Victor, tignasse brune et vêtements froissés, est assis en bout de table dans le grand appartement familial de Neuilly (Hauts-de-Seine). Derrière lui, sur l’une des cheminées du salon, sa mère en robe de mariée le toise depuis un cadre photo. Le jeune homme de 24 ans cherche encore la « femme de sa vie ». La trouvera-t-il grâce à NOB ? Il s’est inscrit en janvier sur cette application de rencontre réservée aux noms à particule, dont le slogan est « Meet Nobility » (« rencontrez la noblesse »). Pour créer son profil, il a dû se soumettre à un système de vérification strict et prouver son appartenance à la noblesse, arbre généalogique à l’appui. « Rien de bien compliqué : je descends d’une des vingt familles les plus anciennes d’Europe, anoblie par Louis le Pieux, fils de Charlemagne », flambe l’étudiant en histoire dans un t-shirt à l’effigie de Jack Sparrow, le pirate des Caraïbes de Disney.
Chaque mois, les 500 utilisateurs de NOB s’allègent de 10 € pour appartenir à ce que Jeanne de Chalon, fondatrice de l’application, qualifie de « communauté haut de gamme ». Ses conditions générales d’utilisation prônent « l’Excellence », « la Protection de nos Noms », « le Sens de la Famille ». L’entrepreneuse de 33 ans récite au téléphone les fondements de cet entre-soi : « Entre nobles, on a des histoires de famille ensemble, des activités en commun : le scoutisme, l’équitation, le polo. Une attache particulière à la religion catholique, aussi. C’est important de rester avec des personnes qui nous ressemblent, quelqu’un du même milieu, qui a un château de famille par exemple. »
L’idée lui vient en 2020, pendant la pandémie de covid. Comment continuer à rencontrer ses pairs à une époque où même les rallyes et les bals – lieux traditionnels où se côtoie et se sélectionne cette jeunesse à particule – sont interdits ? Entourée d’Alexis de La Fléchère, aujourd’hui présentateur de la matinale week-end d’Europe 1, et d’Armand de Coniac, ancien président des Jeunes de la noblesse française (JNF), Jeanne de Chalon lance NOB en novembre 2025. Ses deux cofondateurs n’ont pas donné suite aux sollicitations de Revue21.
De virils mottos latins
Vue de l’extérieur, cette appli de dating pour aristos se fond dans le moule inventé par Tinder et raffiné en mode communautaire par Grindr (pour les hommes gays, bi, trans ou queers), Heavn (pour les chrétiens), JSwipe (pour les juifs) ou encore Gleeden (pour les « personnes mariées infidèles »). Un profil accrocheur, quelques photos flatteuses, et ce geste devenu universel : swiper à gauche pour passer, à droite pour espérer matcher. Sauf que, sur NOB, il est de bon ton pour les jeunes ducs, comtesses ou princes d’y étaler les armoiries, blasons et devises qui guidaient jadis leurs aïeux. S’invitent alors, sous l’usuel selfie, de virils mottos latins comme Concussus surgo (« battu, je me relève ») ou Contendit ad cœlos (« il tend vers les cieux »).
Pour agrémenter leurs profils, les utilisateurs peuvent choisir des catégories classiques comme « sports », « culture », « activités sociales »… Les sous-catégories, elles, le sont moins. Côté sports, le football, le rugby et le basket sont les grands absents – remplacés par la fauconnerie, le dressage, le croquet. La culture se résume en cinq points : collection d’antiquités, châteaux, généalogie, littérature et poésie. Quant aux activités sociales, le choix oscille entre salons littéraires, théâtre, philanthropie, dîners de gala et bals.
« Filles de gauche »
Officiellement, la noblesse n’existe plus depuis 1848. Officieusement, elle subsiste au rang d’héritage, et les quelque 3 000 familles françaises concernées – moins de 0,2 % de la population – continuent d’entretenir des réseaux très resserrés. Un entre-soi que Victor connaît bien, et avec lequel il cultive une certaine ambivalence. « Deux de mes ex sont aristos. Je les ai rencontrées en rallye, des soirées interminables où t’as l’impression d’avoir reculé d’un siècle. Où ça danse la polka, la valse ou, pour les plus frivoles, le rock », ironise-t-il.
D’ailleurs, Victor a créé son compte sur NOB « par curiosité » plus qu’autre chose, puisqu’il assure préférer les « filles de gauche » qu’il rencontre dans les couloirs de la vieille Sorbonne – lors des soirées de l’association d’œnologie, par exemple. Des femmes « très différentes de [lui], avec qui [il] peut débattre et qui ne vont pas flatter [son] ego déjà colossal », note-t-il sans ironie. Même si, dans l’optique du mariage, il concède que « ce serait plus simple avec une fille de bonne famille, chrétienne. Ça ferait plaisir à mes parents. Surtout si elle peut financer la rénovation de nos propriétés vendéennes [rires] ». Le naturel, on le sait, revient au galop.