov – le confusionnisme ambiant n’est qu’une illusion créée par les trolls du Kremlin, les idéologies sont mortes, les peuples ne rêvent que de verticalité face à la décadence de l’Occident –, les thuriféraires de Da Empoli donneraient raison à Poutine et son conseiller, voyant de la stratégie fine là où il n’y aurait que brutalité aveugle. Comme s’ils tombaient une deuxième fois dans le panneau de la mise en scène de Sourkov.
Dangereuses élucubrations
En ces temps accélérés où l’actualité dopée aux algorithmes nous sidère un jour sur deux, la figure du Raspoutine apparaît finalement comme rassurante, nous ramenant en terrain connu, celui de la perversion des élites. Une explication dont le cynisme absolu dépolitise les enjeux : les convictions ne sont qu’une mascarade, le peuple est un pantin passif, Steve Bannon et Noam Chomsky peuvent s’asseoir, littéralement, à la même table. En somme, nous serions condamnés à l’impuissance.
L’autre versant de cette pente, c’est de tomber dans un dangereux essentialisme : d’un côté l’âme slave, dans sa déraison et sa grandeur, nous serait inaccessible. De l’autre, la judéité d’Epstein viendrait confirmer les pires biais antisémites, dont celui de la pieuvre affalée sur un globe terrestre (même le caricaturiste Plantu s’y est abîmé). Il faut dire que la prose de l’intéressé n’aide pas, lequel se gaussait à longueur de journée dans sa correspondance sur sa supposée supériorité génétique, sans qu’on sache toujours s’il s’agissait d’une plaisanterie ou pas.
C’est là, d’ailleurs, où Epstein et Sourkov se rejoignent le plus nettement. Les jeux de pouvoir, à leur stratosphérique niveau, ne seraient qu’une vaste blague. L’un des mots les plus récurrents dans les mails d’Epstein est « fun ». Baranov, l’alter ego de Sourkov, se décrit, lui, comme un « acrobate ». Qu’en conclure ? Qu’il faut prendre l’affaire Epstein et les élucubrations de Sourkov au sérieux. La rigueur face aux délires : c’est la meilleure façon de résister à leurs poisons.