Le bureau de la docteure Giada Monami, 49 ans, offre une vue panoramique sur l’esplanade du sanctuaire Notre-Dame de Lourdes, curieusement calme en cette mi-juillet. C’est là que sont reçus les malades qui se disent miraculeusement guéris grâce à l’intercession de la Vierge – une grosse centaine par an, ces dernières années. Aux murs de la pièce sobrement décorée sont accrochés des portraits du pape Léon XIV et de Bernadette Soubirous, la sainte qui aurait reçu des apparitions de la Vierge à l’âge de 14 ans, au mitan du XIXe siècle.
Affable et souriante, la nouvelle présidente du Bureau des constatations médicales, créé en 1883 par le recteur du sanctuaire, reçoit avec du café et des petits gâteaux. Elle s’excuse timidement pour son niveau de français et ses italianismes. Aucune blouse blanche en vue. En guise de signe distinctif, la clinicienne n’arbore qu’une discrète broche aux couleurs de l’Association médicale internationale de Notre-Dame de Lourdes, qui rassemble les soignants du sanctuaire : une croix rouge au centre, pour la médecine, et le mot credo (« je crois » en latin) au-dessus, pour la foi.
Chaque matin, avant de rejoindre son travail, juste au-dessus du musée des Miraculés, la médecin fait un détour par la grotte de Massabielle, lieu des apparitions, pour saluer la Vierge. « Je suis tombée amoureuse de Lourdes, raconte-t-elle. Être ici, c’est vraiment la conjugaison parfaite du professionnel et du personnel. » Chez les Monami, originaires du nord-est de la Botte, Lourdes comme la médecine sont une affaire de famille. Le père de Giada, Andrea Monami, était lui-même médecin bénévole à l’Union nationale italienne pour le transport des malades à Lourdes et dans les sanctuaires internationaux (Unitalsi), principal organisateur du pèlerinage des malades depuis plus d’un siècle, devenu un acteur clé de la ville, au point d’y détenir plusieurs hôtels. À son tour, Giada Monami est devenue accompagnatrice volontaire pour l’Unitalsi de Trévise à partir de 2008, puis médecin bénévole il y a une dizaine d’années.
Sans équivalent
Tout en assumant sa foi catholique, l’Italienne certifie que celle-ci n’influence pas son jugement professionnel : « Quand nous pratiquons la médecine, c’est vraiment la part objective et rigoureuse que nous appliquons. » Au cours du long processus de recrutement dirigé par l’évêque de Tarbes et Lourdes, personne ne lui a demandé son « credo personnel », relève-t-elle. En revanche, son parcours professionnel a été scruté en long et en large : « J’ai envoyé des CV, j’ai eu un long parcours d’entretiens et d’interrogations personnelles, parce que c’est un grand changement de vie. » Pourvoir ce poste unique aura duré près de deux ans. Il faut reconnaître que son pedigree en impose. Attirée par la chimie au lycée, elle a d’abord décroché un diplôme de pharmacie à Trieste, puis un autre en médecine et chirurgie à Udine, avec mention honorifique summa cum laude, avant de partir aux États-Unis pour un doctorat de recherche en biologie moléculaire. Avant son arrivée à Lourdes, elle était médecin interniste à l’hôpital de Venise.
La nomination de Giada Monami, qui a pris ses fonctions le 15 avril 2026, a été annoncée officiellement le 11 février, lors d’une messe dans la gigantesque basilique souterraine Saint-Pie-X de la cité mariale. L’évêque de Tarbes et Lourdes, Jean-Marc Micas, qui officiait, a souligné que la quadragénaire était la deuxième non-Française et, surtout, la « première femme à occuper ce poste si important pour notre sanctuaire ». La seizième présidente du Bureau des constatations médicales de Lourdes succède au Dr Alessandro de Franciscis, pédiatre et napolitain, qui souhaitait passer la main après dix-sept ans de service.
Je suis le premier contact d’une personne qui vient ici en se disant guérie.
Giada Monami, présidente du Bureau des constatations médicales de Lourdes
Seule médecin permanente au Bureau des constatations médicales, elle est la passeuse vers un long processus de reconnaissance des miracles par l’Église catholique, sans équivalent dans le monde : « Je suis vraiment à la première étape, le premier contact d’une personne qui vient ici en se disant guérie. Je fais la première évaluation, qu’on appelle l’anamnèse : j’écoute l’histoire, le témoignage. » Son discernement s’appuie ensuite sur les sept critères de Lambertini, érigés au XVIIIe siècle par le cardinal qui deviendra pape, marqué par l’esprit des Lumières, dans le cadre du processus de canonisation des saints. La maladie doit ainsi être grave, diagnostiquée de manière certaine, organique et non psychique – les troubles psychiatriques sont d’emblée écartés.
Surnaturel et rigueur scientifique
Aucun traitement ne doit pouvoir être une cause identifiable de guérison – ce qui rend difficile l’appréciation des cas de cancers guéris après une chimiothérapie, une radiothérapie ou une opération. Enfin, le rétablissement doit être instantané, total et durable. « Nous savons, en médecine moderne, qu’il y a beaucoup de maladies avec des périodes de rémission, surtout pour les maladies neurodégénératives », souligne Giada Monami. D’où le besoin de temps, jusqu’à une quinzaine d’années, pour juger de la guérison.
Si, à l’aune de ces critères, la présidente considère qu’il y a quelque chose de « médicalement sérieux », elle rassemble tous les soignants présents à Lourdes. Avec leur aval, elle transmet le dossier au Comité médical international de Lourdes (Cmil), coprésidé par un médecin et par l’évêque de Tarbes et Lourdes. Créé plus récemment, en 1954, celui-ci regroupe une trentaine de praticiens de différents pays – France, Italie, Espagne, Allemagne, États-Unis, etc. –, spécialistes de divers domaines – de la cardiologie à l’oncologie en passant par la chirurgie vasculaire –, pas forcément catholiques. Ensemble, souvent par visioconférence, ils étudient la documentation amassée sur les cas qui leur sont présentés, et croisent leurs expertises.
« Nous devons certes être ouverts au surnaturel, mais aussi faire preuve d’une grande intransigeance et d’une grande rigueur scientifique », affirme le Dr Franco Balzaretti, spécialiste en chirurgie vasculaire, italien lui aussi, et membre du Cmil depuis 2002. Ce n’est, en bout de course, que le diocèse d’origine de la personne guérie qui peut déclarer le cas miraculeux – et non le Vatican, qui n’intervient à aucun moment. « Le Cmil ne proclame jamais de miracles, insiste-t-il. Il peut éventuellement conclure qu’une guérison est inexplicable au regard des connaissances médicales actuelles. »
Un miracle, c’est une appellation contrôlée.
Laetitia Ogorzelec-Guinchard, socioanthropologue
Dès les apparitions de la Vierge à Bernadette en 1858, l’Église catholique a eu recours à la médecine face aux présomptions de guérison miraculeuse. « Le miracle n’est pas seulement objet de croyance, mais aussi d’enquête, de contrôle et d’expertise, souligne la socioanthropologue Laetitia Ogorzelec-Guinchard, autrice du livre Le miracle et l’enquête : les guérisons inexpliquées à l’épreuve de la médecine (PUF, 2014). Un miracle, c’est une appellation contrôlée. » Plutôt prudente dans un premier temps, la hiérarchie ecclésiastique ne reconnaît les apparitions qu’en 1862. Elle doit composer avec les courants rationalistes, puissants dans la société de l’époque.
« Le Bureau est créé à un moment où le neurologue Jean-Martin Charcot devient très connu, développe la chercheuse. Ses travaux, qui ont une grande audience à l’École de la Salpêtrière, soutiennent que les miraculés relèveraient simplement de mécanismes psychopathologiques. Ce que l’Église met en place à travers la création du Bureau, c’est une réplique, au sens presque militaire du terme. Il s’agit de neutraliser les attaques des adversaires des miracles. »
Une chaleur intense
Depuis 1883, le Bureau des constatations médicales a examiné plus de 7 500 cas. Seuls 72 ont pour l’heure été reconnus par l’Église comme miraculeux, soit moins de 1 %, le dernier en 2025. Originaire du nord de la France, la religieuse franciscaine Bernadette Moriau, tout juste 87 ans, est l’avant-avant-dernière dans la liste. Nommée d’après la sainte, elle a connu Lourdes à l’âge de 11 ans. Avant la trentaine, une pathologie neurologique rare, le syndrome de la queue de cheval, la paralyse en partie. Après quatre opérations, les soignants perdent espoir. Mais en 2008, son médecin traitant, catholique engagé comme hospitalier à Lourdes, lui conseille d’y retourner et de prier pour sa guérison. « Je lui ai répondu que je croyais aux miracles, mais pas pour moi », se souvient-elle au téléphone. Au retour du pèlerinage, lors d’un moment de prière, elle dit avoir ressenti une chaleur intense et une « voix intérieure » lui commandant d’enlever son corset et son attelle. « J’ai marché 5 kilomètres le lendemain. Depuis, je galope », assure-t-elle.
C’est encore son médecin qui l’incite à faire reconnaître sa guérison. Elle se lance alors dans une démarche qui durera près de dix ans, au cours desquels elle doit rassembler tous les documents et témoignages requis sur son état de santé, avant et après sa guérison. « Ensemble, on a récapitulé toute ma vie. Tout y passe, vous n’avez plus de secrets. » Son diocèse, celui de Beauvais, Noyon et Senlis, dans l’Oise, reconnaît finalement le miracle, le 11 février 2018.
Assise sur le canapé de son bureau, la Dr Giada Monami insiste : ces guérisons physiques, auxquelles elle croit personnellement, ne seraient que la face émergée, la plus spectaculaire, des miracles de Lourdes. « Les miracles du cœur, les conversions, il y en a des millions. Les gens trouvent ici de la force, du courage. » Quelques semaines avant notre rencontre, elle a été marquée par une famille états-unienne dont le fils, en bas âge, était atteint d’un cancer avancé. Le pèlerinage à Lourdes a donné à ses membres l’énergie nécessaire pour se lancer dans des traitements difficiles à leur retour outre-Atlantique. « Moi, je pense que c’est aussi un miracle », confie la médecin permanente du Bureau des constatations médicales. Le programme officiel du pape à Lourdes ne prévoit d’ailleurs pas de temps spécifique sur les guérisons miraculeuses. En revanche, Léon XIV rencontrera des personnes en précarité, des victimes de violences sexuelles dans l’Église et des malades et bénévoles familiers du sanctuaire. Autant de personnes qui viennent à Lourdes chercher du réconfort plus qu’ils n’attendent un miracle.
Offrir cet article
En tant qu’abonné.e, vous pouvez offrir 10 articles par mois à vos proches. Ils pourront les lire sans aucune contrepartie.