Le courrier des lecteurs n’est pas toujours aimable. Surtout quand la missive arrive avec l’en-tête d’un cabinet d’avocats parisiens. Ainsi, le 11 mai 2026, Revue21 a reçu une « mise en demeure » – dans le jargon, on parlera volontiers d’un « coup de pression » – nous intimant de « cesser la publication de l’article ayant pour titre “De Moscou à Fréjus, les secrets de la flotte fantôme russe” ». Notre enquête, publiée deux mois plus tôt, cherchait à mieux comprendre comment Vladimir Poutine pouvait continuer à financer son effort de guerre grâce à ses cargos et pétroliers longeant nos côtes, alors qu’Emmanuel Macron avait très officiellement crié haro sur ces navires aux pavillons changeants et à la cargaison sulfureuse – allant du pétrole sous sanctions au matériel nucléaire pour la Corée du Nord.
Les avocats derrière cet intimidant courrier ne défendent pas crûment les intérêts du Kremlin, mais plutôt ceux de personnages secondaires, bien que cruciaux et richissimes, dans cette bataille navale de l’ombre. Soit quatre membres de la famille Pashaev, un clan russe d’origine daghestanaise qui, du port russe d’Olya, sur la mer Caspienne, jusqu’à leurs bureaux de Londres, s’est imposé comme un rouage clé de cette « flotte fantôme ». Ce qui a valu à Dzhamaldin Pashaev, le patriarche, d’être visé par le Trésor américain.
Une villa à Fréjus
Après plusieurs mois à fouiller les registres du commerce pour éplucher les coquilles protégeant la myriade de sociétés que l’armateur gère avec ses fils et ses frères dans le transport maritime, le conseil financier, l’hôtellerie, mais aussi l’armement, nous avions découvert que les Pashaev jouissaient, pieds dans l’eau, d’une superbe villa à Fréjus, dans le Var, acquise pour 9 millions d’euros en 2022. Et qui avait, jusqu’alors, échappé aux divers trains de sanctions européennes.
C’est sans doute ce qui explique l’empressement des Pashaev à voir notre article disparaître. D’autant que nous apprenions, dans la foulée de notre publication, que le parquet national anticriminalité organisée (Pnaco) s’était saisi de nos révélations pour ouvrir une enquête préliminaire pour des suspicions de « blanchiment » autour de l’achat de la fameuse villa. Confiée à l’Unité nationale de police judiciaire (UNPJ) et à la section de recherches de Paris, deux services spécialisés de la gendarmerie.
Le parquet spécialisé a refusé de commenter ce développement judiciaire, se cantonnant comme il est d’usage dans ces cas là d’un « nous ne communiquons pas sur des enquêtes individuelles en cours de manière générale ». Il s’agit pourtant à notre connaissance de la première enquête judiciaire ouverte en France contre une tête pensante dans cadre de ce bras de fer maritime. La lutte contre la « flotte fantôme », et par extension, le soutien de la France à l’Ukraine, passe aussi par la Côte d’Azur.
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