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Comment le street art est entré à l’Élysée

Écrit par Philippe Vasset et Clément Fayol Illustré par Léa Taillefert
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Comment le street art est entré à l’Élysée
Comment le street art est entré à l’Élysée
Épisode 1
Comment le street art est entré à l’Élysée
Macron et l’histoire secrète de sa Marianne (1/2). Une toile street art trône à l’Élysée depuis 2017. Sa provenance intriguait…
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Ombres au tableau de la République
Épisode 2
Ombres au tableau de la République
Macron et l’histoire secrète de sa Marianne (2/2). Après l’élection de 2017, la presse commence à s’intéresser à la toile…
Alors qu’Emmanuel Macron se lance dans la course présidentielle en 2017, le candidat cherche à asseoir une image novatrice. Une opportunité surgit avec une toile street art représentant Marianne. Où se mêlent un galeriste parisien, un propriétaire de théâtres et un petit cercle d’initiés.
Publié le 19 février 2024
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Sur les murs crème, on ne voit qu’elle. Ses couleurs saturées éclipsent le gris clair des canapés et les couleurs éteintes des deux autres œuvres accrochées dans la pièce, les tapisseries Lavande, de Pierre Alechinsky, et Encre de Chine et Terre de Sienne, de Hans Hartung. Agressivement bleu, blanc et rouge, la Marianne street art – baptisée Liberté, Égalité, Fraternité – aimante les regards. Emmanuel Macron l’a placée face à son bureau, entre les deux fenêtres du salon d’angle qu’il a choisi comme pièce de travail dès juin 2017. C’est sans doute l’œuvre que le chef de l’État aura le plus contemplée depuis son élection. Celle aussi que ses communicants ont le plus activement utilisée.

La République décomplexée

Et pour cause : cette Marianne-là est signée Shepard Fairey, l’artiste américain également connu sous le pseudonyme d’Obey. Celui-là même qui a dessiné le fameux portrait de Barack Obama frappé du slogan « Hope » (Espoir). L’affiche, largement reprise, a porté chance au prétendant démocrate, élu à la Maison Blanche. L’esthétique de la Marianne, urbaine et colorée, tranche avec le décor compassé de l’Élysée, offrant l’image d’un président en prise avec la jeunesse. Conscients de son pouvoir, les services de communication de la présidence française n’ont cessé de la mettre en scène, l’utilisant comme arrière-plan de nombreuses interventions télévisées et photographies officielles.

La toile est un concentré de tous les symboles qu’Emmanuel Macron tente d’incarner depuis sa première élection. Ceux d’une République moderne et décomplexée, à l’aise avec les circuits de la mondialisation et les expressions artistiques les plus contemporaines – appréciées à la fois dans les escaliers des cités et les salles de conseils d’administration. Tellement emblématique qu’il est tentant d’aller y voir de plus près, pour vérifier que le chromo est à la hauteur de la réalité. Mais quand on commence à se pencher sur son histoire, cette Marianne-là révèle aussi certains travers de la présidence Macron : communication à outrance et effacement, parfois, de la frontière entre intérêts publics et privés.

Car la fameuse toile, dont XXI a entrepris de reconstituer le parcours, ne figure ni à l’inventaire des collections du Centre national des arts plastiques (Cnap) ni à celui de l’Élysée. Elle appartient à un particulier, admirateur et conseiller autoproclamé d’Emmanuel Macron – qui l’expose au sein du palais présidentiel depuis sept ans. Une situation totalement inédite dans l’histoire de la Ve République, et largement occultée par les services de la présidence. Ces derniers, sollicités à de nombreuses reprises, ont prudemment esquivé nos questions. 

L’artiste au chevet d’Obama

L’auteur de la toile, Shepard Fairey, est devenu mondialement célèbre dans les années 1980… grâce à une blague. Pour impressionner ses amis, celui qui n’est alors qu’un jeune skateur confectionne un autocollant reproduisant le visage menaçant d’un célèbre catcheur français, André le Géant, et accompagne ce masque patibulaire du slogan « Obey » (Obéissez). Rapidement, le sticker essaime dans le monde entier. De Los Angeles à Tokyo en passant par Paris, les skateurs l’utilisent pour marquer leur territoire, ou décorer leurs planches. Porté par ce succès inattendu, l’artiste produit d’autres autocollants, puis des affiches, qu’il colle lui-même dans la rue, en toute illégalité. Ne signant rien, par peur des représailles, il n’est alors connu que sous le nom d’Obey.

À mesure que des musiciens reprennent ses créations pour des pochettes de disques, l’artiste sort peu à peu de l’anonymat, et apparaît sous son véritable nom. En parallèle, Shepard Fairey prend ses distances avec les collages illégaux, et intègre doucement les circuits balisés de l’art. L’homme lui-même, athlétique, cheveux courts et toujours vêtu de noir, ressemble plus à un artiste conceptuel qu’à un peintre à la bombe. Sa normalisation rapide est couronnée, en 2008, par le succès planétaire de l’affiche « Hope » représentant Barack Obama.

En novembre 2015, c’est donc une sommité du street art qui réagit, depuis Los Angeles, aux attentats venus ensanglanter la capitale française. Shepard Fairey est d’autant plus touché par le drame qui vient de survenir à Paris qu’il doit, cinq jours plus tard, inaugurer au premier étage de la tour Eiffel une installation : Earth Crisis, un globe peint censé alerter sur l’urgence écologique à la veille de la conférence mondiale COP21 pour le climat.

Pour exprimer sa solidarité avec les Parisiens meurtris, le graphiste décide donc de réutiliser une figure féminine utilisée pour l’une de ses œuvres, Make Art Not War, un poster dénonçant la guerre en Irak. À l’origine, l’artiste avait trouvé le visage de la femme en question sur un vieux programme de musique français datant du début du XXe siècle. Apposé sur un drapeau bleu, blanc, rouge, ce visage aux lourds cheveux ornés de fleurs devient Marianne, accompagnée de la devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Réalisée en vingt-quatre heures, et proposée en téléchargement libre l’affiche est immédiatement diffusée sur les réseaux sociaux, accompagnée d’un message de condoléances. Forte de la popularité de son créateur, elle devient virale.

En juin 2016, la Marianne de Shepard Fairey se déploie sur six mètres de haut, près de la place d’Italie, à Paris.

Sept mois plus tard, en juin 2016, la Marianne se déploie sur six mètres de haut, sur le flanc d’un immeuble près de la place d’Italie, à Paris. Celui qui lui a fait franchir cette première marche vers l’Élysée est un personnage clé du petit monde du street art, le galeriste Mehdi Ben Cheikh. Grand, le front haut et le cheveu ras, l’homme est le propriétaire d’Itinerrance, l’une des premières galeries françaises dédiées à ce courant. Il représente Shepard Fairey dans l’Hexagone. C’est aussi un fin politique : son frère cadet, Karim Ben Cheikh, a été consul général de France à Beyrouth avant d’être élu, en 2022, député du groupe Écologiste-Nupes de la 9e circonscription des Français de l’étranger, qui couvre l’Afrique de l’Ouest et le Maghreb. Dès l’ouverture de sa galerie dans le XIIIe arrondissement de Paris en 2004, Mehdi Ben Cheikh a développé des liens avec des élus, au premier rang desquels le maire socialiste du quartier, Jérôme Coumet, un amateur déclaré d’art urbain.

Le galeriste, le maire et les mécènes

C’est ainsi que le représentant de Shepard Fairey en France s’est très vite occupé de produire des œuvres in situ sur les murs du sud-est parisien. Il a créé avec la municipalité l’Association de promotion des arts urbains, qui mandate des artistes pour peindre des façades d’immeubles. Le groupement bénéficie du soutien de nombreux mécènes, parmi lesquels Artémis, la holding patrimoniale de la famille Pinault, la Fondation Sisley-d’Ornano des cosmétiques éponymes, et la Compagnie de Phalsbourg du promoteur immobilier Philippe Journo. Les street artists choisis par Mehdi Ben Cheikh pour ces projets démesurés sont souvent représentés par sa propre galerie, et n’oublient jamais de gratifier la mairie de l’arrondissement de l’une de leurs œuvres. Par ce biais, celle-ci est dotée d’une des collections d’art urbain les plus fournies du pays, dont une partie est exposée dans son grand escalier.

Lorsque l’artiste phare d’Itinerrance revient en France en juin 2016, c’est pour ajouter sa troisième fresque au patrimoine local, la Marianne. L’emplacement choisi cette fois-ci est particulièrement bien exposé : le 186 de la rue Nationale est situé au coin du boulevard Vincent-Auriol, l’une des principales artères du quartier, et peut se voir depuis la ligne no 6 du métro aérien. Si l’affiche originale ne faisait que 60 cm sur 45 cm, la peinture murale, elle, s’étale sur plus de six mètres de haut. Ce déploiement décuple la célébrité de la toile du 13-Novembre, et attire l’attention du monde politique, jusqu’alors peu sensible au street art. Voilà une œuvre contemporaine sur laquelle pavoise la devise nationale ! Jérôme Coumet se démène pour faire la promotion de « sa » Marianne, n’hésitant pas à poser pour la presse et les réseaux sociaux sur les nacelles qui ont servi à Sherpard Fairey pour la peindre. Bientôt, le visage monumental capte l’attention d’un proche d’Emmanuel Macron, alors ministre des Finances de François Hollande… mais qui, déjà, ne fait plus mystère de ses ambitions.

En février 2017, Macron est encore perçu comme un homme aux convictions floues.

Six mois plus tard, au début de l’année 2017, la campagne présidentielle bat son plein. Tandis que François Fillon est progressivement débordé par les révélations sur les faveurs qu’il a accordées à sa femme et ses enfants, notamment par le biais de son allocation de député, Emmanuel Macron grimpe dans les sondages. Un homme est aux premières loges : le producteur de spectacles Jean-Marc Dumontet. Promoteur historique de l’imitateur Nicolas Canteloup, il est propriétaire de plusieurs salles parisiennes, dont le théâtre Antoine, le Point-Virgule et Bobino. Avec quelques autres, dont l’ancienne secrétaire générale de la Villa Medicis, Claudia Ferrazzi, il conseille le candidat d’En marche sur les questions culturelles, lui fait rencontrer des artistes et lui ouvre les portes de ses théâtres, où ont lieu plusieurs meetings.

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Jean-Marc Dumontet s’est également découvert une passion pour le street art en 2015. C’est ainsi qu’il s’est mis à fréquenter la galerie Itinerrance, et les ventes Urban Art qu’organise chez Artcurial le commissaire-priseur Arnaud Oliveux, très proche de Mehdi Ben Cheikh. De multiples sérigraphies de Shepard Fairey sont passées sous son marteau, ouvrant l’artiste à un public plus fortuné. La première œuvre d’Obey acquise par le propriétaire de théâtres est une sérigraphie, What is the Cost of Oil, qui dénonce le coût environnemental de l’extraction pétrolière.

Lorsque Jean-Marc Dumontet se rend le 4 février 2017 au rassemblement qu’organise le parti d’Emmanuel Macron au Palais des sports de Lyon, il est donc déjà collectionneur de Shepard Fairey. Ce jour-là, près de 8 000 personnes ont fait le déplacement. Le show est millimétré, et le discours saturé de formules choc. En marche n’a pas encore publié son programme, et nombreux sont ceux qui perçoivent le candidat comme un homme aux convictions floues. Pour combattre cette image, celui qui n’est en lice que depuis trois mois lance à la foule qui l’acclame : « Pensons à trois mots qui seront notre avenir, parce que nous allons leur redonner leur sens : liberté, égalité, fraternité. » Assis au premier rang, aux côtés des académiciens Marc Lambron et Erik Orsenna, Jean-Marc Dumontet fait immédiatement le lien avec la Marianne de Fairey. La réinterprétation des symboles nationaux opérée par le street artist, voilà qui illustrerait parfaitement la position qu’essaie de tenir Emmanuel Macron.

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