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« On peut être paysan sans souffrir »

Écrit par Elsa Fayner
La reprise des exploitations par des néophytes est devenue une nécessité, analyse Pascale Calderan, formatrice-accompagnatrice à l’Association tarnaise de l’agriculture de groupe (Atag). Mais ce renouvellement ne va pas sans friction.
Entretien autour du récit Les champs de la discorde

XXI : Quel est le périmètre d’intervention de votre association ?

Notre accompagnement concerne tous les groupements : les Gaec [groupements agricoles d’exploitation en commun] classiques – qui permettent, par exemple, à un père et un fils de travailler ensemble sur une ferme –, les Cuma [coopératives d’utilisation du matériel agricole] – des coopératives où l’on partage le matériel agricole –, les magasins de producteurs, les groupements d’employeurs ainsi que les fermes collectives, de plus en plus nombreuses ces dernières années. 

Le plus souvent, les collectifs de paysans nous sollicitent pour une médiation en cas de tension, voire de conflit, entre les associés. Malheureusement, tous ne font pas appel à nous, parce que cela reviendrait à reconnaître qu’il y a un problème au sein de leur équipe, et d’autres nous contactent très tard, quand le dialogue est déjà rompu.

Mais les paysans ne nous contactent pas seulement quand cela se passe mal : un nombre croissant de collectifs le font pour que nous les aidions à structurer leur projet ou pour une visite annuelle de contrôle, en prévention d’éventuels problèmes. Nous organisons également des formations à la carte pour des groupes d’agriculteurs sur des thématiques comme l’organisation du travail ou la communication.

Quels défis ces groupes doivent-ils généralement relever ?

La principale préoccupation des associés est de parvenir à se réaliser personnellement tout en participant à un projet commun qui a du sens. Viennent ensuite les questions du partage du travail et de la rémunération. Avec une particularité propre au monde agricole : le lieu de travail et le logement sont généralement les mêmes. Les relations sociales, familiales et personnelles s’entremêlent, et cela peut poser problème. La question est d’arriver à faire cohabiter ces sphères de manière harmonieuse.

Il ne faut pas oublier que le nouveau paysan crée une entreprise, il s’installe à son compte.

Les nouveaux paysans sont-ils plus désireux de réfléchir à ces sujets ?

Oui, les choses évoluent avec le phénomène des « Nima », les personnes dites non issues du milieu agricole. Ce nouveau vocable désigne ceux dont les parents ne sont pas paysans et qui n’ont aucun lien direct avec ce monde. Pour renouveler les générations à la campagne, il va falloir accueillir ces gens. C’est une nécessité.

Mais cette évolution pose aussi de nombreuses questions : l’accès au foncier, l’apprentissage du métier, de ses codes, de l’environnement local et institutionnel – le système des aides est particulièrement compliqué. Il y a la question de l’isolement, il faut se constituer un réseau social. Il faut également apprendre à travailler avec du végétal, de l’humain, des animaux. Et, surtout, il ne faut pas oublier que le nouveau paysan crée une entreprise, il s’installe à son compte. Le métier est d’autant plus complexe pour lui car il lui faut apprendre à maîtriser toutes ces dimensions, alors que les enfants de paysans les ont déjà acquises.

Justement, comment se transmettent les connaissances et les compétences ?

Ceux qui accueillent les nouveaux paysans les forment. Du moins, quand ça se passe bien… C’est-à-dire quand il y a l’envie de transmettre, mais aussi de se remettre en question. En effet, une nouvelle personne amène des idées, une histoire, des désirs. Elle interroge le système, les choix. Cela me fait penser à un magasin de producteurs qui s’est créé il y a quelques années. Ses fondateurs avaient beaucoup réfléchi à son règlement intérieur, à ses valeurs, à son fonctionnement, et le magasin marchait bien. Deux ou trois producteurs sont arrivés et ont questionné l’organisation. Les fondateurs, qui avaient mis beaucoup d’énergie à monter ce système, n’ont pas eu envie de remettre en cause leur manière de faire, leurs arrangements.

Quelles sont les principales causes de friction ?

Il peut y avoir des tensions quand certains ont l’impression de ne pas être respectés ou écoutés dans ce qu’ils apportent. Avec l’association, nous travaillons à ce que chacun comprenne le point de vue de l’autre. La question n’est pas de savoir qui a raison ou tort, mais d’identifier les enjeux de l’autre, pourquoi il n’arrive pas à voir les choses de la même façon que soi. Mais trop souvent, les collectifs de paysans ont tellement de boulot qu’ils n’ont pas le temps de se pencher là-dessus.

L’arrivée des femmes et des jeunes change la situation : on peut s’interroger sur la façon d’être heureux, la place du travail. Réussir sa vie, ce n’est pas seulement réussir dans son métier aujourd’hui. L’idée qu’on peut être paysan sans souffrir fait son chemin. On peut inventer. Le collectif est une réponse parmi d’autres, pour ne pas être seul, pour se remplacer quand l’un prend des vacances, ou pour créer de nouveaux débouchés – comme la vente directe, par exemple.

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