Dans le cerveau du « professeur Jiang », oracle atypique du chaos géopolitique

Écrit par Quentin Le Van Illustré par Mina Ledoux
5 juin 2026
portrait de Jiang Xueqin devant un tableau avec un drone et une carte de l’Iran
Crédits photo : Wikipédia Commons / Polymarket / Predictive History
Face au flux continu d’informations contradictoires et anxiogènes, le succès appartient à ceux qui affirment donner sens au désordre. C’est le cas de Jiang Xueqin, dont les prophéties mêlent mathématiques et messianisme teinté de science-fiction. Un triomphe sur les réseaux sociaux, auprès des parieurs de Polymarket comme des polémistes les plus réacs. Revue21 s’est longuement entretenue avec l’enseignant basé à Pékin, pur produit d’une époque où la spéculation tient lieu de religion.
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Jan Czarnocki est un parieur d’un nouveau genre. La cote d’un boxeur sur le retour, les performances d’obscurs basketteurs ou les tuyaux sur un canasson prodigieux ne l’intéressent pas. Son truc, c’est la géopolitique, et son PMU à lui comme à des centaines de milliers d’autres s’appelle Polymarket, cette plateforme controversée qui permet de miser en dollars et cryptomonnaie sur presque tout, y compris sur les soubresauts d’un monde en flammes.

Les controverses s’y multiplient, notamment autour des proches de la famille Trump, soupçonnés d’y inventer un nouveau délit d’initié. Probabilité d’un bombardement israélien, résultats des législatives d’un pays d’Europe centrale, nombre de voitures Tesla vendues lors du dernier trimestre : tout a une cote – en 2026, le volume hebdomadaire des paris a systématiquement dépassé le milliard de dollars.

Alors, dès le réveil, Czarnocki rattrape l’actualité de la nuit, compulse ses newsletters géostratégiques favorites, puis se plonge dans le monde de Polymarket. Sa routine est réglée au cordeau. Le jour, ce trentenaire polonais s’y affaire professionnellement en tant que directeur juridique d’Elastics, une start-up concevant des agents IA (sortes de robots autonomes grâce à l’intelligence artificielle) pour écumer ces marchés prédictifs. Sorti du boulot, il place ses paris à titre personnel sur les dilemmes du jour.

Théorie des jeux et ressorts religieux

Un soir de mars 2026, alors que Téhéran pilonne ses voisins qataris, émiratis et saoudiens en riposte à l’offensive israélo-américaine, un pari s’ouvre sur Polymarket : « Les pays du Golfe vont-ils riposter avant la fin du mois d’avril ? » Jan Czarnocki n’a aucun doute : il faut investir sur le « non ». Sa conviction tient en une phrase : « Jiang Xueqin a annoncé que cela ne se produirait pas. »

Revenons quelques semaines plus tôt. Fin février, alors que les avions de chasse israéliens et américains déchirent le ciel de Téhéran, un drôle d’enseignant en « philosophie occidentale » exulte depuis sa résidence de Pékin. Jiang Xueqin, l’homme à la joie funeste, distille depuis des années ses grandes prédictions sur la marche du monde à ses étudiants captivés et à ses abonnés zélés sur les réseaux sociaux, par le biais d’une approche mêlant mathématiques (la fameuse « théorie des jeux »), analyse des dynamiques historiques et ressorts religieux. Alors, celui qui, dès 2023, annonçait à qui voulait l’entendre que « Trump serait réélu, partirait en guerre contre l’Iran, et les États-Unis s’empêtreront dans ce conflit » ne peut que se féliciter : sa prophétie s’est conjuguée à la réalité. Le chaos mondial est son triomphe personnel.

« Protégez cet homme à tout prix »

Au tournant de la cinquantaine, l’heure de gloire de Jiang Xueqin est arrivée. Désormais, sa chaîne YouTube baptisée Predictive History est suivie par plus de 2,6 millions d’abonnés. Les extraits viraux de ses pronostics géopolitiques déferlent sur le Web, et sa newsletter dépasse les 110 000 abonnés, faisant d’elle la sixième plus populaire dans la catégorie « politique internationale » de Substack. Du champion des populistes nationalistes américains Tucker Carlson au polémiste britannique Piers Morgan, du streameur masculiniste Sneako à l’entrepreneur-influenceur Steven Bartlett, les créateurs des podcasts les plus écoutés – qui sont aussi, généralement, les plus conservateurs – se l’arrachent pour des interviews aux millions de vues.

« Protégez cet homme à tout prix », déclament dans les commentaires de ses vidéos ses fans les plus obsessionnels, autoproclamés « jiangsters ». Une poignée de sites recensent même en temps réel les prédictions produites en quantité industrielle par l’enseignant – d’une future révolte à Bahreïn à la réconciliation prochaine entre les mondes orthodoxes et musulmans sous l’égide de Vladimir Poutine – pour en faire l’exégèse et calculer leurs taux de réussite. Poser un pied dans l’univers du « professeur Jiang » n’est pas seulement fouler le territoire d’une star du Web bavarde et affable, mais pénétrer le royaume d’un oracle et de ses fidèles.

Je suis venu au monde pour le changer, et je dois me consacrer à cette mission.

Jiang Xueqin

Aller à la rencontre de Xueqin implique d’ailleurs de plonger dans les abîmes du faux, tant cette « jiangamania » reflète le vertige numérique contemporain. Sur YouTube, des centaines et des centaines de chaînes se font passer pour lui, entre usurpateurs en quête de buzz, comptes générant des deepfakes du « professeur » débitant des prédictions aléatoires fomentées par l’intelligence artificielle, et traducteurs soucieux de partager ces analyses en français, portugais, espagnol ou arabe… Lui semble s’en satisfaire. « La libre circulation des idées est nécessaire pour partager le savoir et rendre les gens plus intelligents, assure-t-il à Revue21, dans un entretien en visio de trois heures réparties sur deux jours. Moi, je me concentre sur mes enseignements. Je suis venu au monde pour le changer, et je dois me consacrer à cette mission. »

Passons sur la mégalomanie. N’insistons pas non plus, du moins pas encore, sur ses prédictions erronées et sa méthodologie aussi extravagante qu’infondée. La popularité de Jiang Xueqin est un parfait reflet de l’époque. Lorsque le monde se noie dans un flux incessant d’informations contradictoires et anxiogènes, de l’imprévisibilité de Trump aux bouleversements technologiques, le succès appartient à ceux affirmant sentir le courant et donner un sens – spectaculaire, c’est mieux – au chaos. Surtout quand lire le futur, c’est pouvoir investir sur l’avenir.

Mathématiques sous stéroïdes

Quand, en 1944, John von Neumann publia avec Oskar Morgenstern son ouvrage Théorie des jeux et comportements économiques, somme de modèles censés anticiper toutes les interactions possibles entre des concurrents, le monde militaire fut pris de passion, et le mathématicien hongrois ne tarda pas à jouer les oracles logiques auprès des commandants américains et think tanks tactiques, tous trop heureux d’appliquer ces merveilleuses formules à l’univers de la guerre. Près de quatre-vingts ans plus tard, la théorie des jeux sous stéroïdes du « professeur Jiang » est courtisée par le nouvel univers des marchés prédictifs.

Sur ces plateformes où les dollars circulent par milliards, de Polymarket à son principal rival Kalshi, la bonne prédiction est la clé du succès, et un profil comme Jiang Xueqin suscite forcément l’intérêt. Jan Czarnocki, le trader polonais, en sait quelque chose. À l’image de son pari sur la non-riposte des États du Golfe, les prédictions du « professeur Jiang » sont devenues les boussoles de son aventure spéculative. « Lorsque je l’ai découvert, j’étais assez circonspect, se souvient cet avocat de formation. Ses démonstrations étaient trop grandioses, son utilisation de la théorie des jeux faisait très amateur. Mais quelque chose m’a fasciné chez lui. Tout ce qu’il dit n’est pas précis, mais il arrive à faire sens. Il a une approche complète et parvient à faire des liens que la plupart n’identifient pas au premier abord. »

De son côté, Jiang Xueqin jure se tenir à l’écart des marchés prédictifs. « Parfois, des fans viennent me voir et me demandent de faire des vidéos spéciales, pour dire ce sur quoi il faudrait parier. Cela ferait des millions de vues, c’est sûr ! Mais ça ne m’intéresse pas. » Idem lorsque l’intérêt ne vient pas des parieurs, mais des plateformes elles-mêmes : « À l’été 2025, alors que ma chaîne YouTube commençait à émerger, Polymarket m’a contacté pour me proposer un partenariat commercial. Là aussi, j’ai dit non. »

« Mon père me défonçait la gueule »

Tant d’autres auraient dit oui et encaissé les tombereaux de dollars. Mais l’oracle autoproclamé est une espèce insolite d’influenceur. Il semble ne pas courir après l’argent, ne vend pas de formations en ligne, pas de merchandising, pas de séminaire hors de prix. « Grâce à mes milliers d’abonnés payants sur Substack, je gagne 500 000 dollars par an, dévoile-t-il. J’ai une maison confortable, une femme et trois enfants. Ça me suffit largement. » Paradoxalement, ce dédain pour les considérations mercantiles ne fait qu’ajouter au flou de ses motivations. Et de sa personne même, mystère le plus obsédant de la « jiangologie ».

Reprenons dans l’ordre. Le jeune Jiang voit le jour en 1976, dans un petit village du sud de la Chine. La pauvreté et la faim forgent l’expérience de ses premières années. Il n’a que 6 ans quand sa famille s’exile à Toronto. Immigrés chinois, ils adoptent rapidement la nationalité canadienne. Sa mère devient couturière. Son père, peu à l’aise en anglais, ne peut pas reprendre son métier d’instituteur et finit plongeur en cuisine. Les désirs d’enseignement du « professeur Jiang » sont-ils l’héritage de ce destin paternel brisé ? « Peut-être, je ne sais pas, se défausse-t-il. Je me fiche franchement de ce que mes parents pensent et font. » La sentence d’une surprenante brutalité trouve sans doute sa source dans la douloureuse adolescence canadienne du devin. « Je me faisais harceler à l’école et, quand je rentrais à la maison, mon père me défonçait la gueule », confie-t-il, avec le même ton volubile qu’il emploie pour déclamer ses visions. Il continue sur le même mode : « J’ai souvent eu envie de me suicider, et la seule chose qui m’en a empêché, c’était de savoir que j’étais venu au monde pour le changer. »

La révélation Asimov

Le salut survient l’année de ses 14 ans, sous la forme d’un rayon de lumière interstellaire venu de la bibliothèque municipale. Il s’agit du roman Fondation, gargantuesque saga intergalactique publiée en 1951 par l’Américain Isaac Asimov. « Je suis tombé amoureux de son écriture, et avant tout de son concept de “psychohistoire”. » Dans cette œuvre culte de la science-fiction, la « psychohistoire » désigne la méthode mise au point par un hyper- statisticien nommé Hari Seldon, qui parvient avec ses calculs savants à prédire le futur des civilisations cosmiques sur des dizaines de milliers d’années. Dès lors, une obsession s’empare du jeune Jiang Xueqin : et s’il était possible de craquer l’équation de Seldon pour l’appliquer au monde réel ?

Après le lycée, le Sino-Canadien intègre Yale, l’une des universités de la très prestigieuse Ivy League, et en sort diplômé d’une licence en littérature anglaise – ce sera sa seule certification académique. Mais plutôt qu’embrasser une carrière d’universitaire nord-américain, il rejoint sa Chine natale. Sur place, le jeune homme devient professeur d’anglais. C’est là, en 1999, qu’il fait une rencontre décisive avec une légende des lettres américaines : Gay Talese. Le père fondateur du « nouveau journalisme » est alors en Asie pour six mois d’enquête. « J’y ai rencontré Jiang, qui ne m’a pas seulement servi d’interprète à travers la Chine, mais qui m’a assisté de bien des façons, se souvient à 94 ans l’écrivain dans un mail qu’il nous adresse. Il m’a impressionné par son intelligence, son esprit, sa curiosité, son charme. Par la suite, nous sommes devenus des amis proches, et il est venu me rendre visite à New York. Il a même aidé à traduire certains de mes livres en mandarin. »

Les droits de l’homme sont des valeurs stupides, un simple outil des Occidentaux pour renforcer leur volonté politique.

Jiang Xueqin

En 2006, Jiang Xueqin part avec les Nations unies en Afghanistan pour des missions éducatives. Mais le trentenaire déchante dans sa nouvelle carrière d’humanitaire. « On ne faisait pas grand-chose, on gagnait beaucoup d’argent, et on voyait des millions de personnes n’avoir rien à manger. J’y ai compris que les droits de l’homme sont des valeurs stupides, un simple outil des Occidentaux pour renforcer leur volonté politique. » Son expérience afghane se transforme en profonde crise cynique, jamais vraiment guérie depuis.

Ses illusions humanistes perdues, Xueqin devient joueur de poker et écume les tournois amateurs de Macao, puis il intègre l’appareil éducatif de la Chine. Concrètement, une décennie durant, il bâtit des passerelles entre lycées chinois et universités américaines, qui en font peu à peu une figure importante de l’enseignement local et un interlocuteur bilingue courtisé par les médias étrangers.

En son for intérieur, pourtant, l’homme est dévoré par la frustration. Il se sent comme un « loser ». Son obsession pour la « psychohistoire » l’habite toujours. D’autant que, depuis cette révélation asimovienne à l’adolescence, le monde a bien changé, et lui avec. Désormais adulte, il s’est familiarisé avec la théorie des jeux, a dévoré les grands textes religieux et littéraires des civilisations humaines, fricoté avec les mondes politiques comme médiatiques. Les progrès de l’intelligence artificielle prédictive et les nouvelles puissances de calcul disponibles achèvent de le convaincre : c’est dans l’analyse des « patterns historiques » (ces motifs récurrents au fil des époques) et des « motivations cachées » de chaque État que se trouve l’équation pour prédire l’avenir des nations.

Gloubi-boulga conservateur

En 2018, l’oracle en devenir est recruté par la Moonshot Academy – une étrange université privée de Shanghai censée former ses étudiants à la « prospérité de la civilisation humaine » – pour enseigner les fondements de la philosophie occidentale. L’occasion de mettre à l’épreuve, puis de partager, sa propre vision du monde. L’enseignant prend confiance, commence à filmer ses cours, et, le 21 juin 2023, la première vidéo de sa chaîne Predictive History est en ligne. Jiang Xueqin est un personnage romanesque digne d’Asimov.

Bien sûr, la réalité est plus rêche, et le « professeur Jiang » n’est pas la transposition du psychohistorien Hari Seldon dans le monde réel. Les prédictions réussies côtoient les prophéties ratées, et sa science s’apparente plutôt à un gloubi-boulga intellectuel en équilibre sur quelques règles précaires, fruit d’une imagination parasitée par ses failles intérieures et ses biais conservateurs voire conspirationnistes. Ainsi, dans les visions de Xueqin, le féminisme a ruiné la civilisation humaine, l’Holocauste n’existe pas, « faute de preuves », et chaque nation est réduite à une motivation cachée et éternelle. Qu’un même peuple puisse cultiver une large diversité d’opinions ne l’intéresse pas. Dans son système, par exemple, Israël n’aspire qu’à s’étendre jusqu’aux frontières du « Grand Israël » (la théorie nationaliste d’un royaume biblique du Nil à l’Euphrate), la Russie ne vit que pour l’avènement de la troisième Rome, et l’Iran ne cherche qu’à recomposer le vaste Empire perse.

Un « nouveau variant » du complotisme

« Jiang Xueqin m’apparaît comme un nouveau variant du théoricien du complot, jauge Daniel Tutt, philosophe à l’Université George-Washington, spécialiste des mutations culturelles du capitalisme. D’ordinaire, les complotistes traditionnels s’insèrent dans un spectre politique bien établi : ils sont d’extrême droite ou d’extrême gauche. Lui n’appartient à aucun des deux. C’est un libéral avec une légitimité intellectuelle, qui ne dénonce jamais rien mais propose des visions anxiogènes de l’avenir. »

De fait, derrière la figure désormais revendiquée du prophète, les facettes du personnage Jiang Xueqin sont nombreuses. N’est-il qu’un amoureux de la littérature et de la géopolitique qui lit seulement le réel au prisme de la (science) fiction ? Un théoricien confusionniste trop malin pour s’enfermer dans une catégorie, et trop obsessionnel pour accepter la contradiction ? Un oracle parfois chanceux, parfois scandaleux ? Le produit d’une époque où le monde et ses drames ne sont qu’une vaste matrice spéculative ? Plus romanesque encore, est-il la marionnette d’une « psyop », une manipulation à grande échelle diligentée par la CIA, comme l’avance un nombre croissant d’internautes ?

Ironiquement, l’intéressé se fiche des spéculations le concernant. Seul l’avenir le mobilise, et notamment le sien, aux ambitions démesurées. « Je veux créer un réseau d’établissements autour du monde pour former l’élite de demain. J’ai même un nom, déjà : les écoles Fondation, confie-t-il. Et, sait-on jamais, peut-être que cette communauté de pensée deviendra une religion ! » Après tout, dans les mythes grecs, l’oracle était dépositaire de la parole divine.

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