L’acier, le Grand-Duché et les monstres de Gramsci

Écrit par Sophie Bouillon
7 janvier 2026
portrait de Sophie Bouillon
Une chronique de Sophie Bouillon, où l’on parle de sidérurgie, de syndicalisme et de frontières.
5 minutes de lecture

J’ai redécouvert Antonio Gramsci à Hagondange, petite ville mosellane de 10 000 habitants, en plein cœur de la Lorraine sidérurgique. Je n’avais plus entendu parler de ce théoricien marxiste italien depuis mes cours de terminale. Puis à la mi-novembre 2025, pour un reportage, j’ai assisté à la dernière AG syndicale de NovAsco – anciennement Ascometal. Ce fleuron de l’industrie française vivait son quatrième redressement judiciaire, et tout le monde savait déjà que celui-ci serait fatal. J’ai demandé à Nicolas Haettinger, élu CGT, comment il se sentait. Et il m’a lâché comme ça, entre le stand pain-saucisses et une pile de pneus en flammes : « Je suis pessimiste par l’intelligence, optimiste par la volonté. » J’ai dû faire une tête un peu étonnée puisqu’il a rajouté : « C’est du Gramsci. » 

Un an après la reprise du site par le fonds d’investissement anglais Greybull Capital, et un prêt de l’État de 85 millions d’euros, l’usine mettait donc la clé sous la porte. Ce « bijou d’ingénierie », selon Nicolas Haettinger, rare en Europe, allait être bientôt démantelé, ou « mis sous cloche » en attendant d’hypothétiques repreneurs.

« En finir »

Les 434 employés du site, en poste parfois depuis plus de trente ans, allaient recevoir leur lettre de licenciement pour Noël, et quelques milliers d’euros seulement d’indemnités. Éreintés par des mois – voire des années – de combat, ils voulaient « en finir une bonne fois pour toutes ». Mais une soixantaine d’entre eux se faisaient un devoir d’être là, devant les Grands Bureaux, le siège social de NovAsco, tête haute, « pour ne pas s’éteindre dans le mépris ».

Devant le brasero, on me soufflait avoir déjà commencé des formations de chauffeurs routiers ou de bus, ou une reconversion dans le secteur de l’assurance. « Dans le tertiaire, quoi », comme on dit à Hagondange avec un petit air de dédain. La plupart des employés espéraient être embauchés au Luxembourg voisin et alimenter les longues files de voitures qui fuient chaque matin la vallée. 

Le Grand-Duché compte 126 600 transfrontaliers, soit près de 50 % de sa population active, selon les chiffres de l’Inspection générale de la Sécurité sociale du Luxembourg. Face à la première crise de la sidérurgie des années 1970, le minuscule pays s’est tourné vers le secteur bancaire, devenant rapidement une place financière mondiale. Depuis, il attire d’anciens ouvriers de l’acier, ou des travailleurs du secteur médical pour des salaires deux à trois fois plus élevés qu’en face. Une attractivité qui absorbe les pertes d’emplois, mais qui crée une immense disparité de revenus et une explosion des prix de l’immobilier côté français.

Capitalisme sauvage

J’ai commencé moi-même à m’intéresser à la « sidé » en retournant sur les pas de mon arrière-arrière-grand-père, Giacomo Cometto, arrivé d’Italie à quelques kilomètres de là vers 1880. Il faisait partie des Italiens « dociles et travaillant à petits prix », comme le dit Gérard Noiriel dans Immigrés et Prolétaires. Longwy 1880-1980 (éd. Agone, 2019). Des hommes recrutés par les maîtres des forges, petits bourgeois devenus richissimes propriétaires miniers en quelques années. À cette époque, on découvre des gisements de fer extraordinaires en Moselle, qui devient, en une seule génération, « la région la plus industrialisée de France, où chaque jour s’élèvent de nouvelles usines et se creusent de nouvelles galeries », écrit Le Temps, en 1905. 

C’est « l’irruption d’un capitalisme sauvage dans une région profondément rurale », assure encore Gérard Noiriel, et de toute la construction sociale que l’on connaît aujourd’hui : dessin des frontières, course aux profits, recrutement massif de main-d’œuvre, déplacements de populations, nationalisme, inégalités sociales et salariales jamais vues auparavant… Et bien sûr, trois guerres sanglantes, entre la Prusse, l’Allemagne et la France, soldées par des traités de libre-échange autour de la Communauté européenne du charbon et de l’acier. 

Aujourd’hui, les carcasses des hauts-fourneaux se délitent, abandonnées, transformées en parc d’attractions ou en musée. En plein centre-ville d’Hayange, à 15 km, Laurent Jacobelli, député du Rassemblement national (RN), organise des permanences hebdomadaires pour écouter les inquiétudes des électeurs. Le maire, Fabien Engelmann, est en passe d’être réélu maire pour un 3e mandat. L’ancien syndicaliste s’est converti à l’extrême droite : un spectre qui ne cesse de s’étendre sur la vallée de la Fensch, et que redoute Nicolas Haettinger à Hagondange. Le cégétiste ne supporte pas d’ailleurs qu’on rappelle le passé syndical de certains militants RN. 

L’autre jour, il m’a envoyé un message pour m’annoncer, à son tour, son licenciement. 
« Comme dirait l’autre, “Je ne m’attendais à rien, mais je suis quand même déçu”, m’écrivait-il.
— C’est du Gramsci ?
— Ah non, ça, Sophie, c’est du Malcolm. La série télé. Mais si tu veux du Gramsci, en voilà : “Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres.” »

D’un trait

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