C’est une scène qu’on peine à imaginer. En décembre 2019, un revenant est apparu au cœur de Berlin. La pierre tombale de Franz von Papen, arrachée à la terre par des activistes locaux, a été trimballée jusque devant le siège de l’Union chrétienne-démocrate, la CDU. Profanation au message limpide, alors que le parti de centre droit, longtemps dirigé par la figure consensuelle d’Angela Merkel, opère des rapprochements avec l’AfD, première force d’extrême droite outre-Rhin. Nul n’ignore là-bas que le chancelier von Papen fut l’un des tristes sires qui, en pactisant par opportunisme avec un certain Adolf Hitler, ont ouvert les portes du pouvoir aux nationaux-socialistes en 1933.
Ce happening macabre est convoqué avec gravité par Johann Chapoutot dans son dernier opus, Les Irresponsables. Signe des temps que ce fantôme jeté sur le parvis berlinois. Signe des temps aussi que le succès en France de ce livre d’histoire, publié en février 2025 dans la vénérable collection NRF Essais de Gallimard. Près de 70 000 exemplaires vendus en un an, selon l’éditeur, pour une chronique – certes rigoureuse et haletante – des dernières heures de la république de Weimar, c’est un tour de force. Le professeur d’histoire contemporaine y raconte les âmes damnées qui ont coulé la démocratie allemande. Mais, entre les lignes, c’est la France d’aujourd’hui qui doit se reconnaître.
La possibilité du glissement
Chapoutot l’a souvent répété : l’historien « adresse au passé le questionnaire du présent ». Le dispositif des Irresponsables fonctionne sur un entrelacs de suggestions souvent convaincantes, parfois bourrines, qui clignotent dans notre direction : une dissolution du Parlement, un magnat de la presse réactionnaire, un chef d’État mis en minorité qui abuse du « 48.2 » pour gouverner en court-circuitant les députés… Car, nous apprend le spécialiste du droit nazi, même notre Constitution de la Ve République, avec son célèbre article 49.3 et son état d’urgence autorisé par l’article 16, aurait été directement inspirée de celle de Weimar. Deux régimes démocratiques qui contiennent dans leurs tables de la loi la possibilité du glissement autoritaire. Pour le lecteur voyageur dans le temps, la chasse aux points communs devient presque un jeu à finir soi-même, à la façon de ces dessins dont il faut relier les traits. Avec l’impression troublante d’être les prisonniers d’un mauvais remake des années 1930.
Mais, une fois ces lunettes sur le nez, ne ratons-nous pas la singularité de ce qui se joue ici et maintenant ? C’est la question posée à Johann Chapoutot, vers la fin du repas d’une heure et demie qu’il a accordé à Revue21 au mois d’avril 2026. « Ce n’est pas moi qui l’ai faite le premier, cette référence, c’est eux, tranche-t-il devant les derniers débris de son escalope milanaise. Moi, j’ai jamais fait de salut nazi en amphi. Elon Musk, si, en mondovision. Steve Bannon aussi. Moi, je n’ai pas de portrait du maréchal [Pétain] ou du Führer dans ma chambre. Les supposés “brebis galeuses” du RN, si. Cette référence, elle existe. Elle est multiple, réitérative, obsessionnelle, c’est un fait social. Et donc, en tant qu’historien, je suis obligé de m’en saisir. »
Entre Mélenchon et de Villepin
Le rendez-vous n’a pas été facile à obtenir. L’universitaire de 47 ans a plusieurs fois annulé à la dernière minute et reporté – expliquant qu’il enchaîne les allers-retours dans le Sud, désormais proche aidant au chevet de son père malade. Plutôt que dans un bistro de Fontainebleau, où il a suivi sa compagne magistrate dont il est aujourd’hui séparé, son choix s’est porté sur le Marco Polo. Une adresse notoirement mondaine du 6e arrondissement de Paris, tenue par Renato Bartolone, le frère de Claude, ex-président de l’Assemblée nationale. Johann Chapoutot ne l’ignore pas, puisqu’il l’a lui-même découvert à l’invitation d’un de ses célèbres habitués, Dominique de Villepin. Une rencontre qu’il a « adorée », avec un homme « très intelligent, très drôle, très cultivé, impeccable sur le droit international, sur le Liban, sur Gaza ». Il ajoute au passage avoir pris un café avec Jean-Luc Mélenchon, qui lui a paru « brillant, humain, gentil, quelqu’un dont la sensibilité est à fleur de peau ».
Les Irresponsables a connu un destin curieux. Bouquin d’histoire bien charpenté, l’objet a été recyclé pendant les dernières municipales en un tract de 304 pages de long. Sa couverture a été brandie partout où le refus de la gauche (socialiste, écologiste, etc.) de s’allier à La France insoumise (LFI) pouvait donner la victoire au Rassemblement national (RN). « Lisez ça », ordonne encore récemment le député « insoumis » Antoine Léaument sur X (ex-Twitter) à un internaute, tandis que son collègue Éric Coquerel apostrophe similairement le candidat socialiste marseillais Benoît Payan. Livre catalyseur d’une époque qui se bagarre avec les fantômes des années 1930 et 1940 tout en peinant à les nommer. Qui prononce une minute de silence à l’Assemblée nationale pour la mort d’un jeune militant néonazi, Quentin Deranque. Et qui s’écharpe sur le sens qu’il faut donner au « salut romain » du multimilliardaire Elon Musk ou sur la portée du film de Xavier Giannoli consacré à un collaborationniste, Les Rayons et les Ombres. Un chaos dont se joue le magazine satirique d’extrême droite Furia, qui demande benoîtement à la une de son numéro d’avril 2026 s’il ne faudrait pas « ressusciter » Adolf Hitler en vue de la présidentielle.
Dans cette confusion, Johann Chapoutot tire au canon et offre un brûlant recodage. Voici qu’émerge du brouillard une sorte d’hyper-érudit normalien, parfaitement germanophone, dont les travaux sur la pensée nazie font référence. Qui dans un même souffle peut dire « herméneutique », « heuristique » et « sui generis » sans perdre un public profane, puis traiter dans une conférence Emmanuel Macron de « serpillière qui se serait évidemment couchée devant Hitler dans les années 1930 ». Là, ce n’est plus la couture fine d’un historien à la recherche d’« effets de contemporanéité » – c’est autre chose.
Des airs de nécromancien
Ce qui est certain, c’est que, depuis quelque temps, ce professeur en Sorbonne fait plus qu’interpréter nos spectres. Il les invoque, les agite. Il a des airs de nécromancien – celui, au sens étymologique, qui fait revenir les morts pour deviner l’avenir ou, en l’espèce, le conjurer. Curieusement, c’est Johann Chapoutot qui, dans un texte de 2023, fixait les limites que Johann Chapoutot ne devrait pas dépasser : « Face à une telle accumulation d’analogies, les spécialistes de la période 1919-1939 semblent bien désarmés pour plaider la nuance : la demande sociale d’interprétation est telle, et les rapprochements sont si évidents, que l’on est prié d’acquiescer pour préserver un peu de son utilité sociale. »
Au Marco Polo, comme le promet son site internet, l’ambiance est « feutrée ». Il y a de vieilles peintures de Venise accrochées au mur, des rideaux rouges en velours séparent les tables. Renato Bartolone serre la main de l’historien et tutoie notre voisine, qui par le hasard des circonstances se trouve être Martine Aubry. Chapoutot, qui porte un polo Lacoste couleur sombre mais trouve la température ambiante encore trop élevée, demande à fermer les radiateurs – la requête ne lui est pas accordée. Détail thermique qui prendra son importance lorsqu’il sera question plus tard de sa situation matérielle. « Je n’ai pas de “besoins” – pas de bagnole, pas de permis. Zéro, rien, balaie le professeur. Mon seul luxe, c’est des polos qui me permettent de ne pas avoir chaud. »
C’est déjà dans un de ses fidèles polos Lacoste qu’il a récité l’été dernier l’alphabet devant la caméra de Denis Robert. L’idée a pris forme lorsque le fondateur de Blast – qui le qualifie d’« ami » – et Nina Robert, sa fille réalisatrice, sont allés passer quelques jours chez lui dans le Jura. Ils y découvrent, non loin des sources de l’Ain, cette large bâtisse dans laquelle l’historien père de deux filles passait, enfant, tous ses étés. Après quelques discussions sur le choix des mots (A comme antiquité, N comme négationnisme, T comme Trump), voici dans la boîte un morceau de culture internet instantanée. Tournée en quelques prises étalées sur quatre jours (selon Robert) ou un seul (selon Chapoutot), la série est, depuis sa mise en ligne en janvier 2026, un succès foudroyant. La dernière vidéo, qui conclut l’alphabet par la lettre H (comme histoire et non comme Hitler, point Godwin évité), a été vue 100 000 fois en une journée.
On a gardé ces images de défilés au cordeau, d’organisation implacable… En réalité, c’était un bordel immonde, le IIIe Reich.
Johann Chapoutot, historien
Cet abécédaire façon Gilles Deleuze correspond bien à l’érudition à 360 degrés et à l’expression ciselée d’un rhéteur hypermnésique, capable de convoquer des scènes des années 1930 au jour et quasiment à l’heure près, tout en les tissant constamment au présent. Comme lorsqu’il raconte la pervitine, amphétamine que les nazis appelaient « panzer-chocolat » et distribuaient à la Wehrmacht pour stimuler ses performances. Puis lorsqu’il parle des Enhanced Games qui doivent se tenir en ce mois de mai 2026, ces Jeux olympiques sous dopants financés par Peter Thiel, le cofondateur de PayPal et de Palantir. La continuité, théorise Chapoutot, d’une logique « illimitiste », qui vise le toujours-plus, « la production maximale », « l’éternité », « la planète Mars » – références aux obsessions transhumanistes et spatiales des élites de la Silicon Valley.
Le lien qui relie entre elles toutes ces incursions temporelles est l’idée que le IIIe Reich n’a pas été une aberration historique vite refermée, mais une continuité, un parachèvement – certes caricatural et difforme – de processus bien ancrés dans la modernité. Ainsi, la mort physique d’Hitler ne peut pas être la fin des lames de fond qui lui ont permis d’advenir. Plus prosaïquement, si le passé des nazis ne passe pas, c’est aussi que ces derniers ont méthodiquement préparé leur légende. « Ils ont tout fait pour qu’on ne les oublie pas, s’échauffe l’historien tout en se resservant de l’eau pétillante. Ils avaient conscience que, même s’ils perdaient, ils gagneraient à tous les coups. Parce qu’ils avaient créé un monde symbolique qui les ferait survivre dans leur gloire. » David Bowie, enchaîne-t-il, l’avait dit le mieux : les nazis ont inventé le show. Les livres d’histoire en ont gardé « ces images de défilés au cordeau, cette espèce de géométrie humaine impeccable, d’organisation implacable… Alors qu’en réalité, c’était un bordel immonde, le IIIe Reich ».
La rémanence de ce « Reich de mille ans » a frappé Chapoutot dès ses années de thèse sur l’Antiquité et le nazisme. Une collision qui lui aurait été soufflée par les ruines au milieu desquelles il a grandi, entre vestiges antiques (« l’emporion grec de Saint-Blaise », non loin de Marseille) et vieux bunkers nazis. Image un peu trop parfaite, comme si l’historien célébré se prenait au jeu de « l’illusion biographique » qu’avait démasqué Pierre Bourdieu : on retisse rétrospectivement sa vie comme un fil écrit à l’avance. Essayons néanmoins de le tirer.
« De petite classe moyenne »
Johann Chapoutot est né en juillet 1978 à Martigues, dans les Bouches-du-Rhône. Son prénom, qui se prononce « Yohann », lui vient de lointaines origines autrichiennes. De son enfance, il garde le souvenir d’un petit garçon asthmatique, très proche de ses grands-parents, qui fait auprès d’eux « l’expérience sensible et métaphysique de ce qu’est le temps » ainsi qu’une intuition précoce de « la vulnérabilité infinie de l’être ». L’écolier choisit l’allemand sur l’idée de ses parents pour échapper au lycée du coin – une « stratégie de petite classe moyenne » non couronnée de succès. Qu’à cela ne tienne : brillant élève, il demande à ses profs de l’inscrire à plusieurs épreuves du concours général. Sa dissertation sur le fascisme dans l’entre-deux-guerres lui vaut le premier prix de cette prestigieuse compétition nationale.
Le voilà donc invité, comme le veut la tradition, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. L’historien se souvient très précisément de la scène, un concentré carte postale d’excellence républicaine, et de tous les officiels présents ce jour-là, dont un François Bayrou quadragénaire. Mais il n’oublie pas non plus qu’au même moment, en 1995, quatre communes situées à quelques encablures de Martigues tombent aux mains du Front national (FN, devenu RN en 2018). Laissant derrière lui les turpitudes politiques de sa Provence natale, le jeune premier de la classe s’en va à Paris faire sa prépa – au lycée Henri-IV, s’il vous plaît – et « majore » l’École normale supérieure (ENS) de Lyon en allemand avant de décrocher son agrégation d’histoire en 2001. À l’ENS, si son érudition impressionne, il laisse aussi à certains le souvenir « d’une forme d’arrogance difficile à supporter ». Sur sa lancée, il boucle Sciences Po Paris, dont il trouve le niveau déplorable. « Une catastrophe, se souvient-il sans aménité. On voit bien la matrice dont sont sortis tous ces zombies de plateau télé d’un côté comme de l’autre, un Attal, un Pujadas, cette bande de morts-vivants intellectuels. »
Avant ses 40 ans, Johann Chapoutot a déjà complété le grand chelem académique. Peu d’enseignants-chercheurs ont eu une carrière aussi fulgurante : professeur des universités à 36 ans, il obtient un poste à la Sorbonne deux ans plus tard, en 2016. Lui et l’historien Christian Ingrao forment rapidement un duo qui renouvelle les études nazies par une approche « internaliste ». Soit prendre les costumes bruns au sérieux, entrer dans leur tête et épouser, le temps d’une expérience de pensée scientifique, leur vision du monde. « Dès sa thèse, et c’est encore ce qui marque ses recherches, Johann fait de l’histoire culturelle, voire même de l’histoire des idées – Geisteswissenschaften, en allemand », ajoute Nicolas Patin qui, à la suite de ses deux aînés, est devenu la troisième figure de ce renouveau naziologique.
Une viscérale détestation des caniches
Penser et agir en nazi : c’est le sous-titre troublant de l’essai La Loi du sang (2014), récompensé du prix Yad Vashem décerné par le mémorial de la Shoah à Jérusalem. Chapoutot y démontre que le corpus juridique et théorique des affidés d’Hitler n’est pas réductible à une logorrhée démentielle ; il est au contraire logos, discours rationnel certes destructeur mais néanmoins cohérent. Où l’on apprend pourquoi les nationaux-socialistes veulent changer les fêtes du calendrier et s’adonnent comme les Grecs anciens au nudisme (une célébration de « franchise » et de « force »), mais détestent viscéralement les caniches, infractions sur pattes aux lois de la sélection naturelle. Une envolée vertigineuse dans le « paysage mental » des nazis, qui prend aussi le risque d’être trop aérienne : le lecteur ne saura pas si ces idées circulaient abondamment et s’ancraient réellement dans les esprits, ou si elles restaient cantonnées à quelques sombres théoriciens. « Oui, il n’y avait pas assez de chronologie, pas assez d’histoire sociale, concède Nicolas Patin. Mais on ne peut pas tout faire, il a lu 1 200 brochures et 80 000 pages [d’écrits nazis]… Ce qui est intéressant, c’est la plongée [dans cette pensée]. »
À la table du Marco Polo, Chapoutot s’étonne qu’on lui fasse remarquer qu’il n’était pas connu pour son engagement politique dans sa jeunesse. « C’est marrant, je ne dirais pas ça du tout, rétorque-t-il. C’est un peu le folklore de l’hypokhâgne mais, avec un copain, on passait déjà pour les deux communistes de base parce qu’on trouvait qu’une croix [catholique] n’avait rien à foutre sur le Panthéon. » S’il fallait définir aujourd’hui une « doctrine » Chapoutot, elle tiendrait sur deux concepts centraux qu’il incorpore dans ses travaux comme dans sa parole publique à la fin des années 2010. D’abord, le « libéralisme autoritaire », apparent oxymore déployé par le philosophe Grégoire Chamayou (que l’historien appelle « Grégoire »). Soit l’idée d’une affinité historique entre un État vertical, répressif, irrespectueux des libertés politiques, et une déréglementation accrue du marché. Une pratique du pouvoir qui puise aux sources du juriste nazi Carl Schmitt et que Chapoutot décèle dans le macronisme. À laquelle il adjoint le concept d’« extrême centre », forgé par l’historien Pierre Serna pour décrire une tentation autoritaire, présente depuis la Révolution française, de courants politiques revendiquant une rationalité du juste milieu, quitte à user de la force répressive pour broyer les oppositions jugées extrémistes et irrationnelles. Tout un arrière-plan, considère Johann Chapoutot, qui prédisposerait la France d’Emmanuel Macron à la démolition de la démocratie et aux alliances avec l’extrême droite.
C’est au tournant des années 2020 que l’historien se rapproche concrètement de La France insoumise. Une conférence complice donnée à ses cadres lors de l’université d’été du mouvement en 2024, et une préface, la même année, au livre d’Ugo Palheta, Extrême Droite : la résistible ascension, postfacée par la députée LFI Clémence Guetté. Pour autant, Chapoutot nie l’impression relayée par plusieurs historiens à Revue21, sous condition d’anonymat, de « brosser le lectorat de gauche dans le sens du poil ». Voire de muter en « intellectuel organique » du parti mélenchoniste. « Déjà, il n’y a pas que LFI, objecte-t-il, je suis aussi allé aux rencontres d’Europe Écologie-Les Verts. » Même s’il dit avoir « beaucoup d’admiration » pour certains « insoumis » comme Éric Coquerel ou Manuel Bompard, il souligne qu’il a refusé une chaire à l’Institut La Boétie, le think tank de LFI, et qu’il écrit « en totale indépendance ».
« Soumission idéologique et lexicale »
Peu importe les dénégations : pour la droite, Johann Chapoutot est désormais un adversaire. En mars 2026, il est ainsi épinglé par FigaroVox – la très réactionnaire rubrique « débats et opinions » du Figaro – comme un « historien militant qui instrumentalise sa discipline pour combattre un fascisme imaginaire ». Avant cela, c’était Marianne en 2024, rappelle-t-il, qui avait « ramassé deux-trois clodos sur X [ex-Twitter] pour me cracher dessus ». Et, tout récemment, Le Point qui a sorti de son chapeau l’ambigu politologue Pierre-André Taguieff dénonçant un « cas de soumission idéologique et lexicale » à Jean-Luc Mélenchon. Plus dure à encaisser est la pique, dans le même hebdo, de l’historien Florent Brayard : « Je n’érigerais pas ses travaux comme des modèles pour mes étudiants et je les inviterais même à se méfier de certains d’entre eux. » Quelques années auparavant, cet expert du nazisme avait dirigé la traduction événement du livre d’Adolf Hitler Mein Kampf, publiée par Fayard. Un projet auquel Chapoutot était d’abord associé avant d’en sortir soudainement en dénonçant dans Libération une démarche qui « fétichise l’objet-livre ». Esclandre qui avait, se souvient-on, décontenancé certains des scientifiques restés à bord du navire.
Au-delà des querelles d’hitlérologues, la batterie d’articles de presse à son encontre relèverait d’un « pur trumpisme qui préfère la répudiation à la réfutation », s’insurge Chapoutot. Le véhément germaniste dénonce une « attaque généralisée contre toute tentative de discours adéquat au réel », qu’il place dans la continuité de celles subies par la climatologue Valérie Masson-Delmotte ou l’économiste Gabriel Zucman. « Tant que vous êtes macroniste, c’est bon. Mais si vous êtes critique, alors là, vous êtes un idéologue qui prostitue la science », tempête-t-il. Gérard Noiriel, historien également aligné dans l’article à charge de FigaroVox, abonde : « C’est une logique d’anti-intellectualisme, où les universitaires se retrouvent pris pour cible par des gens qui n’ont absolument aucune compétence scientifique. » Ce spécialiste de l’histoire de l’immigration a précédé Chapoutot puisqu’il a signé, en 2019, Le Venin dans la plume, comparaison de la rhétorique antijuive d’Édouard Drumont, pionnier français de l’antisémitisme durant la Belle Époque, avec les harangues anti-musulmans d’Éric Zemmour.
Mais le détour de Johann Chapoutot par les années 1930 lui a été inspiré par un autre philosophe, Michaël Fœssel. En 2019, ce dernier avait signé Récidive. 1938, accueilli par « la stratégie de l’éclat de rire, se souvient Fœssel. Mais enfin, me disait-on, où sont les SS aujourd’hui, et les croix gammées ? Ce qu’il faut bien voir, c’est que l’extrême droite a besoin de cette amnésie. Elle est comptable de cette catastrophe de l’histoire qu’a été le nationalisme intégral. Par conséquent, le geste même qui consiste à montrer que le présent n’est pas séparé du passé lui apparaît insupportable ».
Retour vers le futur de Weimar
Devant son supplément pasta, Chapoutot s’amuse du cas d’Hervé Joly. Un historien qui a fait « une bonne thèse sur le patronat allemand » avant de devenir « un macroniste radical [qui] tapait fort sur moi sur X parce que j’étais un soi-disant idéologue qui trahissait l’histoire ». Sauf que Joly a fini par prendre sa défense, observe sarcastiquement Chapoutot (pourtant absent des réseaux sociaux), après que les attaques à son encontre sur la plateforme d’Elon Musk sont devenues excessives. « Et ils se sont retournés contre lui. La meute qu’il a nourrie a demandé sa tête ensuite, conclut l’auteur des Irresponsables. J’ai trouvé ça édifiant de voir cet extrême centre, comme en 1933, qui se dit “la bonne affaire, on va buter les cocos ou LFI en s’alliant avec l’extrême droite, même si elle est violente”. Sauf que ça se retourne contre eux. Comme von Papen. » Et un retour vers le futur de Weimar de plus.
Voici qu’en France, les historiens se retrouvent soldats au front d’une étourdissante bataille des idées, s’affrontant avec une rare intensité sur les plateaux télé et par tribunes interposées. Selon Gérard Noiriel, c’est chronologiquement l’inverse qui s’est produit : les historiens ont été ramenés de force dans l’arène par un prédateur de leur discipline : Éric Zemmour. Le polémiste cathodique aurait ouvert les hostilités avec « la façon dont il traitait [dans ses livres] notre corporation de “mafia des historiens” ». Placé sous protection fonctionnelle en septembre 2023 – concrètement, une vigilance accrue de l’académie face aux menaces portées à son encontre –, Chapoutot fait l’objet d’apostrophes régulières par Vincent Reynouard, négationniste condamné à de la prison ferme, qui agite contre lui son audience sur X et sur le réseau social de vidéos Odysee, marécage libertarien où grenouillent néonazis et complotistes.
En 2020, Johann Chapoutot publie Libres d’obéir, sous-titré avec l’épure habituelle de la collection NRF Essais Le management, du nazisme à aujourd’hui. La thèse, inédite, est que le national-socialisme aurait été un « moment » et même mieux « une matrice » pour le management contemporain. Il y aurait, avance le fin connaisseur du droit nazi, une continuité entre les pratiques néolibérales contemporaines et le travail théorique de penseurs comme Reinhard Höhn, juriste et général SS qui deviendra dans l’Allemagne d’après-guerre le fondateur d’une école de cadres. Porté par une couverture médiatique très enthousiaste, Libres d’obéir devient un petit manuel de contestation qui permet de tracer une flèche – voire, pour qui lit trop vite, un signe égal – entre les petits tyrans de l’open space et les officiers SS. Il n’y en a pas beaucoup, des universitaires dont la couverture se retrouve placardée par un conducteur RATP sur un panneau syndical, avec polémique assortie. « Mon voisin agent de sécurité SNCF, dès que je sors avec mes gosses, il me parle de Chapoutot, note l’historien Nicolas Patin. Johann arrive à porter une parole exigeante et à vendre autant de livres qu’une Mona Chollet. » Écoulé à 60 000 exemplaires, adapté en BD en 2025, Libres d’obéir est le premier véritable best-seller de l’agrégé.
« Emballer les choses d’une manière séduisante »
Sauf qu’après sa parution, plusieurs recensions critiques reprochent à Johann Chapoutot d’avoir fait fi de la littérature existante et filé droit vers une thèse écrite d’avance – les nazis, arguent ces historiens, n’ayant probablement fait que reformuler des principes d’organisation du travail déjà bien diffusés en Allemagne et provenant des États-Unis. Le livre « s’est fait un peu dézinguer par les spécialistes », reconnaît Patin. Pour Stefan Kühl, biographe allemand de Reinhard Höhn, c’est même « vraiment un mauvais livre » – la réception de la presse outre-Rhin fut au diapason. Des imprécisions qui ont valu à Chapoutot la réputation « de quelqu’un qui travaille vite et publie beaucoup », selon un historien qui a tenu à conserver son anonymat (« c’est un tout petit milieu », a-t-il indiqué comme d’autres pour s’en justifier). « Sous-entendu : il ne voit pas tout, il ne vérifie pas tout. Mais, ensuite, il a ce talent des normaliens, c’est-à-dire qu’il sait emballer les choses d’une manière séduisante. »
Mais l’attaque la plus frontale contre Libres d’obéir est venue de l’historien Thibault Le Texier. Dans un article intitulé « La Reductio ad Hitlerum de Johann Chapoutot : quand l’idéologie l’emporte sur la rigueur historique », publié par la Revue d’histoire moderne et contemporaine en 2020, il sabre une « histoire constellée d’angles morts, partiale et parfois même tendancieuse ». De l’aveu de plusieurs universitaires, la critique est certes écrite « au bazooka », dans un petit monde académique qui a l’habitude des recensions câlines et hagiographiques. Mais elle soulève néanmoins des objections dignes d’être discutées. Johann Chapoutot, à qui la revue propose de publier sa réponse, exige d’abord le retrait du texte. « J’étais éberlué par la violence du truc », rembobine l’historien au restaurant, qui juge la critique contraire à l’éthique scientifique, « inepte » et venue d’un « allumé complet » qui « justifie son existence par la démolition d’autrui ».
Je constate votre insigne médiocrité : non, vous ne savez pas lire et, oui, vous stupéfiez tout le monde par votre incapacité à penser.
Johann Chapoutot, dans un échange de mails
Devant la résistance de la Revue d’histoire moderne et contemporaine à trapper la recension acide, c’est une autre publication, 20&21, alors tenue par deux autres historiens médiatiques, Ludivine Bantigny et Quentin Deluermoz, qui se propose d’organiser le débat. Les échanges entre les quatre universitaires par courriel, que Revue21 a pu consulter in extenso, dégénèrent rapidement. « Je ne vous insulte pas, écrit Chapoutot à Le Texier, croyez-le bien, car je n’aurais aucune raison de le faire. Je constate simplement votre insigne médiocrité : non, vous ne savez pas lire et, oui, vous stupéfiez tout le monde par votre étroitesse de vue, votre incapacité à penser et le caractère corrosif de votre ressentiment, qui ne semble épargner personne car nul, à part vous, ne semble trouver grâce à vos yeux perçants. »
Tout en envolées lyriques, le professeur à la Sorbonne, qui avait souligné plus tôt dans l’échange que son contempteur revendiquait à tort un rattachement à l’université alors qu’il n’est que vacataire, poursuit méchamment : « Vous êtes de ceux qui, si jamais une institution avait le malheur de le recruter, dégoûteriez [sic] des générations d’étudiants : je remercie le ciel qu’ils en soient préservés. » Aujourd’hui, Thibault Le Texier dénonce encore l’« orgueil » d’un mandarin « en haut de la chaîne alimentaire » qui refuse de se soumettre à la critique de ses pairs. Et son pouvoir s’est encore renforcé avec le succès, dénonce Le Texier : « Maintenant, il a le tampon, c’est un peu le certificateur officiel du “ça c’est nazi, ça c’est pas nazi”. Il abuse de son autorité de grand professeur pour faire passer comme vérité scientifique un jugement sur la France d’aujourd’hui qui n’est pas mieux informé que celui de n’importe quel lecteur du Monde. »
Devant son dessert, Chapoutot ne manifeste aucun remords au souvenir de cette passe d’armes de 2020. Dans un style certes plus urbain, c’est la rubrique littéraire du Monde qui avait en 2018 subi le courroux du super-agrégé. Une critique au stylo rouge de l’historien André Loez, collaborateur de la rubrique « Le Monde des livres », pointait une série d’erreurs factuelles de la biographie d’Adolf Hitler signée Johann Chapoutot et Christian Ingrao, tout juste parue. Dans une lettre publiée en ligne, les deux cadors avaient sermonné le quotidien du soir d’avoir « mal lu, ou pas lu du tout » leur ouvrage.
Emporté par le feu
Il y a chez Chapoutot une colère souterraine, sur un fil ténu entre l’éloquence et l’injure, qui menace parfois de déborder de ses interventions publiques. Une facilité à traiter ses ennemis de débiles, d’abrutis, de médiocres, d’analphabètes, dans un bouillon déconcertant de fine causticité et d’incroyable mépris. Mais sa première cible reste le « résident de la République », Emmanuel Macron, une sorte de « président de BDE d’école de commerce » relié à Gabriel Attal et à Jordan Bardella par « une chaîne de dégénérescence ». Dans son dernier essai, il note que Weimar comme la Ve République française, avec leurs mécanismes présidentialistes qui court-circuitent leurs parlements, sont « un biotope rêvé pour tous les cloportes ». Comprendre : pour les politiciens irresponsables d’hier et d’aujourd’hui.
Emporté par le feu de ses déclamations devant des caméras parfois aussi hétéroclites et confusionnistes que celles des chaînes YouTube Thinkerview ou Antithèse, son expression se mue souvent en fureur sourde. « Il est organique, vraiment très stressé par ce qu’il se passe », éclaire Nicolas Patin, qui le connaît depuis près de vingt ans. Sa mission d’historien, son angoisse devant les conquêtes rapides de l’extrême droite, « tout cela est très lié émotionnellement chez lui, nuance-t-il. Johann est en transition, il est encore pleinement historien, mais il n’est pas loin d’être aussi un intellectuel médiatique. Il est entre les deux ».
Intellectuel ? « Je ne me reconnais pas dans ce terme-là, rejette Chapoutot. Je pense sincèrement être historien. » Le déjeuner doit maintenant prendre fin, car le professeur des universités est attendu chez Gallimard. Il est en retard et l’éditeur attend avec impatience ses prochains textes à paraître. Au programme, une préface qu’il a l’honneur de fournir à la nouvelle édition de L’Étrange Défaite, de l’historien résistant Marc Bloch – qui entrera fin juin au Panthéon. Et surtout la suite des aventures crépusculaires des « irresponsables » de Weimar. Car sa chronique de l’avènement hitlérien devenue phénomène de librairie antifasciste a été conçue comme un feuilleton – pour la plus grande joie de son éditeur. Prévu pour septembre, le prochain épisode a déjà un titre : 1933. La bascule. Un nouveau grimoire d’histoire nécromancienne dont Johann Chapoutot a le secret, synchronisé sur notre propre vie politique, avec lequel il espère conjurer une autre bascule – celle de la France à l’extrême droite à la prochaine présidentielle.