Ses SMS d’avril sont guettés par toute une profession comme jadis le pouce de l’Empereur. Qu’il l’oriente vers le bas – signifiant « pas de Cannes cette année » – et une équipe entière se retrouve Sisyphe au pied de l’éternel bilboquet d’espérances qu’est la vie d’artiste. Le même pouce vers le haut ? Aussitôt les boucles WhatsApp crépitent. Horizon tapis rouge, un prix, la Palme peut-être ? De quoi changer une carrière, une vie – plusieurs, même. Au sommet de la pyramide de longs-métrages, « 2 541 venus de 141 pays » officiellement passés au tamis cette année, l’omnipotent sélectionneur a toujours le dernier mot. Ou, en l’occurrence, le dernier texto.
Cannes, saint des saints printaniers des « professionnels de la profession », comme ironisait Jean-Luc Godard. En smoking en haut des marches, sourire de Joconde, rétines en gyrophare, Thierry Frémaux, délégué général depuis un quart de siècle du plus prestigieux festival de cinéma du monde, assume sa dualité. Lyonnais et fier de l’être dans le système très jacobin du cinéma français, il a dans sa manche suffisamment de « miles » chez Air France pour intuiter que chacun, un jour, peut aussi être le provincial d’un autre…
Des Minguettes à Sean Penn
Domicilié trois décennies durant dans une des tours multiculturelles des Minguettes, à Vénissieux, Frémaux se vit un pied dehors, un pied dedans. Entre le Rhône et Hollywood, loin des huis clos de la rive gauche parisienne. À Lyon, il célèbre chaque automne depuis 2009 le Festival Lumière dans l’Institut éponyme où il a fait ses débuts, auprès de son mentor Bertrand Tavernier. Fort de son incomparable bottin mondain, il a su faire du hangar de la rue du Premier-Film une authentique salle des pas perdus du cinéma mondial, où Sean Penn termine la soirée à table avec Franck Dubosc.
Vice-champion de France universitaire (et prof) de judo dans une première vie parallèle, toujours avec six bicyclettes prêtes à rouler dans chacun de ses différents pied-à-terre personnels et professionnels, l’homme revendique l’intuition et le mouvement dans un milieu – celui des programmateurs – où l’intelligence, par définition, est assise, face à l’écran. L’éclectisme en étendard, intarissable sur Eddy Merckx, Bruce Springsteen ou Jim Harrison, il anime aussi des rencontres « Sport, Littérature et Cinéma » depuis son fief lyonnais.
Revenons à un autre sport : Cannes, et ses 22 heureux élus en compétition. « Le cinéma est d’abord un instrument de connaissance du monde », a rappelé Thierry Frémaux le 9 avril lors de la traditionnelle annonce de la sélection officielle 2026 aux côtés d’Iris Knobloch, l’ex-dirigeante de la division France de Warner Bros, qui préside à ses côtés l’événement depuis 2022. La phrase est une citation du critique touche-à-tout Jean Douchet, un de ses modèles. C’est l’un de ces nombreux aphorismes-hommages dont l’historien de formation, hypermnésique de nature et pas avare en name-dropping intimidant, parsème chacune de ses interventions publiques. Et plus encore ses livres, écrits au tournant de la soixantaine, allant d’un carnet de bord mondain à une biographie du fondateur du judo, Jigoro Kano.
Bordélique mais lumineux bureau
L’omniprésence et le pouvoir, bien sûr, génèrent leur lot de détracteurs. En 2023 et 2024, Mediapart épingle son « management brutal », une « culture anxiogène » au travail et son côté cumulard du cinéma à la croisée de toutes les institutions majeures du pays. Un « devoir [sic] de réponse » est alors envoyé par Frémaux à 48 heures de Cannes 2024, via la newsletter de l’Institut Lumière. « Il ne vous plaira peut-être pas que je rende cet échange public. Il ne me plaît pas d’avoir le sentiment d’être l’objet de votre acharnement », conclut-il avec une chaleur polaire. La missive se veut factuelle, cinglante, tracée à l’équerre. Mais au fil des années, en écho au piano du Philippe Sarde des Choses de la vie qui sert de jingle aux projections dans son QG lyonnais, une mélancolie introspective apparaît. D’abord à l’écrit, entre les lignes de sa Rue du Premier-Film (Stock, 2024). Puis à l’écran, au fil des interrogations métaphysiques qui enveloppent son Lumière, l’aventure continue (2025), restauration de 120 « vues animées » inédites des inventeurs du septième art.
La discussion qui suit s’est tenue dans son bordélique mais lumineux bureau tout en haut des étroits escaliers en colimaçon de la villa Lumière, à J–5 d’un mois de transhumance cannoise. Vingt ans ont passé depuis le premier de nos nombreux entretiens ensemble autour de notre discipline commune – le judo. Fraîchement opéré de l’épaule, il interrompt mails et appels incessants pour se prêter à l’exercice, entre érudition frontale et esquives martiales.
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C’est la 25e année que vous officiez à Cannes. C’est un festival de plus qui s’ouvre, ou un festival de moins ?
Thierry Frémaux : Désormais, je compte à l’envers : cinq, quatre… J’ignore quand je cesserai de compter. Ça n’est pas un sujet qui me panique. Je n’ai pas peur de l’après. Je saurai où aller et quoi faire – ou ne rien faire. Depuis l’enfance, il a fallu se lever pour aller à l’école puis au travail. Qui verrait d’un mauvais œil l’idée de faire une pause ? Un jour, Philip Roth a décidé d’arrêter d’écrire. Jadis, on appelait ça le « troisième âge », avant que la technocratie sémantique décide que c’était offensant. Ça voulait pourtant tout dire.
D’où vient cette sérénité face à la finitude des choses ?
Du sport, je pense. J’ai beaucoup pratiqué le judo, comme élève, compétiteur et professeur. Le devoir de gratitude envers ceux qui nous précèdent y est très prononcé. Un jour, on devient peut-être un maître – je dis bien « peut-être » et si tant est qu’on veuille le devenir… Il y a des gens qui ont eu pour moi des paroles décisives : en ai-je eu à mon tour pour d’autres ? Jeune, je n’étais pas dans « Dégagez, on arrive » ; plus âgé, je considère normal de confier la place à d’autres, et en bon état !
Comment garder la capacité d’émerveillement, au cœur de l’art de la programmation ?
Le recroquevillement domine l’époque. Savoir admirer est une chance. On avait ça en commun avec Bertrand Tavernier qui citait Hugo : « J’admire comme une brute. » Le sport me l’a appris aussi – les champions de judo des années 1970-1980 ou Eddy Merckx, mon idole de toujours, j’ai adoré les adorer. Idem, j’avais vingt ans quand j’ai rencontré [les grandes figures de la critique de cinéma] Daney, Douchet, Benayoun, Kyrou, Chardère, Chirat. Qu’ils acceptent de me recevoir, de me parler, ce fut un choc.
À ce point ?
Oui, j’entrais grâce à eux dans le monde que j’avais choisi. Ils avaient inventé une culture, une façon d’être au monde, de parler, d’écrire. Je savais aussi qu’il ne fallait pas devenir eux. Admirer n’est pas imiter. Le savoir induit une sorte de liberté. Regarder les autres en restant soi-même, c’est un acte d’humilité autant que de générosité. La générosité, ça n’est pas aimer tout. C’est préférer parler de ce qu’on aime. C’est la victoire posthume de Tavernier : Chantal Akerman et aussi Jerry Lewis, pas l’une ou l’autre.
La clé de cet équilibre ne vient-elle pas du choix d’être resté à cheval entre Lyon, Paris et Cannes ?
La clé est de vivre en province ; même à Paris, j’habite « rue de Lyon » ! Un quartier de gare, où je croise les Suisses, les Marseillais et les SDF. Quand j’ai été pressenti pour succéder à Gilles Jacob, j’avais d’abord refusé car je ne voulais pas quitter l’Institut Lumière. On m’a accordé d’y rester – au fond, il s’agit d’action culturelle publique. Et la ville de Cannes, j’y allais enfant avant d’en devenir un festivalier assidu. J’adore Paris, mais être en montagne ou en mer me manque vite.
Comment passe-t-on de programmateur de l’Institut Lumière à sélectionneur cannois ?
Je m’étais fait remarquer. L’enjeu y était de taille : faire revivre le Cinématographe Lumière. Quand j’ai commencé, l’adjoint à la culture de Lyon m’a rassuré : « On s’occupe en priorité de ce qui ne marche pas. » J’avais dit à Bertrand [Tavernier], qui était le président de l’Institut : « Soyons bons, on nous fichera la paix. » J’ai toujours eu d’excellents rapports avec mes élus, à Cannes avec Bernard Brochand ou David Lisnard, à Lyon avec Michel Noir, Gérard Collomb et aujourd’hui Grégory Doucet. Ils font des métiers difficiles. Je reviens aux aînés : Joseph Mankiewicz, Wim Wenders ou Martin Scorsese, je les ai connus très jeunes, en les accueillant à Lyon ou en allant à leur rencontre. L’invention de l’Institut Lumière [en 1982] ne pouvait se faire sans les artistes. À Cannes, c’est pareil, on a besoin de tout le monde. Jadis, le festival était malmené, tout était exacerbé. Quand je suis arrivé, j’ai essayé de me faufiler dans ces jeux parfois drôles, parfois ridicules de rivalités et de parisianisme.
Aujourd’hui, Cannes est au sommet ?
Oui, mais Venise ou Berlin sont là, comme Toronto, Busan ou Rotterdam. Et des festivals naissent partout dans le monde « non occidental ». Cannes ne doit pas rester la seule référence, même si son modèle est très copié. La réussite de Cannes est collective, elle vient aussi des artistes, des professionnels, de la presse, du conseil d’administration. Iris Knobloch, la nouvelle présidente, est très active. Si fierté il y a, c’est pour les équipes dont on ne parle jamais assez.
Pas de fierté personnelle ?
Non. Je m’implique, je travaille beaucoup, ça me réveille la nuit. C’est mon truc. Douchet me disait : « Tu es fait pour ça. » D’autres sont faits pour autre chose. Vingt-cinq ans viennent de passer et je ne me considère pas comme un baron. Il ne faut pas se laisser avoir : en mai, le délégué général du Festival devient le président de la République mondiale du cinéma… mais pendant quinze jours seulement ! Mon salut est de n’avoir rien oublié de l’époque où j’étais festivalier, sans places, sans invitations à des soirées, quand on m’envoyait au balcon, quand je dormais dans ma voiture ou dans des apparts pourris. Mais j’y étais tellement heureux.

On a dit de votre premier livre, Sélection officielle (Grasset, 2017), que vous y étiez trop gentil…
Écrire pour régler des comptes ? Je m’en abstiens. Afficher mes contrariétés, très peu pour moi. Vous imaginez pourtant qu’il y aurait de quoi.
Vous racontez dans Rue du Premier-Film (Stock, 2024) qu’un début de mélancolie, notamment la nuit, vous saisit.
C’est vrai. J’y évoque le début magistral de Qu’est-ce que la philosophie ? de [Gilles] Deleuze et [Félix] Guattari : « Mais qu’est-ce que c’était, ce que j’ai fait toute ma vie ? » J’ai écrit mon journal parce que j’aurais aimé lire celui de mes prédécesseurs, ce Philippe Erlanger qui relance le festival de Cannes après la guerre, après l’avoir imaginé en 1939 avec Jean Zay. J’écris des livres pour faire trace de notre monde. Si nos successeurs y trouvent de l’intérêt, tant mieux.
Vous faites partie des « auteurs Grasset » qui ont décidé de partir ?
Nous avons décidé de soutenir notre éditeur, Oliver Nora, victime d’une décision managériale injuste. Il faisait merveille chez Grasset. Puisqu’il part contraint, nous partons aussi.
Votre jeunesse aux Minguettes de Vénissieux semble occuper une place importante dans votre grille de lecture sociétale…
Oui, parce que j’y ai grandi, dans une enfance de rêve, mais aussi parce que c’est là-bas que j’ai vu les choses se gâter. Mes parents venaient des années 1960 [son père était un ingénieur engagé à gauche, ndlr], emplis de l’espérance de s’installer dans les quartiers populaires. Puis, dans les années 1980, c’est parti en vrille – personne n’en a retenu les leçons et ça a empiré. Le journaliste [du Figaro et d’Europe 1] Alexandre Devecchio vient d’écrire un livre sur sa banlieue à lui, près de Paris. Ça s’appelle Nous vivions côte à côte, sans doute référence à ce qu’avait ajouté Gérard Collomb : « Attention de ne pas se retrouver face à face. » J’en suis resté à « Nous vivions tous ensemble » et j’aime croire que ça n’est pas perdu. Collomb avait pressenti le danger, il m’en a souvent parlé. Il y a peu, je suis allé présenter un film au cinéma Gérard-Philipe, à Vénissieux. D’être aux Minguettes me retourne toujours le cœur. Une copine militante associative de jadis m’a parlé de la ZUP, de son déclin, du manque d’espoir partout. Elle habite encore là-bas, elle sait ce qu’elle vit.
C’est-à-dire ?
Dans les années 1980, on a laissé tomber les banlieues. Leurs habitants ont tout compris de la bien-pensance de ceux qui n’y habitent pas et qui tiennent des discours dénués de toute réalité de terrain. Manque de moyens pour l’éducation nationale, dégradation des services publics, bétonisation effrénée, non-intégration républicaine des nouvelles populations immigrées, aveuglement d’une partie de la classe politique avec une autre qui souffle sur les braises… Je ne suis spécialiste de rien, le travail des sociologues, les livres de [Christophe] Guilluy ou de [Jean-Claude] Michéa et de quelques autres sont là. Mais je me souviens. J’ai vu aussi des travailleurs sociaux, des bénévoles engagés sur le terrain et d’autres qui prenaient le relais. La solidarité existe toujours. À Vénissieux comme dans les quartiers nord de Marseille.
Vous oscillez entre optimisme et résignation ?
Je suis né pessimiste, donc tout est cadeau. Quand j’avais vingt ans, Mitterrand disait : « Le chômage, on a tout essayé », etc. Avec mes copains, on y a échappé. Mais on connaissait la valeur du modèle français. Là, le modèle est en danger. Aujourd’hui, les jeunes (pas tous !) sont déprimés. L’idée qu’on puisse s’accomplir par le travail est ringarde. « Je vais me mettre au chômage », m’a récemment dit un collaborateur. Je lui ai répondu : « Mais ça n’est pas un projet, ça. » Lui : « J’ai cotisé pour ça. » Personne ne lui a dit qu’on finance un chômage qu’on espère ne jamais connaître, et en faveur de ceux qui ont le malheur de s’y retrouver ! Tout le monde fait assaut de vertu sur la fiscalité, mais il serait bon de rappeler à quoi servent les impôts, histoire que l’on comprenne qu’il faut s’en acquitter sans rechigner.
Vous avez quitté la ZUP ?
J’y habitais encore lorsque j’ai commencé à Cannes ! Je n’en ai rien oublié. Nous sommes ici à la villa Lumière, à Lyon. Là, dans le périmètre de la rue du Premier-Film, dans le quartier de Monplaisir, nous essayons faire le « bien » (je mets des guillemets !) par la culture, le cinéma, le patrimoine, l’avenir grâce au souvenir. J’ai appris ça de la ZUP : une boîte aux lettres cassée et non remplacée immédiatement, il y en aura vite deux, trois, quatre, et tout le monde baissera les bras. Pareil pour les ascenseurs des tours de quinze étages. Ici à Lyon, on a construit trois salles de cinéma, un musée, une librairie, une galerie, un café, un jardin public… Cinq cent mille personnes viennent chaque année. On s’est tassés dans les bureaux pour rendre l’espace public au public. C’est un combat partagé – ceux qui insinuent que la culture est confisquée par une prétendue élite se trompent.
Comment a évolué la culture cinéma du public, au fil des décennies ?
La cinéphilie n’est plus celle des années 1950. Elle évolue avec le cinéma lui-même, avec IMDB ou Letterboxd qui sont de merveilleuses révolutions du dialogue cinéphile. Mais le cinéma a 130 ans, alors un jeune spectateur, il commence par quoi ? Chaque génération invente son territoire, et les anciennes sous-cultures se sont offert un anoblissement grand public, même si les puristes auraient aimé qu’elles restent dans l’ombre – sinon ils ne seraient pas des puristes !
On nous a dit : le cinéma est mort. Bon, ça n’était pas la première fois non plus, on connaît notre histoire.
Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes
Quand vous arrivez à Cannes, c’est l’année de Loft Story, l’irruption de la « téléréalité ».
On ne parlait que de ça ! Ce fut un tremblement de terre. On nous a dit, mais vraiment : le cinéma est mort. Bon, ça n’était pas la première fois non plus, on connaît notre histoire. Il faut savoir rester calme.
Puis sont arrivées les plateformes…
… qui sont une géniale variation du « petit écran ». Le cinéma est partout, à la télévision, dans la pub, dans le premier post Instagram venu. Mais la vraie singularité du cinéma, c’est la salle. C’est grâce à elle que Louis Lumière l’emporte sur Edison en 1895. Ce désir de se retrouver que le public eut d’emblée, il l’a toujours. Et plus la civilisation numérique triomphera, plus une projection deviendra une expérience unique. Protéger les salles est impérieux. Vous imaginez les mômes dans vingt ans disant : « C’était bien, les salles de cinéma ? Pourquoi il n’y en a plus ? » Il n’y en aura clairement plus assez si on lâche. Mais il n’y a aucun fatalisme à penser que ça arrivera.
Il est question aujourd’hui de projections en vitesse accélérée.
Grotesque. Écoute-t-on Like A Rolling Stone [de Bob Dylan] en accéléré parce que la chanson fait six minutes ? Lit-on Une saison en enfer [d’Arthur Rimbaud] en résumé ? Passons.
Et l’IA ?
Difficile d’y échapper, paraît-il. L’intelligence artificielle est à l’intelligence ce que le vélo électrique est au vélo. Pour le vélo électrique, il faut savoir faire du vélo, pour l’intelligence artificielle, il faut aussi… savoir faire du vélo. Je suis du côté de ceux qui pensent qu’il faut imposer des règles à la « chose ».
De passage à Lyon, la réalisatrice Lucrecia Martel a récemment évoqué avec vous les menaces pesant sur la culture en Argentine. Le cinéaste Raoul Peck, ex-ministre de la culture d’Haïti et ex-président de la Fémis, disait, lui, que « quand on a connu la dictature, on en reconnaît les signes ». Vous reconnaissez ces signes ?
En France ? Non, la situation n’est pas comparable à celle de ces deux pays, loin de là, même s’il flotte dans l’air un mélange rare d’ignorance de l’histoire et d’irresponsabilité globale. Comment accepter qu’une notion partagée comme le service public (de l’eau, des transports, des hôpitaux) doive s’effacer devant les machines à profit… qui ne parviennent d’ailleurs pas à en profiter ? On ne retient aucune leçon. Mais il est heureux de voir l’Europe rappeler certains devoirs aux dangereuses Gafam [Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft].
Ne pas accepter ce glissement, c’est faire rempart ?
Attention aux grands mots, n’insultons pas les victimes de l’histoire. Nos engagements – défendre les salles, les revues, les débats d’idées, l’éducation par le cinéma – s’interposent contre la grande machine à laver numérique. La culture et la création n’abandonnent pas leur nature combative. Même dans la douceur : une séance de cinéma, c’est du recueillement dans nos vies. Pas de téléphone pendant deux heures, ça devient si rare. L’art suscite des bienfaits majeurs.
« Un grand pouvoir entraîne de grandes responsabilités », dit l’adage tiré de Spider-Man. Vous vous sentez garant de quelque chose ?
Je n’ai que le pouvoir de ma fonction, et ça peut s’arrêter net. J’assume juste ma mission parce qu’on m’a appris, en famille, à l’école, en montagne, à prendre mes responsabilités. À ne pas lever les bras au ciel et à chercher des solutions.
Raoul Peck, encore, a aussi cette phrase : « Pourquoi faire des films ? Parce que c’est plus convenable que de brûler des voitures. »
Raoul a d’autant plus raison qu’en Haïti, c’est difficile ! Lui, quand il prend la caméra, [que ce soit pour parler de] James Baldwin, Lumumba, Orwell, ça n’est pas pour rien dire ! Le cinéma est un instrument de paix, un appel au calme.
J’admire les gens qui n’ont jamais de regrets, mais je les plains. Le regret, c’est le passé du doute.
Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes
En regardant dans le rétroviseur, vous avez des regrets ?
Jack London, sur lequel j’écris un essai, disait : « Je préfère tout de quelque chose que quelque chose de tout. » Je suis gémeaux ascendant gémeaux, ceux dont on dit qu’ils peignent un tableau en bleu en se demandant s’ils n’auraient pas dû le faire en rouge ! J’admire les gens qui n’ont jamais de regrets, mais je les plains. C’est bien, les regrets, comme les doutes. Le regret, c’est le passé du doute. Je suis né prodigue, disait Blaise Cendrars. Le feu intérieur, c’est de se sentir utile aux autres. J’ai insufflé ce que j’ai appris comme judoka : un club local, le plus grand festival du monde, quelle différence ? Dans les comités de sélection, on a des discussions extrêmement stimulantes. Pendant le processus de sélection 2026, on a vu tellement d’œuvres intelligentes, ça nous a rendus heureux.
Est-ce que cette notion de durer, de continuer à progresser, ça vient aussi du judo ?
Oui. En judo, on ne prend pas la pose. J’ai des projets : reprendre ma thèse d’histoire, finir mon cinquième dan. Et grimper sur la Meije orientale. J’aime y penser. Une de mes grand-mères ne pouvait pas voyager, alors elle achetait des cartes routières des pays qu’elle aurait aimé visiter.
Faites-vous parfois une diète de films pour souffler un peu ?
Rarement. Je ne m’arrête jamais de lire non plus. Je sais que Proust et Fitzgerald m’attendent et que je me ferai avoir à nouveau. Pareil avec les musiciens – je mets les rockers et les chanteurs de variété dedans. Puis revoir tout Bergman, Ford, Kurosawa et Tarkovski – Camus avait raison : savoir où retourner, c’est déjà une belle certitude. J’ai conscience de mon privilège. C’est tombé sur moi d’être celui qui officie rue du Premier-Film. Et c’est tombé sur moi de veiller sur le Festival de Cannes. Mais je ne suis pas seul – il y a les équipes, et surtout le public qui offre une incomparable émotion à nos entreprises. Quand je serai vieux, je déchirerai les tickets à l’entrée des salles pour pouvoir continuer à dire : « Je travaille dans le cinéma ! »
Il y a presque un truc religieux dans cette approche – le religare, relier.
Au journal Variety qui me demandait comment résumer Cannes, j’ai répondu : le cinéma est une religion et Cannes est l’union de toutes les églises.