Gatsby le Magnifique est un influenceur nommé Randolph

Écrit par Olivier Liffran et Sonia Reveyaz Photos par Sonia Reveyaz
29 mai 2026
un homme avec un cigare pose devant un yacht
Né dans une famille de la bourgeoisie noire du Sud américain, Kobie Randolph peaufine sa légende à Cannes sous l’illustre alias de « Gatsby ». Comme le personnage du roman, il donne de faramineuses fêtes à bord de yachts ou dans des villas, tout en restant flou sur l’origine de sa fortune. À sa rencontre, Revue21 a tenté d’en percer les mystères.
9 minutes de lecture

« Jay Gatsby était fils de Dieu […], et il lui incombait de s’occuper des affaires de Son Père, de servir une beauté immense, vulgaire et clinquante. »
Gatsby le Magnifique, Francis Scott Fitzgerald

À Cannes, en mai, le cinéma n’est qu’une partie du spectacle. Du Grand Théâtre Lumière, où sont projetés les films de la compétition officielle, au palace du Martinez, une foule apprêtée déambule jour et nuit. Sur la Croisette, le glamour prend la forme de robes aux silhouettes longilignes, serties de sequins, dont l’éclat capte les flashs des photographes professionnels comme amateurs. La plupart sont des inconnus qui parviennent à s’approprier, le temps d’une soirée, un instantané de prestige. Emporté par la foule, le badaud dérive naturellement vers la marina, derrière le Palais des festivals, où s’alignent des yachts aux larges dimensions. C’est ici que nous avons rencontré pour la première fois, en 2025, Gatsby Randolph.

Adossé à la rambarde de son bateau, le Lauren V, Gatsby présente bien avec sa chemise en satin rose fuchsia et turquoise ouverte, ses lunettes de soleil teintées orange et son cigare, qui lui donnent des airs de jet-setter de Miami. Souriant et affable avec son léger accent traînant du sud des États-Unis, il est venu présenter son projet : la deuxième partie de sa saga Who is Gatsby Randolph ? Le premier film, sorti en 2023 et diffusé sur Amazon Prime, prend la forme d’une étrange autofiction. Elle narre l’ascension de Gatsby Randolph, un jeune Noir américain originaire de Memphis dans le Tennessee, qui tente, par la ruse, le culot et l’intelligence, de forcer les portes du monde d’Hollywood. La suite, déjà tournée, mais encore non diffusée, plante le personnage dix ans plus tard, grisé par le succès entre Cannes, Monaco, Dubaï et les États-Unis.

Des images sur le compte Instagram de Gatsby Randolph
Détail d’une capture d’écran du compte Instagram (en 2020) de Gatsby Randolph, vu en compagnie de personnalités (de gauche à droite et de haut en bas) : avec les actrices Angela Basset (en robe noire) et Rosario Dawson, le rappeur Jay-Z, le rappeur Dr. Dre, la mannequin Naomi Campbell, l’influenceuse et femme d’affaires Kim Kardashian, le musicien Stevie Wonder, le réalisateur Quentin Tarantino, le rappeur Kanye West, le milliardaire et propriétaire d’équipes de sport Robert Kraft.

Gatsby, de son vrai nom Kobie Randolph, a tous les attributs du succès. Son Instagram, qui affiche un million d’abonnés, égrène les posts d’une vie de luxe et d’apparat. De celle du gotha qui entame chaque année son pèlerinage du Festival de Cannes au Grand Prix de Monaco, puis à l’Art Basel Miami Beach, avant de bifurquer au début de l’hiver boréal vers Dubaï. Gatsby apprécie la compagnie des célébrités, l’acteur Tom Hanks, le rappeur ASAP Rocky, ou encore le milliardaire Jeff Bezos, qu’il prétend connaître. Cet homme qui aime être vu semble pourtant insaisissable, comme effacé derrière son personnage et la multitude de récits qu’il produit sur lui-même. La question que pose le titre de son film et le nom de son Instagram demeurent : « Qui est Gatsby Randolph ? »

Le fantasme de la richesse

La première piste, sans doute, réside dans le roman éponyme de Francis Scott Fitzgerald. Publié en 1925, Gatsby le Magnifique raconte l’histoire d’un mystérieux millionnaire qui organise des fêtes somptueuses dans sa demeure de Long Island, près de New York. La haute société s’y presse, fascinée par cet homme à la fortune surgie de nulle part. Son faste cache pourtant un secret. Jay Gatsby est né James Gatz dans un milieu pauvre du Midwest. Conscient que le prestige obéit à des codes précis, il s’est entièrement réinventé pour accéder au monde des élites. Un personnage à la fois mensonge et vérité : celui d’un imposteur convaincu de sa légende.

Ce 16 mai 2026, Gatsby Randolph est de retour à Cannes. Il revient de six mois à Dubaï pour présenter au public du Festival sa collaboration avec Thalie, une jeune marque parisienne de maroquinerie de luxe. L’objet en question est une clutch fabriquée à la main en Italie, en satin et doublée de cuir d’agneau, sertie sur les bords d’énormes cristaux Swarovski. « Rivière de diamants », c’est le nom de cette pochette de soirée vendue 1 150 euros pièce. Le prix d’une promesse : le fantasme de la richesse.

Gatsby Randolphe aux platines lors de sa présentation chez Thalie
Gatsby Randolph aux platines pour la présentation de sa collaboration avec Thalie, dans la boutique de la marque à Cannes.

Ce jour-là, il étrenne l’objet dans la boutique Thalie, sur le boulevard de la Croisette. À quelques centaines de mètres du Palais des festivals, où le réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen, accompagné de Javier Bardem, entame au même moment sa montée des marches. Gatsby, lui, est aux platines, il assure le spectacle au milieu de mannequins au port altier, dos nus, les créations de Thalie au poignet. « C’est un showman, assure l’un de ses amis français, devant la boutique. Je l’ai vu enflammer des soirées entières. » Avant de poursuivre, comme s’il devinait nos doutes : « Kobie est vraiment devenu Gatsby. Ce n’est pas de l’esbroufe, c’est sa vie. » Comme en écho, l’intéressé entonne au micro : « I am Gatsby Randolph and I want a world of beauty, glamour and love. »

Hollywood pour horizon

On retrouve l’homme qui veut « un monde de beauté, de glamour et d’amour » le lendemain sur le toit-terrasse du restaurant Bella, qui ouvre une vue sur la baie de Cannes. Élégant dans son costume blanc, une broche de diamants sur le revers de la veste, des slippers en velours bleu aux pieds, il dissimule ses yeux vitreux derrière des lunettes de soleil. Notre homme a fait la fête. S’il préfère aujourd’hui une eau gazeuse au champagne, Gatsby joue le jeu de l’interview pendant près de deux heures. Lui l’enfant de Memphis, issu de la bourgeoisie noire du Tennessee, qui a grandi entouré de chevaux dans le ranch familial. Un père médecin, une mère vétérinaire proche un temps de la primatologue Jane Goodall, et un grand-père adulé, Dr John W. Montgomery, une figure locale de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. « Il était l’incarnation même de l’aristocratie américaine », affirme-t-il, évoquant son intronisation dans le Hall of Fame de l’Oklahoma, ses soirées en compagnie de George Bush père et des tycoons du pétrole.

Les slipers de Gatsby Randolph
Les slippers de Gatsby Randolph.

Gatsby enchaîne son récit avec conviction, sans laisser de place au scepticisme et aux interrogations de son interlocuteur. À 15 ans, avec pour nom de scène DJ K-LUV, il organise des soirées dans son lycée. À 21 ans, il est à la tête de la plus grande discothèque de Nashville. Promoteur surdoué, il est capable d’attirer les célébrités dans une ville plus réputée pour sa country music que pour ses nuits tapageuses. À 24 ans, il écrit un livre, The Champagne Life, autoédité, qui narre sa recette du succès. Il y raconte comment pénétrer les cercles du pouvoir, produire une image de soi suffisamment désirable pour qu’elle finisse par devenir réelle.

Son horizon naturel est Hollywood, la grande fabrique américaine des illusions, qui l’aimante très tôt. « J’ai même séché le bal de promo du lycée pour aller à Los Angeles », raconte-t-il dans un sourire. Froissant l’ambition de ses parents qui rêvent de le voir devenir médecin – « j’étais comme un renégat » –, il caresse l’espoir de développer son label de musique. La tentative se solde par un échec : « Je devais choisir entre rentrer chez moi ou rester pour percer le mystère d’Hollywood. » Dans son premier film, qu’il a mis neuf ans à produire, le jeune homme multiplie les stratégies, parfois loufoques, pour tenter de pénétrer l’univers des stars. On le voit emprunter un Oscar daté de 1994 qu’il arbore fièrement afin d’accéder à l’after le plus convoité de la côte ouest, la Vanity Fair Oscar Party, qui se déroule après la cérémonie hollywoodienne. La scène vire presque à l’absurde, quand les convives, Beyoncé comprise, le félicitent pour l’obtention de la précieuse statuette.

Un parcours brouillé

En perpétuelle séduction, Gatsby ment aussi. Ou, plus précisément, son personnage a atteint un tel degré de sophistication qu’il devient parfois impossible de distinguer le vrai du faux. Nul doute qu’il fréquente des gens importants. Mais connaît-il réellement les acteurs Jamie Foxx, Michael B. Jordan et Leonardo DiCaprio, ou encore ce prince héritier émirati ? Il est riche, mais le deuxième volet de son film a-t-il coûté 20 millions de dollars (17 millions d’euros) comme il le prétend ? Comme dans le roman de Fitzgerald, les origines, le parcours se brouillent à mesure que le personnage se raconte. Chaque souvenir paraît retravaillé, stylisé, élevé au rang de légende américaine. Gatsby rejette pourtant l’idée même d’imposture. « Fake it till you make it ? [“fais semblant jusqu’à ce que ça arrive”, mantra entrepreneurial américain, ndlr] C’est le plus grand malentendu, affirme-t-il. C’est toujours réel, à partir du moment où vous y croyez. »

Reste la question triviale de l’argent qui finance son train de vie princier. À elle seule, la location de son yacht revient au minimum à 54 000 euros la semaine. Il assure détenir des sociétés aux Émirats arabes unis, ainsi qu’aux États-Unis. Mais la seule enregistrée à son nom au Tennessee, Randolph Entertainment Group, est fermée depuis 2013. Selon lui, sa principale activité repose sur la valorisation de son image, de son réseau et de son capital social. Il évoque une liste « très confidentielle » de clients, composée de patrons, d’artistes ou de collectionneurs fortunés, à qui il vend sa capacité à produire du désir et à attirer. En d’autres mots : du prestige. Comme lorsqu’il transforme une apparition publique au Met Gala, à New York, en événement mondain pour ses clients. Et pour cela, Gatsby a une arme, son personnage qu’il met en scène à chaque instant. « Tout dans ma vie est monétisable », résume-t-il. 

Fête dans une villa de Cannes.
Fête dans une villa de Cannes.

Gatsby doit abréger l’interview, il a d’autres impératifs. Nous le retrouverons le lendemain lors d’une soirée dans une villa cannoise. L’ancien DJ de Memphis est à nouveau aux platines, alternant des morceaux de hip-hop et de disco. On remarque, un brin perfide, que les transitions restent approximatives. Il y a une foule de gens bien mis, producteurs cigare à la bouche, acteurs condescendants avant même le succès, et entrepreneurs vaguement opaques. Gatsby semble à son aise, quelques pas de danse, des salamalecs en série, des photos aux bras de jeunes femmes. Assurément, il est de ce monde, celui d’un Cannes bis, à la fois en marge et pleinement partie prenante du barnum qu’est le plus grand festival de cinéma du monde.

Dans le port de Cannes, lors du festival du film en mai 2026.
Dans le port de Cannes, lors du Festival de mai 2026.

Cannes est le Disney World de Gatsby Randolph.

Gatsby Randolph

Depuis sa première visite en 2015, Gatsby idéalise cette ville, qui lui semble hors du temps, préservée de la modernité. Il y retrouve cette patine du glamour, l’esthétique de la Riviera de l’entre-deux-guerres, les grandes fortunes. Un lieu où converge tout son univers lors du Festival. « Cannes est le Disney World de Gatsby Randolph », affirme-t-il, comme si la ville tout entière était devenue le parc d’attractions consacré à son propre mythe. Quoi de plus logique alors que d’en faire le point d’ancrage physique de son personnage en investissant dans une villa entre Nice et Menton ? Gatsby est d’abord réticent à nous faire visiter les lieux. Il n’a eu les clés que très récemment, l’endroit est en chantier. Après négociation, dont la promesse de ne pas prendre de photos, il finit par céder.

Peindre sa propre vie

Un employé à l’allure patibulaire nous accueille au portail. Avec sa barbe en collier, son short de plage et son français hésitant, ce Kazakh ressemble peu à l’image du traditionnel butler en redingote. Direction « le boss », comme il dit, en passant par un petit ascenseur. La villa se découvre peu à peu, étagée à flanc de falaise, avec une vue magnifique sur la baie d’Èze. Gatsby en est-il seulement propriétaire ? Il joue un temps sur l’ambiguïté, avant d’admettre que les lieux appartiennent à un partenaire pour un de ses projets éphémères. L’historique des ventes, avec une transaction à 30 millions d’euros en 2022, donne la démesure du lieu.

La villa est encore immensément vide, dans l’attente de la réalisation de la grande ambition de Gatsby : une expérience immersive dans son monde. « Je suis un artiste qui peint sa propre vie », affirme-t-il. En peignoir noir, il accuse encore le coup d’une nuit arrosée au champagne. Il se plie pourtant au tour du propriétaire. Ici, promet-il, une galerie d’art. Là, un studio de musique. Plus loin, un espace lounge habillé de bois de teck et de tissus crème. Et, au bout d’un sentier qui serpente entre pins et cyprès, une plage privée. L’esthétique du lieu rappelle la Riviera de Francis Scott Fitzgerald dans Tendre est la nuit ou, plus moderne, les photos de Slim Aarons, chroniqueur de la jet-set méditerranéenne des années 1950 à 1970.

« Mais il n’y avait aucune personne de couleur sur ses clichés », rappelle le presque quadra, comme s’il entendait désormais, lui l’Afro-Américain issu d’un État profondément marqué par la ségrégation raciale, y imposer son image de « black aristocrat ». D’ailleurs, il a fait sienne la théorie que le Gatsby de Fitzgerald était noir, rappelant que le romancier lui-même n’avait jamais spécifié l’origine ethnique de son personnage.

On l’accompagne jusqu’à la plage, son employé ouvrant le chemin pour écarter les ronces. La musique qui résonne depuis la villa, étouffée, mais encore puissante, parvient jusqu’au rivage. « C’est un monsieur très riche », nous glisse avec un certain respect le butler, en désignant la silhouette d’un homme, la soixantaine, en train de se prélasser sur la plage. Visiblement gêné par le bruit, l’intéressé s’inquiète de l’arrivée de ce nouveau voisin. Gatsby, qui ne parle pas un mot de français, est lui assis sur un rocher, le regard plongé vers l’horizon. À quoi songe-t-il ? Le héros de Fitzgerald poursuivait sa quête au nom d’un amour impossible et a fini oublié de tous. En observant son alter ego contemporain nous reviennent les derniers mots du roman. « C’est ainsi que nous avançons, barques à contre-courant, sans cesse ramenés vers le passé. »

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