La vie de reporter est ainsi faite qu’un jour d’hiver, pour une interview, on s’est retrouvé en Gironde, les fesses sur un banc public dans le petit parc municipal d’une ville-dortoir à la pelouse jonchée de cartouches de gaz hilarant, à recueillir la confession d’un humoriste angoissé comme un repenti de la mafia sous couverture, le regard perdu sur un homme en plein tai-chi, éventail à la main, au milieu des nounous et de leurs poussettes.
Tout avait pourtant commencé à Paris, du côté de la place de la République, dans les locaux de Revue21. Dans l’évier à côté de la machine à café, une tasse sale. Plus qu’une tasse, d’ailleurs : un « mug assertif ». Un de ces doudous en céramique indispensables à la vie d’entreprise, qu’il s’agisse d’un souvenir de voyage ou d’un récipient au slogan ironique. Ce mug-là, barré par le cri de guerre en lettres capitales « J’AI PRIS LE LEAD », on le reconnaît tout de suite. C’est une tasse reprenant une punchline de Galansire, du nom de ce satiriste des open spaces à l’identité secrète, sévissant principalement sur Instagram où près d’un demi-million de followers suivent ses sketches artisanaux, chaque archétype – du stagiaire subclaquant au cousin start-upper en passant par le patriarche boomer impénitent – incarné par un filtre Snapchat. Il se trouve que la vente de tasses sarcastiques est un business lucratif, les mugs corporate de Galansire (16 euros en ligne, existe aussi en gourde) sortant du lot : Le Monde y a même consacré un article. Soudain, l’objet nous fait prendre conscience que l’amuseur algorithmique est un phénomène bien réel, présent dans notre quotidien tangible, pas seulement réductible aux heures de doomscrolling.
Hilarant et sophistiqué
De nombreux médias, du Figaro à Konbini, s’y sont penchés. Le comédien n’a jamais baissé la garde. Tout juste sait-on, officiellement, que Galansire est l’anagramme de son patronyme, et que le père de famille, 37 ans, s’est lancé dans l’éviscération jubilatoire de la « Bullshit Nation » (ses propres mots) après un sévère burn-out. Ce qui n’était au départ qu’une série d’impros vitrioliques filmées à l’arrache sur le monde du travail (le N+1 s’appelle carrément Sheitan, « le diable » en arabe) a mué en quasi-courts-métrages de plus en plus alambiqués, le tout formant une étude hilarante et sophistiquée de la bourgeoisie franchouillarde.
Galansire intrigue. Quelques internautes ont bien tenté de le doxer sur X (ex-Twitter), raclant ce qui pourrait être son CV dans les tréfonds d’Internet. Certains voient en lui un lanceur d’alerte échappé d’un cabinet à la McKinsey, le Monte-Cristo du consulting vengeant les esclaves des présentations PowerPoint et autres âmes damnées des « calls » à n’en plus finir et de la « course aux k€ ». D’autres décèlent dans ses blagues un sous-texte plus droitier, notamment sur la question récurrente chez lui de la gestation pour autrui (GPA) et de la fin de vie, affirmant qu’il serait une créature sous-marine de la galaxie Bolloré.
On a vu ses contenus autant likés par des intellos décoloniaux que par des think-tankers centristes, et même par un Prix Goncourt. Dans un de ses sketches, une féministe radicale tombe amoureuse d’un masculiniste. Fin décembre, réagissant aux propos d’Emmanuel Macron suggérant la création d’un label de qualité pour les sites d’information, dénoncé avec virulence par la droite, il se grime numériquement en militaire soviétique, et proclame : « La Bullshit Nation s’arme contre les débordements de la liberté d’expression, et nous avons préféré éliminer Galansire, [celui-ci] n’étant pas clairement identifié sur l’échiquier politique. Il est pourtant bien drôle ! » Sa vidéo se termine par une publicité pour un nouveau mug, sur lequel est écrit : « Touche pas à mon pote d’extrême droite/gauche. »
Un quatrième enfant m’a été livré, ce qui perturbe sensiblement mon workflow.
L’humoriste Galansire, en réponse à notre demande d’entretien
Pour tenter d’y voir plus clair, on laisse un message sur son site. Son agent nous éconduit d’abord, puis, à force d’insistance, nous transfère son mail perso. Galansire finit par répondre, dans le patois corporate de ses alter ego : « Un quatrième enfant m’a été livré sous huitaine à mon domicile, ce qui perturbe sensiblement mon workflow. » Puis pose ses conditions : d’accord pour une rencontre, mais interdiction de publier son identité, d’évoquer sa famille ou de divulguer le nom de sa ville. On s’en tiendra au fait qu’il faudra prendre un train de banlieue à Bordeaux pour l’atteindre.
Galansire nous cueille à la sortie de la gare. Il est midi. Son seul impératif est d’être libéré à temps pour emmener un de ses fils au karaté. Petite raie sur le côté, col de chemise dépassant du pull, jeans serrés, Vans démodées : il ressemble à tous ses personnages et à aucun à la fois. Dans un restaurant adjacent, autour d’une pizza à la consistance du carton, fini les blagues. Vouvoiement et notes d’angoisse dans la voix : qu’est-ce qu’on sait au juste ?
Burn-out chez Progressif Media
On arrête de tourner autour du pot. D’après nos informations, la fameuse boîte où il a sombré dans le burn-out avant de renaître en phénix rigolard sur Instagram est Progressif Media, la très controversée agence de communication dans le giron du milliardaire réac Vincent Bolloré depuis 2022. L’entreprise, dont le fondateur, David Bonhomme, qualifie le positionnement d’« engagé et chrétien », a eu au fil des ans des clients au profil très marqué, telles la Fondation Jérôme-Lejeune, liée aux mouvements intégristes anti-avortement et proche de la Manif pour tous, ou l’organisation d’ultradroite Génération identitaire.
En 2024, La Lettre révélait que l’agence mettait ses moyens techniques au service d’influenceurs d’extrême droite, à l’instar de Thaïs d’Escufon, servant d’incubateur à la jeune génération réactionnaire en ligne. Dans le même temps, l’ONG Reporters sans frontières (RSF) accusait l’officine bolloréenne d’être derrière une série d’opérations de déstabilisation la visant (création d’un faux site web, achat de noms de domaine, etc.). C’est d’ailleurs en cette même année 2024 que Galansire quitte Progressif Media et se lance sur Instagram, avec un succès fulgurant, accumulant 250 000 followers en quelques mois. Alors, doit-on faire le récit d’un déserteur de la « bollosphère » ?
Lui répond qu’il est un « grand brûlé », mais refuse d’aller sur le terrain idéologique. « À Progressif Media, j’étais le couteau suisse de la boîte, t’as la réf ? » demande-t-il, en référence, justement, à son personnage de Clément, le stagiaire aux joues creusées et aux yeux exorbités, corvéable à merci. Sur le fond, il assure qu’« à l’intérieur [de l’agence], il y avait plein de sensibilités différentes ». Lui se concentrait, dit-il, sur les « projets éducatifs, les trucs cathos », loin des opérations d’influence d’ultradroite. L’une de ses missions concernait néanmoins la supervision de la revue Régénère du « gourou du cru » Thierry Casasnovas, un temps recordman des signalements à la Miviludes, l’organe interministériel antisectes.
Je parlais à mes parents de l’amour du Christ, ils me regardaient comme un alien.
Galansire
Le rappel de ce pedigree le fait « flipper » : « J’ai très peur du climat actuel de polarisation, je ne veux pas finir en autodafé à cause de mon parcours ou d’une quelconque association à Bolloré. » Sa relation à David Bonhomme, le cerveau de Progressif Media, semble torturée : « C’est lui qui m’a dit un jour “Lance un compte TikTok ou je te vire !”… Quelque part, il avait vu juste sur moi », analyse-t-il. Mais lorsqu’on contacte Bonhomme pour une réaction à la sortie du rendez-vous, dès le lendemain, Galansire nous écrit, évoquant son « effroi ». Silence radio du patron, en revanche… jusqu’à un laconique message LinkedIn, deux semaines plus tard : son ancien employé « est un homme en or ! ». Bizarre.
L’indigeste pizza est terminée. Galansire propose une marche digestive jusqu’au parc à deux pas de son lotissement. Le comédien refuse de « passer à l’étiqueteuse politique », se voit comme un « funambule », sans « affiliation partisane » autre que sa foi chrétienne. La clé de l’énigme est là. « Je suis un converti », résume-t-il. Né dans une famille à particule de la région toulousaine, il est le « sale gosse du caté », celui qui fume dans les toilettes du presbytère. La vision du film Matrix plonge l’ado dans un « nihilisme profond, désespérant ». Comme Keanu Reeves dans la matrice, il questionne tout : son libre arbitre, la réalité de ce qui l’entoure, la possibilité de l’au-delà face à la probabilité du néant. Première dépression, première consultation chez un psy.
Le malaise existentiel le suit jusqu’à la fac, d’abord en licence de droit dans la Ville rose, puis à Paris, à l’Institut supérieur de communication et publicité (Iscom). « J’écumais les rayons “développement personnel” de la Fnac pour en sortir… » Jusqu’à ce qu’il tombe, dans la studette du 5e arrondissement prêtée par « une vieille tante bigote », sur un livre bleu : l’évangile selon saint Matthieu. Foudroyé, il se rend aux Journées mondiales de la jeunesse en 2011 à Madrid, orchestrée par Benoît XVI – « un reset complet ». Il revient chez ses parents crucifix autour du cou (« je leur parlais de l’amour du Christ et ils me regardaient comme un alien »), s’inscrit au Collège des Bernardins où il suit un cours d’anthropologie théologique : « En gros, c’est l’étude de la Genèse. Ce qu’est l’homme au regard de Dieu. C’est du lourd. »
Un saltimbanque sur le parvis
Derrière ses caricatures du fiscaliste cocaïné (sa vidéo la plus populaire, 5 millions de vues) ou du cousin stressé Charles-Antoine (notre préféré) se cacherait donc une forme de catéchisme subliminal ? « J’ai l’approche du saltimbanque sur le parvis, répond-il doctement. Je voudrais, à travers ce que je dépeins, provoquer un sursaut. » Sa vision de la société est noire, profondément anxieuse. « J’ai le souci d’être artisan de paix dans un moment où j’ai l’impression que ça va péter d’un moment à l’autre, poursuit-il. Je fais le clown pour désamorcer la bombe. Peut-être qu’à ma mort, il y aura des PowerPoint au ciel où je verrai combien de vies j’ai sauvées » – là, il sourit.
Politiquement désabusé depuis un passage au pôle d’influence d’Havas, il parodie dans ses vidéos les « médias mainstream », grands prêtres (littéralement, représentés comme des pharisiens) au service de la « mascarade démocratique » visant à couronner le « prochain roi de la Bullshit Nation ». On lui demande s’il s’agit d’une référence au célèbre essai de l’anthropologue marxiste David Graeber, théoricien des « bullshit jobs » : « Jamais entendu parler. »
Sa démarche n’est pas intellectuelle, prévient-il : « C’est la dignité humaine mon combat. » Plusieurs sketches récents s’emparent de façon acide des débats autour de la fin de vie : il y imagine une ONG baptisée « les Seringues du cœur », empressée d’euthanasier les plus vulnérables, qu’ils soient pauvres ou handicapés (l’asso parodique a son mug aussi, évidemment). « Ça mérite débat, et ça se poursuit souvent avec mes followers en messages privés. Même chose sur la GPA, même si c’est une conversation compliquée : l’époque est susceptible. » Il dit parler en connaissance de cause, affirmant que plusieurs proches y auraient eu recours. Sa nouvelle vie de satiriste a d’ailleurs causé quelques remous dans son cercle familial, pas forcément ravi de se reconnaître derrière les masques. « Je picore dans mon entourage et, bien sûr, les gens s’identifient et ce n’est pas évident à gérer. C’est le lot de tout créateur. »
« Ce type est franc-maçon »
Retour à la question de l’anonymat. Pas question de dévoiler son vrai visage pour l’instant. « Tu connais le film The Mask avec Jim Carrey ? Tu vois la scène chez le psy ? Quand il comprend que le masque, c’est son superpouvoir… Moi, c’est pareil. » Il remarque que parmi ses personnages, étrangement, les plus prisés sont ceux aux mâchoires protubérantes. « Visiblement, les gens font confiance aux personnes qui ont des mentons prononcés, j’ai lu ça dans un livre », assure-t-il – il est vrai qu’en ligne, on trouve toute une sous-culture de jeunes hommes appelés « looksmaxxers », obsédés par la forme de leur mandibule. Lui voit les visages, et par extension les masques numériques, comme « le reflet de l’âme » : « Quand j’ai vu le masque Snapchat de Ralph [son personnage d’agent immobilier], c’était une évidence : ce type est franc-maçon. D’ailleurs, quelques francs-maçons se sont plaints, mais j’y peux rien, c’est pas moi qui décide. »
Quelle est la suite pour Galansire ? Son obsession de la discrétion est aussi un plafond de verre : « Une dizaine de boîtes de production audiovisuelles m’ont contacté. Il y a eu aussi des propositions de spectacle… Mais c’est compliqué en gardant le masque. » Grâce à ses mugs et à la monétisation de ses vidéos, il a retrouvé son train de vie de consultant. « Mais c’est une activité de camé, je flirte à nouveau avec le burn-out, alors qu’à l’origine, cette reconversion était thérapeutique. J’avais besoin d’amour et de validation, mais là, c’est trop, l’adrénaline, les milliers de likes, les commentaires qui me disent que je suis un “génie”, c’est pas sain. »
Ces derniers mois, il a multiplié les contenus sponsorisés, au risque que ses premiers fans se sentent floués. « La pub, j’assume, c’est mon métier premier et ça peut être créatif, dit-il. Mais c’est vrai que lorsque j’ai fait la vidéo pour PayFit [une appli de gestion des fiches de paie], j’ai senti qu’il y avait des déçus, des gens qui pensaient que j’allais faire tomber le système capitaliste et qui me voient faire la retape pour un logiciel de compta… »
L’heure est venue de se quitter. On se demande si le praticien de tai-chi à l’éventail deviendra un futur personnage de son bestiaire Instagram. L’humoriste, lui, s’inquiète : « On est d’accord que ce qui arrive avec Galansire, c’est plutôt sympa non ? Ta responsabilité est grande… » Amen.