« L’arbre comme symbole de l’étranger »

Écrit par Catherine de Coppet Illustré par Léa Taillefert
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« L’arbre comme symbole de l’étranger »
Dans son roman « Éden », l’Islandaise Auður Ava Ólafsdóttir met en scène une linguiste désireuse de planter des bouleaux sur un terrain pelé, comme son pays en compte des milliers. Un défi d’inspiration familiale.
Publié le 17 mai 2024
Article à retrouver dans cette revue
Sport & luxe
Revue XXI n°65
Sport & luxe
La mode se convertit au sportswear. Plongez-vous dans notre dossier sur le rapprochement entre deux univers longtemps irréductibles.
Été 2024

En Islande, les arbres sont rares. Ils sont le symbole de l’étranger. La première fois que je suis allée au Danemark, j’avais 14 ans, je me souviens encore de ma fascination en découvrant les pommiers et les poiriers. Notre pays touche le cercle polaire alors, le Danemark, c’est déjà le Sud pour nous ! Un ami qui rentrait de vacances en Finlande, il y a quelques années, m’a dit : « Le problème, là-bas, c’est que tu ne vois pas le paysage, à cause des arbres. » Le paysage, pour un Islandais, c’est l’espace, le silence. Dans notre pays, il y a une blague d’ailleurs qui dit : « Qu’est-ce que vous faites si vous vous perdez dans une forêt ? – Vous vous levez ! » En raison du sol volcanique, un arbre peut mettre quinze ans à atteindre la taille d’un mètre. 

Ma mère avait la main verte cependant. Dans le jardinet de notre maison à Reykjavik, elle avait installé des plants de bouleau. Elle avait aussi planté, dans les années 1950, sept boutures de sapin que mon père avait rapportées en bateau de Scandinavie, où il allait pour son travail. Mon père avait un petit terrain en dehors de la capitale, au milieu d’un champ de lave. C’était de la rocaille sur dix centimètres de profondeur. Mais chaque année ma mère savait précisément de combien de centimètres chaque sapin avait poussé. J’ai passé mes étés là-bas, on essayait avec mes frères et sœurs d’attraper les nids des oiseaux migrateurs. 

Rêve de cabane perchée

Mon rêve ultime, c’était une cabane perchée, comme celle dans l’un des romans d’Enid Blyton [autrice de la série du « Club des cinq », ndlr]. Je voulais grimper dans les arbres. Mon préféré était l’érable sycomore de ma grand-mère, qui habitait au centre de Reykjavik une petite maison de bois, construite par mon grand-père. Devant, il y avait un tout petit jardin, sur lequel poussait cet arbre isolé. Il n’était pas très haut, évidemment. Mais je me souviens qu’à 7 ou 8 ans je rêvais d’y monter. Son écorce était rugueuse, ce n’était pas si simple.

L’érable de ma grand-mère n’avait qu’un seul congénère de la même espèce dans la capitale, planté dans un jardin public en centre-ville en 1918, l’année de l’indépendance. Il est considéré comme le plus beau et le plus fameux arbre de l’île. À la maison, on parlait souvent de cet autre érable,
on se demandait jusqu’où allaient ses racines. On plaisantait en se demandant si elles couraient jusqu’au Parlement, qui est au moins à une centaine de mètres de là. Est-ce qu’il fallait arroser le bout de ses racines ? On imaginait demander à l’un de mes oncles, qui y travaillait. Depuis, le jardin public a été transformé en parking mais l’arbre est toujours là. L’érable de ma grand-mère doit toujours être debout, lui aussi. Sa maison est devenue une crèche. 

À la fin de sa vie, ma mère s’est mise à saluer les sapins, en faisant mine de leur serrer la main. Trois d’entre eux sont morts en 2021 sous le coup de tempêtes, les quatre restants mesurent vingt mètres aujourd’hui. Sur ce même terrain qui appartenait à mon père, je me suis mise à planter des bouleaux, comme ma mère et comme l’héroïne de mon dernier livre. Il y a maintenant une vraie forêt… de trois mètres de haut !

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