Comment ne pas écrire l’« édito sur Roosevelt »

Écrit par Guillaume Gendron
1er juin 2026
portrait de Guillaume Gendron
photo Étienne Boulanger
Quand l’histoire tangue, le journalisme ne peut se tenir éloigné des clairs-obscurs, des odeurs de soufre et des contradictions de l’époque. « Le vrai pouvoir d’un journaliste, ce n’est pas ce qu’il écrit, mais ce qu’il n’écrit pas » : cette réplique du film de Xavier Giannoli « Les Rayons et les Ombres » nourrit l’édito du nouveau numéro de Revue21.
2 minutes de lecture

« Mon édito, c’est Roosevelt. » La réplique, tirée du film de Xavier Giannoli Les Rayons et les Ombres, ne m’a pas lâché ces dernières semaines. Dans cette phrase balancée lors d’un comité de rédaction par le collaborationniste Jean Luchaire, incarné par Jean Dujardin, il y a tout le renoncement au journalisme. Cinq mots, seulement, qui reviennent comme une hantise au moment d’écrire l’éditorial du nouveau numéro de Revue21 (no 73 – été 2026).

Pacifiste de centre gauche avant la guerre, ce médiocre patron de presse se mettra au service des nazis durant l’Occupation. Par aveuglement, amitié, lâcheté, goût du luxe et du stupre, tout cela mélangé, jusqu’à l’ignominieux repli à Sigmaringen. Lors de la sortie du film en salle, mi-mars 2026, universitaires et critiques se sont d’ailleurs écharpés sur les libertés (pardonnables ?) ainsi que l’empathie (mal dosée ?) que le réalisateur a faites siennes pour dépeindre cette abjecte trajectoire.

Écrire comme on regarde ailleurs

Quoiqu’on pense de cette fresque aussi ambitieuse qu’ambiguë, et au-delà des récupérations droitières cherchant à faire coller ce destin maudit à un contre-récit plaçant la gauche aux avant-postes de la collaboration, Les Rayons et les Ombres a le mérite de présenter nettement le dilemme moral qui se présente à tout journaliste. D’autant plus quand l’histoire tangue. Perversement, dans le film, c’est Otto Abetz, l’ambassadeur du IIIe Reich joué par August Diehl, qui l’expose le plus lucidement : « Le vrai pouvoir d’un journaliste, ce n’est pas ce qu’il écrit, mais ce qu’il n’écrit pas. »

Ainsi, quand Luchaire-Dujardin annonce qu’il écrira sur les atermoiements du président américain au début de la guerre, c’est pour éviter de prendre position sur les derniers décrets anti-juifs. Il écrit ailleurs comme on regarde ailleurs. Certes, je n’ai pas le souffle des sbires du Führer dans la nuque. Mais cette question n’en reste pas moins centrale, d’autant plus dans une revue trimestrielle comme celle que nous publions cette semaine : qu’est-ce qu’on oublie ou rend invisible ? Derrière chaque édito, chaque enquête, chaque reportage, trois ou quatre autres, bien différents, auraient pu être imprimés. Pourquoi ceux-là et pas les autres ? Quel sens donner à nos priorités, nos si élégamment nommés « pas de côté » ?

L’édito doit-il « rattraper » ce qui manque, l’actualité la plus signifiante, brûlante – évidente ? Dans ce cas, faudrait-il tous les écrire sur Donald Trump, à courir pantelant derrière sa dernière outrance, sa nouvelle guerre… (On raconte d’ailleurs, dans Revue21, l’édifiante errance d’Olivia Nuzzi, reporter star avalée par cette carnavalesque Maison Blanche, jusqu’à tout perdre. Matière à film « giannolien », c’est certain.) Au fond, tout l’enjeu est de savoir identifier les « Roosevelt » de l’époque, les sujets qui font diversion.

Brutalisation générale

Une autre phrase claque dans Les Rayons et les Ombres. Cette fois dans la bouche du procureur qui condamne Luchaire à mort lors de l’épuration : « Ce que la lâcheté rend subtil… » Vertige. Sommes-nous trop subtils ? Par vents mauvais, quelle nuance est coupable, quelle distance intenable ? Est-il temps d’entrer dans la bagarre ? De se mettre au diapason de la brutalisation générale, audible et visible partout, de Trump (encore et toujours) à nos chaînes d’info continue ? Quelque part, l’écrivain Jérôme Ferrari ne nous dit pas autre chose quand il écrit qu’il y a « tant de façons d’être obscène » – subtilité incluse.

Sauf que. La fameuse sentence du procureur est en fait la paraphrase d’une fulgurance d’Emil Cioran, philosophe loin d’être irréprochable face au fascisme. Pire, c’est sa soif d’absolu (l’inverse de la nuance) qui nourrira, dans sa jeunesse, une certaine fascination pour le nazisme.

Alors, au risque de bricoler un oxymore, disons qu’il y a chez nous la croyance en une radicalité subtile. Cette foi dans l’enquête long format, le récit XXL, à se coltiner le clair-obscur, les odeurs de soufre, les zones d’ombre, les contradictions de l’époque.

Ausculter le doute, l’écrire, trancher.

Tout, sauf faire l’édito sur Roosevelt.

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