Dans le bassin du Sichuan, les deux spectaculaires mégalopoles d’une Chine nouvelle

Écrit par Pierre Simon Illustré par Nicolas Ridou
7 mai 2026
carte subjective du centre de Chongqing
Loin de la capitale chinoise, une plaine fertile, grande comme un tiers de la France, connaît un développement tentaculaire et attire une toute nouvelle population. Avec pour locomotives la paisible Chengdu et la verticale Chongqing.
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À plus de 1 000 km de Pékin, Shanghai et Canton, voici le bassin du Sichuan, quatrième poumon de la Chine. Environ 100 millions de personnes se concentrent dans cette plaine fertile, grande comme un tiers de la France, et encerclée de hauts sommets. Berceau de la civilisation chinoise, elle est traversée par le Yangzi Jiang, le plus long et le plus puissant fleuve d’Asie.

Loin de nos représentations d’une Chine tournée vers son littoral, le bassin du Sichuan connaît ces dernières années un spectaculaire développement économique et démographique. Une croissance avec deux villes comme locomotives, deux mégalopoles aussi méconnues que tentaculaires et influentes. À l’ouest, Chengdu, la paisible, dernière cité avant la Chine sauvage des hauts sommets. À l’est, Chongqing, la futuriste, bâtie sur des plis de montagne. Chacune dans son genre, deux visages d’une autre Chine – alternative, « tendance », voire légèrement contestataire.

Le Sichuan a pourtant longtemps été une région pauvre, rurale, moquée pour sa lenteur et stigmatisée pour son économie parallèle, à l’opposé de la Chine conquérante prête à prendre d’assaut les marchés mondiaux. Elle servait alors de réserve de main-d’œuvre pour la construction à marche forcée des gratte-ciel du littoral et des grands projets d’infrastructures qui essaimaient sur le territoire.

Trente ans plus tard, la dynamique s’est inversée. La vie à toute allure de Shanghai, les loyers démentiels de Pékin et le tout-industriel de Shenzhen font l’effet d’un repoussoir pour une partie de la population. Laquelle a regardé vers l’ouest, redécouvrant cette « Chine de l’intérieur », et ses atouts. Sa nature, son patrimoine (notamment gastronomique), sa qualité de vie à faire pâlir les métropoles de l’Est… Et, surtout, un vent de liberté, forcément tout relatif, mais qui fait la fierté de ses habitants. « Les montagnes sont hautes et l’empereur est loin » : de ce vieux proverbe chinois, le bassin du Sichuan pourrait se faire une devise.

Carte du bassin du Sichuan
1. Le Bouddha de Leshan, un géant de 70 mètres taillé dans la roche au VIIIe siècle.
2. Le mont Emei, site sacré du bouddhisme, 60 000 marches pour accéder à une vue prodigieuse.
3. Les montagnes sont abruptes : en 60 kilomètres à vol d’oiseau, le relief passe de 600 à 6 000 m d’altitude.
4. Le barrage des Trois-Gorges, 70 millions de tonnes de béton qui ont changé la région.
5. La ligne de fret Chongqing-Duisbourg (Allemagne), axe stratégique des nouvelles routes de la soie.
6. Le panda géant, emblème de la région et du pays.
7. Du Tibet à Shanghai, le Yangzi Jiang, plus long fleuve d’Asie.

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Chengdu, la paisible

Prisée par la jeunesse pour sa proximité avec la nature et son atmosphère détendue, la capitale du Sichuan est l’emblème d’une surprenante Chine cool.

Carte de Chengdu
1. Ici, le thé, c’est sérieux : la ville compte plus de 10 000 salons.
2. Tianfu New Area, le quartier d’affaires high-tech en pleine expansion.
3. New Century Global Center, un mall abritant même une plage, 1,7 million de mètres carrés sous plafond, quatre fois le Vatican, record mondial.
4. East Suburb Memory : la Chine a aussi ses tiers-lieux dans d’anciennes usines.
5. Le panda géant : Chengdu est la capitale mondiale de la recherche sur l’animal.
6. La Chengdu Aircraft Corporation, fournisseur officiel de l’armée de l’air chinoise.
7. Temples bouddhistes ou taoïstes, monastères, autant de vestiges d’une histoire plurimillénaire.

Dominée par des sommets de plus de 6 000 mètres, Chengdu est la dernière grande métropole avant l’immense plateau tibétain. Centre religieux et poumon agricole depuis des millénaires, la ville attire aujourd’hui grâce à sa proximité avec la nature, mais aussi grâce à sa culture alternative. La capitale de la région du Sichuan accueille en effet une scène rock foisonnante depuis les années 1990 – le Dixia Chengdu, le Chengdu underground – et est désormais également considérée comme l’une des capitales chinoises du rap. La ville a par ailleurs la réputation d’être un refuge pour la communauté LGBTQ+, au point d’être parfois surnommée « Gaydu ».

Dans une Chine toujours plus autoritaire, ces quelques espaces de liberté sont rares et Chengdu semble faire figure d’exception. Rien d’étonnant de la part d’une ville qui a toujours cultivé sa différence à l’image de sa gastronomie, de sa traditionnelle décontraction et de son oisiveté revendiquée. Une atmosphère parfaitement incarnée par ses célèbres salons de thé où habitants et touristes viennent se détendre. Mais Chengdu, plus de 20 millions d’habitants et la plus forte croissance démographique du pays de ces dernières années, est aussi une ville qui compte économiquement. Aérospatiale, finance, gastronomie, musique, théâtre, jeux vidéo, bande dessinée, alpinisme, biodiversité… Chengdu n’en finit plus de développer ses spécialités et attire de jeunes diplômés de tout le pays. De quoi mériter, pour beaucoup, le titre de « ville la plus cool » de Chine.

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Chongqing, la verticale

Trente ans pour passer de ville moyenne à mégalopole. L’ancienne cité rurale de Chongqing a construit ses lumineux gratte-ciel et est devenue un centre high-tech en un temps record.

Carte de Chongqing
1. Liziba, à la fois station de métro et immeuble d’habitation.
2. Les « Bang Bang », ces porteurs qui rappellent le Chongqing d’autrefois.
3. Raffles City, bâtiment emblématique de la skyline de la ville.
4. Le Grand Théâtre aux allures de vaisseau spatial.
5. Le téléphérique pour traverser le fleuve Yangzi.
6. Le palais de l’Assemblée du Peuple sert désormais de salle de spectacle.
7. La fondue chinoise, fierté nationale née ici (palais sensibles s’abstenir).
8. La grotte Hongya, étincelant centre commercial sur pilotis.

L’histoire de la Chongqing moderne commence dans les années 1990. Quand la construction de l’immense barrage des Trois-Gorges conduit au déplacement de millions d’agriculteurs de la région du fleuve Yangzi Jiang. Ville moyenne construite sur un relief tortueux, elle voit affluer ces millions de paysans déracinés. Pour répondre à ce défi urbanistique, elle est placée sous le contrôle direct du gouvernement chinois en 1997.

En quelques années, des quartiers entiers sortent des collines, reliés par un réseau de transport vertigineux (métro aérien, échangeur autoroutier à 15 bretelles, escalators records). En résulte une cité unique au monde, extraordinairement verticale, toute en pentes abruptes, escaliers urbains et futuristes gratte-ciel. Ses écrans publics, sa brume tenace et son étourdissant enchevêtrement de rues, de ponts et de bâtiments achèvent de donner à la métropole une ambiance cyberpunk.

Vitrine de la modernisation à grande vitesse de la Chine des terres – voire du pays tout entier –, Chongqing se donne à voir tel un spectacle immersif, décor viral rêvé pour réseaux sociaux et touristes armés de perches à selfie.

En trois décennies, la ville a connu ce qui a pu prendre des siècles ailleurs : une transformation totale de son apparence et de ses structures sociales. Avec plus de 30 millions d’habitants, elle est officiellement la municipalité la plus peuplée du monde. Mais, dans le brouillard et la chaleur étouffante, perdurent quelques recoins interlopes, comme des poches de résistance à la modernité mondialisée.

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