La scène se déroule à la fin de l’été, dans les Alpes, au pied d’un télésiège arrêté. Huit hommes ont le cul dans l’herbe, à l’ombre d’un grand sapin. Ils avalent des sandwichs en silence, contemplant la montagne qui s’élève au-dessus de leur tête, tout en nuances de vert.
« Surveillant, t’as un calibre sur toi ? lance Alfred avec son fort accent antillais.
— Non, pourquoi ? répond Stéphane.
— Pour qu’on parte à la chasse.
— À la chasse ?
— Ouais, je partais souvent à la chasse avec mes cousins. Y a des méchants sangliers en Guadeloupe, t’as intérêt à pas les rater. Si tu les blesses seulement, ils essaient de te buter. »
Stéphane hoche la tête, à défaut de savoir quoi répondre, et reprend la discussion entamée avec ses collègues Manuel et Jérémy, surveillants, comme lui, à la prison de Bourg-en-Bresse, dans l’Ain.
Un mètre quatre-vingt-douze, 100 kilos, des tresses courtes sur le crâne et des tatouages sur le ventre, les mains, le dos, Alfred est un détenu.
Un trèfle à quatre feuilles perle comme une larme à son œil. Il a 32 ans. Il a tiré sept ans sur une peine qui en compte treize.
« J’étais dans la coke, il dit.
— T’es tombé pour ça ? je demande.
— Ouais. Ils m’ont serré avec 63 kilos de cocaïne. Ils m’ont tout saisi. J’ai tout perdu. Mais je regrette pas… »
Plus petit, plus frêle aussi, Damien sourit à côté avant de comprendre qu’une épaisse goutte de mayonnaise s’est échappée de son sandwich triangle pour s’écraser sur sa cuisse. « Et merde… » Damien a 50 ans. Il a pris vingt ans de placard et, sur le papier, il lui en reste dix. À sa droite, à quelques mètres, des guides de haute montagne terminent leur déjeuner. François, Fabien et Bertrand, respectivement 60, 58 et 44 ans, débattent de la jeune génération de guides et de l’état des voies sur les massifs. « T’y es passé, sur l’aiguille ? Les cordes, elles sont comment ? Avec le vent de cet hiver, elles ont dû prendre cher… » La discussion se poursuit, incompréhensible pour le profane. Après une dernière poignée de noisettes, François se lève, époussette sa veste : « Bon, on décolle ? »
Le souffle faiblit
On serre les sangles, on récupère les piolets, les casques, les baudriers, et on s’élance sous le cagnard. La pente est régulière ; le sentier, balisé. Damien ferme la marche. « On en a pour longtemps ? », ose-t-il d’une voix inquiète. « Ça dépend de nous, répond un guide. On atteindra le refuge dans deux, trois heures peut-être. » Damien sait qu’il va souffrir, son souffle a commencé à faiblir, alors il baisse la tête et avance.
À cette heure-ci, on aurait dû être au pied du mont Blanc. On aurait dû lever les yeux vers les nuages et se demander si on allait y arriver. On aurait dû flipper à l’idée de se réveiller à 2 heures du matin pour s’encorder à la frontale et commencer à mettre un pied devant l’autre, enfonçant nos crampons dans la neige en priant pour que le temps soit bon et que le mal des montagnes nous épargne. On aurait dû rêver l’exploit. La photo qui finirait sur le frigo : un sourire de vainqueur, le piolet brandi dans un ciel azur.
Le plan a foiré, et pour comprendre pourquoi, il faut revenir une semaine en arrière.
On m’avait parlé de ce projet comme d’une grande première : des détenus en permission vont tenter le mont Blanc. Ils n’ont aucune expérience de la montagne, mais ils s’entraînent en cellule, ils font des pompes, des abdos, ils se construisent un corps capable d’affronter la rudesse d’une montagne de presque 5 000 mètres d’altitude.
Des bracelets au poignet
Quand j’arrive au centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, une prison de 700 places aux murs d’enceinte surmontés d’un bourrelet de barbelés, Damien est appelé au gymnase pour l’inventaire de son matériel. Il porte un vieux jogging et un t-shirt délavé imprimé d’une tête d’Indien. Des bracelets se chevauchent à son poignet.
« Qu’est-ce que t’as comme vêtements chauds ? lui demande un surveillant.
— J’ai un gros pull, un bonnet…
— Gants, tu as ?
— Nan… mais j’ai des mitaines pour la muscu.
— OK, tu prends. Et les pompes, c’est comment ? »
Damien grimace en tentant de faire entrer son pied dans une chaussure montante.
« Le 40 est trop petit. Faudrait du 41. Peut-être même du 42.
— Merde, lâche le surveillant. Bon OK, je vais appeler les guides.
— Je prends quoi d’autre ?
— Y a pas de douche dans le refuge, donc pas besoin de serviette. Prends juste un deuxième caleçon. Et un déo.
— Ah ça, j’ai pas. »
Damien rit en ayant l’air de s’excuser, puis ajoute : « Ça te dérange pas de me prêter des lunettes de soleil ? Parce qu’avec mes yeux bleus, je vais douiller, là-haut. » Ses yeux sont d’un bleu très pâle en effet, un bleu fragile. Je pense encore, à ce moment de l’histoire, que Damien fait partie de ces détenus surentraînés qui trépignent à l’idée d’affronter le plus haut sommet d’Europe. En réalité, il vient d’apprendre sa sélection. Ça s’est fait au rattrapage. Disons que les candidats ne se sont pas bousculés et que, parmi les volontaires, il était un peu plus calme que les autres. « On avait des mecs solides, mais la juge a refusé de les laisser sortir, m’explique Manuel, le gradé de l’équipe, en se faisant couler un café au local syndical. Je pense à un gars en particulier, qui s’est frappé avec un autre détenu. Le connaissant, il doit être dégoûté. »
Alfred, le Guadeloupéen, je le rencontre le matin du grand départ. Il porte un sweat orange et des baskets flambant neuves. Il n’arrête pas de sourire. « Ah, je suis trop content de partir. Franchement, merci les gars, je suis trop heureux là, vous vous rendez pas compte. » Damien apparaît derrière une porte et ils s’enlacent comme des frères. « Ça va être top », ils répètent, et bien qu’ils ne soient plus des mômes, l’excitation qui brille dans leurs yeux est celle d’enfants à l’aube des grandes vacances.
Je suis entré dans une boulangerie, les odeurs, ça faisait si longtemps ! J’ai demandé un croissant.
Damien, le détenu aux yeux bleus
Ils grimpent à l’arrière du van et, pendant les deux heures qui nous séparent d’Albertville, où nous attendent les guides, ils parlent en continu, sautant d’un sujet à l’autre, remarquant que, finalement, ça va pour ce qui est de la confrontation avec le monde extérieur, ils ne se sentent pas si déphasés que ça. « La semaine dernière, je suis sorti quelques heures pour un rendez-vous médical, raconte Damien. Ma première sortie depuis dix ans. Je suis entré dans une boulangerie, les odeurs, ça faisait si longtemps ! J’avais mis mon petit masque pour l’occasion. J’ai demandé un croissant. » Alfred dit que sa permission, il l’a passée à faire les magasins. « Chez Foot Locker, j’ai posé un sac à mes pieds. Dedans, il y avait un ensemble que je venais d’acheter. En dix secondes il avait disparu. » La vendeuse n’a rien vu, le vigile non plus. « Pour me consoler, ils m’ont offert une paire de chaussettes. »
Damien éclate d’un rire sonore, et en suivant des yeux la campagne qui défile par la vitre, il dit avec satisfaction : « On va respirer de l’air pur, ça va nous faire du bien.
— Tu connais un peu la montagne ? je demande.
— Ouais, j’ai fait dix ans de saisons à Tignes. Un restaurant d’altitude, je bossais en cuisine. L’été, je m’occupais d’un camping à Vias Plage, à côté du Cap d’Agde.
— Mais quand t’étais en montagne, tu marchais ? »
Il hausse les épaules : « Pas vraiment. J’ai fait un peu de ski… C’était il y a longtemps. Très longtemps. »

On approche. Des reliefs inquiétants se devinent sur l’horizon. On sent comme une angoisse flotter dans la voiture.
« Ce qui me fait peur, lâche Damien, c’est l’oxygène. Ça me tracasse d’en manquer.
— Moi, j’ai le vertige, avoue Alfred. J’aime pas l’altitude. À quelques mètres du sol déjà, je me sens mal… »
Les surveillants ont entendu, mais personne ne relève. On se dit que cela ne doit pas être si grave, que ça va le faire, qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent.
Remonter le temps
Pause supermarché. Damien s’égare, il y a trop de marques, trop de produits, trop de choix.
Entre-temps, on a récupéré les guides, François, Fabien et Bertrand. Pour le pique-nique, on finit par se mettre d’accord sur une baguette à partager, du jambon sous vide et du fromage sans goût. En attendant Alfred, qui achète la moitié du magasin, Damien remonte le temps. « J’ai pris vingt ans en 2011, il lâche, comme on avoue un cancer à ses proches.
— Pourquoi ? je demande, sachant pertinemment que la réponse ne sera pas jolie.
— Tentative d’assassinat. »
Puis il ajoute : « J’ai vécu des hauts et des bas, mais c’est ma première incarcération. J’avais un casier vierge.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »
Il soupire.
« Je me souviens pas. Je me suis tiré dessus, et j’ai blessé quelqu’un d’autre, c’est ce qu’on m’a expliqué après le coma.
— C’était qui, ce quelqu’un ?
— Quelqu’un de ma famille. J’ai des regrets, tu peux pas t’imaginer. Je m’en remettrai jamais. Et je suis obligé d’avancer. Sinon, tu te passes la corde. Ça m’a traversé l’esprit, bien sûr.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé, exactement ? j’insiste, et je sais en faisant cela qu’il est poussé au bord d’un dangereux précipice.
— C’est mon fils », il dit.
Ses mâchoires se contractent. Battant son pouls, une artère jaillit dans son cou.
« Je lui ai tiré dessus. Il ne parle plus. Il ne marche plus. Il a 16 ans maintenant, il est tétraplégique. Voilà. »
Alfred sort enfin. Les surveillants battent le rappel. On remonte en voiture.
Tatoué à l’encre bleue
Après une demi-heure à avaler des lacets, le van de la pénitentiaire montre des signes de faiblesse. Un cycliste en souffrance nous dépasse alors qu’on ouvre le capot, ce qui libère une épaisse fumée noire. Le ciel est d’un bleu tapant, l’herbe si verte qu’elle paraît fausse. Damien ôte son t-shirt, dévoilant un torse blanchâtre, la peau d’un mec qui n’a pas vu le soleil depuis longtemps, une peau qui raconte à elle seule les dix ans de placard. Un dessin compliqué lui recouvre le dos, comme une toile d’araignée. Sur le torse, tatoué à l’encre bleue, un biker file sur une Harley. Les guides profitent de la pause pour nous présenter le programme. « Ce week-end, c’est de l’entraînement. Le but, c’est de voir vos capacités, et que vous commenciez à vous familiariser avec le matériel. La semaine prochaine, sur le Mont-Blanc, on formera trois cordées de trois alpinistes. On marchera jusqu’au refuge de Tête-Rousse, à 3 200 mètres, et le lendemain, refuge du Goûter, 3 800 mètres. De là, si la météo le permet, on tentera le sommet. »
Le van tombera en panne encore trois fois avant d’atteindre le bout de la piste.
Une voiture au bas de caisse grillagé est déjà garée. « Ça doit être celle du gardien de refuge, dit Bertrand, il met ça pour empêcher les marmottes d’accéder au moteur. Elles bouffent les protections thermiques en cellulose de maïs.
— Un refuge. Quel refuge ? », demande Alfred.
Fabien, laçant ses chaussures, lève la tête pour lui montrer un point noir, là-haut, sur la montagne. « Tu vois cette maison ? C’est là qu’on va.
— Ce petit truc, là ? Mais non !
— Mais si. Y a 800 mètres de dénivelé.
— Vous êtes pas sérieux, les gars ? Mais le Mont-Blanc, c’est plus haut que ça ? »
Je ne me sens pas le cœur de lui avouer que le Mont-Blanc est deux fois plus haut. Il se met à pleuvoir. Fabien se hâte de boucler les sacs, mais Alfred reste les bras croisés, le regard accroché au refuge. « Rien que là, j’ai peur, il dit. J’ai jamais fait ça. Je tiens à ma vie, moi. » Un cri retentit dans l’écho. « C’était quoi, ça ? Un aigle ?
— Une marmotte, répond Bertrand. Ça siffle, les marmottes.
— Je te jure, dit Alfred, je suis un grand gaillard, mais j’ai peur de beaucoup de choses. »
Après cinq minutes sur le sentier, je me retourne pour prendre une photo et trouve Damien, écarlate, à l’arrêt. Il souffle fort. « Qu’est-ce qui se passe ? je demande.
— Ça va, répond le guide. Il est juste parti un peu vite. Damien, tu veux qu’on prenne ton sac ? »
Ses Nike scintillantes glissent sur la terre meuble. Il n’a pas réussi à faire entrer son 46 dans les chaussures de randonnée de la prison.
Damien, depuis dix ans, son seul effort c’est de gravir l’escalier qui sépare la promenade de sa cellule au premier étage. Alfred lui enlève sa charge et reprend la tête. Lui se sent dans une forme olympique : « Les gars, on n’avance pas ! Ça me fait mal aux jambes de me traîner comme ça. »
Je le rejoins à l’avant. Ses Nike scintillantes glissent sur la terre meuble, car il n’a pas réussi à faire entrer son 46 dans les chaussures de randonnée de la prison. Une cicatrice de 20 centimètres lui lacère le mollet. « Un accident de motocross », il dit.
Malgré le flingue tatoué sur le bras et le dollar au dos de sa main, Alfred jure qu’il est un détenu exemplaire. « J’ai quand même pris deux peines internes. On m’a rajouté quinze et huit mois pour avoir tabassé des mecs qui avaient cambriolé ma cellule.
— Qu’est-ce qu’ils t’avaient volé ?
— Ma télé, ma chaîne hi-fi, tout mon petit confort. La juge a été compréhensive, elle m’a pas mis trop cher. »
Marcher dans le blanc
On s’arrête pour attendre le groupe. Damien accroche son regard aux talons de Fabien et tente de ne pas penser à l’abandon. « Ces clochettes mauves, lui explique Bertrand, sont des campanules alpestres. On les trouve jusqu’à 2 800 mètres. » Damien hoche la tête, incapable de faire une phrase. Dans son dos, des nuages s’accumulent. Ils nous rattrapent. Cent mètres plus haut, on marche dans le blanc.
« T’as de l’eau, Alfred ? demande François, le guide.
— J’ai du Yop et du jus d’orange. Mais j’ai pas soif.
— Il faut boire de l’eau. Avec l’altitude, on se déshydrate par la bouche. »
Je lui tends ma bouteille, il reste trois fois rien. Alfred fait quelque chose qui me choque : après la dernière gorgée, il la jette dans la nature. J’ai eu cette sidération ce matin quand Damien nous a offert à chacun un bonbon à la menthe, pour souder le groupe, signifier qu’on formait une équipe à présent : Alfred avait laissé le papier tomber à ses pieds. Je n’avais rien dit. On ne se connaissait pas.
« Alfred, la bouteille, on va pas la laisser là.
— T’es écolo ? il demande.
— C’est pas la question. Elle va mettre des milliers d’années à se désintégrer. »
Il hausse les épaules, la ramasse, et comme si cet événement de rien du tout avait déclenché quelque chose en lui, il se met soudain à avoir très peur. La pente, les nuages, tout ce vide autour. Il s’accroche à un rocher et se ratatine pour faire corps avec le sentier. Il se retrouve allongé dans la poussière.
« C’est ma phobie, bégaie-t-il, elle revient. Les gars, j’ai le vertige. Je vais pas y arriver.
— Accroche-toi à mon sac et ne regarde pas en bas, lui intime un guide. Fais-moi confiance, tu ne regardes que mes pas. »
Avec une appréhension considérable, Alfred se relève et, comme une punition pour le retard accumulé, une averse glaciale s’abat sur nos épaules. Damien, qui n’a pas de veste et ne porte qu’un pull bon marché, avance trempé jusqu’aux os, la tête rougie par le froid et l’effort. Un bouquetin, un gros mâle, apparaît dans le rideau de pluie. L’eau ruisselle à grosses gouttes sur son pelage. « T’as vu ses grandes cornes ? lance Alfred. Comment il fait pour vivre ici ? Y a que des cailloux à manger… »
Des bûches dans le poêle
C’est un moment extrêmement agréable en montagne, quand après avoir marché des heures, on atteint enfin la maison qu’on avait dans le viseur, et découvre que des bûches crépitent dans le poêle, qu’il y fait bon et qu’à moins d’une catastrophe on y sera en sécurité jusqu’au lendemain. Nous sommes à 2 750 mètres d’altitude. Une tournée de bières arrive.
« Faut qu’on trouve autre chose. Le Mont-Blanc, ça le fera pas, murmure François à un jeune guide monté avec un client de 78 ans, un aumônier qui a remplacé sa gourde par une flasque de rosé.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demande l’autre.
— Physiquement, il y en a un qui est trop juste. Et le deuxième, il a le vertige.
— Ah ouais, en effet… »
T’es en perm, t’es libre, Alfred. Si tu veux partir en courant dans la montagne, t’as le droit.
Un surveillant
Le repas est servi à 19 heures. Dal bhat, des lentilles et du riz, un plat népalais. Alfred n’a pas faim. Le verre de génépi offert par le gardien l’a mis KO. « Surveillant, je peux sortir de table ? demande-t-il à Manuel.
— T’es en perm, t’es libre, Alfred. Si tu veux partir en courant dans la montagne, t’as le droit. »
Entendant cela, Damien se lève à son tour. C’est étrange de voir des adultes demander constamment la permission pour aller pisser ou s’allumer une cigarette. La taule les a modifiés. Ils n’ont plus l’habitude de s’autoriser quoi que ce soit.
Un plan B
Massés en bout de table, les trois guides annoncent aux trois surveillants qu’ils ont pris leur décision. « Les détenus ne sont pas prêts physiquement, lâche François, il faut trouver un plan B. »

Jérémy est venu trouver les guides tout à l’heure pour leur proposer de faire le Mont-Blanc sans les détenus. Ça les a choqués. Maintenant, le surveillant scrute le bois de la table. Peut-être a-t-il déjà prévenu ses amis, ses parents, qu’il allait gravir le toit de l’Europe, peut-être a-t-il vendu l’exploit avant, je n’en sais rien, mais c’est possible ; j’ai fait la même chose de mon côté, racontant à qui voulait l’entendre que j’allais cocher une case mythique sur la liste des sommets à faire dans une vie.
« De toute façon, poursuit François, il y a un problème de matériel. Là-haut, tu ne peux pas prendre le risque d’avoir des chaussures trop petites. Un coup de vent et il fait – 30 °C, tu y laisses des orteils. Les gants en polaire, pareil, tu perds des phalanges. »
On traîne un peu après le dessert et les guides retrouvent leur chambre. Fabien se masse le genou, embaumant la pièce d’une forte odeur de camphre.
« Je suis contre l’idée d’emmener les surveillants sur le Mont-Blanc. On est là pour les détenus, rappelle-t-il.
— Ça fait dix ans qu’ils sont pas sortis, on peut pas rester sur un échec, dit Bertrand. Faut qu’on trouve un sommet à leur portée.
— Le glacier Blanc ? demande François, étendu sur le lit du bas, emmitouflé dans son sac à viande.
— Hum… j’ai peur que ça fasse beaucoup de marche pour Damien.
— C’est surtout qu’il a rien à se mettre sur le dos. Il a même pas de veste.
— Je dois avoir une Gore-Tex à lui prêter pour la semaine prochaine, dit Bertrand. Faudrait une polaire, aussi. »
Ils énumèrent les possibilités de repli…
« Tu dormirais où ? Y a pas de refuge là-haut.
— Et c’est très aérien. T’as vu Alfred, à quatre pattes sur le chemin ? Il passera pas.
— C’est une phobie, il fait pas semblant. Il était pâle, il tremblait.
— Faut qu’on l’aide à prendre confiance. J’ai des mousquetons à vis, des sangles, au pire on le descendra en rappel. »
Une mère grizzli
Le lendemain à 6 heures, on apprend qu’Alfred a lutté avec l’altitude, le sang lui battait le cerveau, l’empêchant de trouver le sommeil. Il ne touche pas son chocolat chaud, n’envisage même pas les tranches de pain d’épices, il reste les bras croisés, la tête enfouie sous une capuche, tandis qu’à côté les guides se racontent des souvenirs d’expéditions, des nuits de solitude agrippés à un vieux fusil, entourés par les ours polaires dans le Spitzberg, en Norvège, ou encore ces traces fraîches d’une mère grizzli et ses petits qui les avaient paniqués en aval d’un sommet américain. Autour, le jour se lève, recouvrant la vallée d’un voile orangé. Alfred s’éclipse pour s’en griller une devant le refuge. Il est seul, face à la montagne et son silence parfait. Il semble réfléchir à ce qui l’attend. Il reste dans le froid, à contempler l’immensité, jusqu’à ce que le vieil aumônier le rejoigne.
« Bravo l’ancien, lui dit Alfred.
— Bravo pour quoi ? demande le vieillard au nez couperosé.
— Pour ce que vous faites. Les jeunes pensent qu’ils savent tout de la vie, mais c’est ici qu’il faut les amener pour leur donner une leçon. »
Puis, apprenant que son interlocuteur est un homme de foi, Alfred lui montre la petite prière qui ne le quitte jamais. « C’est ma mère qui me l’a offerte. Je la lis pour me donner du courage.
— C’est très bien, répond le vieil homme. Ça va t’aider. »
Puis il s’en va, empruntant le sentier qui disparaît sur la gauche, derrière un rocher.
Si vous dévissez, plantez le piolet de toutes vos forces dans la neige.
Bertrand, guide de haute-montagne
On aurait dû monter au glacier nous aussi, mais après la galère d’hier, les guides préfèrent nous apprendre à ne pas mourir. « Si vous ripez et que vous dévissez, plantez le piolet de toutes vos forces dans la neige », explique Bertrand. Harnaché, casque sur la tête et crampons aux pieds, Damien prend plaisir à tenter et retenter la manœuvre, faisant claquer son rire sonore contre les parois de la falaise. Alfred n’a pas confiance dans la neige, il reste assis sur un rocher, les yeux clos face au soleil.
Comme un cul-de-jatte
Dans la descente, ça va plutôt bien jusqu’à ce qu’on atteigne une arête.
Le segment n’est pas long, une centaine de mètres peut-être, mais pour un homme sujet au vertige, c’est l’appel du vide. Alfred se laisse tomber sur les fesses. Il tremble. Fabien et Bertrand l’encadrent pour lui former des œillères tandis que François l’implore de se relever. Alfred est pétrifié. « Les gars, je peux pas. Putain de merde. Je peux pas. » Comme un cul-de-jatte dans un chariot, il avance sur les mains, les fesses raclant la poussière. Quand une demi-heure plus tard les guides parviennent à le remettre sur pied, il a trois trous et des petits cailloux incrustés dans son jogging.
À part un genou qui grince, Damien se révèle bien plus à l’aise en descente. Quand il était jeune et libre, il jouait au football, ailier ou avant-centre. C’était il y a longtemps, avant sa maladie des poumons et les trois hernies discales qui lui ont laissé des vis de 35 et 45 millimètres autour de la colonne vertébrale. Son épouse venait le voir à l’hôpital, elle lui écrivait qu’elle l’aimait, qu’il lui manquait et, quand il est sorti, Damien l’a trouvée au lit avec son meilleur ami. « La porte était fermée, mais je la voyais par le trou de la serrure, à poil, avec mon pote qui s’affolait à côté. Je gueulais : “Ah les salauds ! Je vais vous tuer !” » Ce qui le choque, en y repensant, c’est la bière que son ami s’était permis de prendre dans le frigo. Elle était posée, à moitié éventée, sur la table du salon.
Damien a été beaucoup trompé. « Ma première femme, on a été mariés onze ans. C’est moi qui ai demandé le divorce. Et la deuxième, eh ben, pareil, après huit ans, j’ai découvert qu’elle couchait avec d’autres hommes. Elle s’est pas démontée, elle m’a dit : “C’est comme ça”. » Ensuite, il y a la dépression, l’alcool, les cachetons. Un soir, alors qu’il est seul avec son fils de 7 ans, il se rappelle qu’il a conservé un flingue trouvé chez une vieille dame. « J’étais déménageur pour Demeco, j’avais mis le pétard dans une boîte. Je sais pas pourquoi je l’ai pas rendu. C’était un pistolet de femme, un truc léger.
— Et tu t’en es servi…
— J’ai tiré sur mon fils. Puis j’ai voulu me suicider. »
Il s’arrête pour me montrer une cicatrice près de la tempe. « La balle est entrée là, elle est ressortie là, dit-il en désignant son front. Je suis tombé dans le coma.
— Et ton fils ?
— Une balle dans la tête. »
Silence. On marche cinquante mètres. Une clôture à enjamber. « Je m’en remettrai jamais, souffle-t-il. Psychologiquement, je serai suivi jusqu’à la fin. Mais faut que j’en parle. Faut pas que je garde ça pour moi. Sinon, ça va m’empoisonner. »
Sur la route du retour, alors que les surveillants parlent football à l’avant, Damien, perclus de crampes, grimace en étirant ses jambes sur la banquette. Alfred est entièrement tourné vers la vitre arrière, l’œil fixé sur quelque chose d’indéfinissable, comme s’il cherchait des potes à la traîne dans le trafic.
« Qu’est-ce que tu regardes ? je demande.
— L’horizon. »
Aller au bout
Devant la prison, on jette les bananes écrasées au fond des sacs et les détenus sont raccompagnés jusqu’à la lourde porte blindée, sans savoir s’ils reverront les Alpes. Stéphane, qui a conduit tout du long, me dépose à la gare. « T’es pas trop déçu qu’on fasse pas le Mont-Blanc ? », il demande.
Je ne sais pas quoi répondre. Déçu, oui, un peu. Et lui ? « C’est dommage, il dit, mais c’est le chemin qui est important. Pour Damien et Alfred, compte tenu de leurs histoires, il faut qu’on aille au bout. »
Dans le week-end, des tractations ont lieu sur le groupe WhatsApp des surveillants. « Alors Jérèm, tu as toujours la mort ? demande celui qui a organisé l’expédition.
— Comment tu veux pas avoir la mort quand, pour un projet Mont-Blanc, tu mets un type qui a une ceinture pour le dos avec zéro cardio et un autre qui a le vertige… Mais maintenant ça va mieux, je relativise. »
Ils comprennent que le Mont-Blanc ou l’Everest, finalement cela n’a pas d’importance. Non seulement les détenus ne voient pas la différence, mais ce qui compte pour eux c’est de prendre l’air. Marcher. Respirer. Rire aussi.
Voilà comment on se retrouve tous les neuf à pique-niquer devant un télésiège arrêté. Les guides ont redéfini l’objectif, comme on dit dans l’armée : grimper au refuge de la Vanoise et, de là-haut, aller chercher le col, puis traverser le glacier de part en part pour tenter d’atteindre la pointe du Dard, un sommet perché à 3 300 mètres d’altitude.
Voir le sommet
Je marche auprès de François, le doyen de l’équipe. Prendre la décision d’annuler, m’explique-t-il, c’est difficile quand on hésite sur les capacités des clients, mais là on n’avait aucune chance de voir le sommet. « Ça reste une relation commerciale, tu te sens parfois obligé de tenter le coup. Le Mont-Blanc, j’y suis monté avec une fille, c’était sa troisième fois. Un temps pourri. On n’avançait pas. On est restés trente secondes au sommet pour prendre une photo ratée et, dans la descente, elle a souffert. Elle m’a avoué qu’elle n’avait aucun souvenir. Le black-out. Elle ne se rappelait pas être montée là-haut. Je me suis dit : t’aurais pas dû forcer, elle avait le cerveau grillé par l’altitude, elle aurait pu se tuer, on aurait pu se tuer. »
Il se met à pleuvoir. De lourdes gouttes qui font du bruit. On sort les K-way. « Ça va pas durer », murmure François en scrutant les nuages au ventre gris et, dix minutes plus tard, on a de nouveau le sac entre les pieds, à enlever des couches.
« Alfred, il est où ? je demande.
— Loin devant », indique Manuel d’un coup de menton. J’allonge la foulée. Il est seul près d’un ruisseau, son bâton dans la main.
« Qu’est-ce que vous foutez ? Je marche pas vite pourtant, il dit.
— Tu penses à quoi ?
— Plein de choses. Je m’aère la tête. »
Il se souvient qu’enfant, en Guadeloupe, il habitait avec ses parents – un menuisier et une infirmière – près de la caserne des pompiers. Il s’asseyait sur le trottoir d’en face et attendait le retour du gros camion rouge pour avoir le récit des missions du jour. « Ils avaient plein d’histoires de sauvetages. J’aimais bien les écouter. » C’était ça son rêve à Alfred, devenir pompier. Puis il a glissé. « C’est arrivé vers 17 ans. J’ai eu mon bac S. Et je sais pas, je voulais trop de choses, je crois. » Quand il était dans le deal, il pouvait claquer 5 000 euros dans une soirée sans aucun problème. Il avait un coffre-fort dans sa chambre.
« Y avait 700 000 euros dedans. Que des billets de 50.
— Qu’est-ce que tu t’es offert avec cet argent ?
— Plein de trucs. Une Clio Sport que j’ai pliée dans une course-poursuite avec la police. J’avais pas le permis et un calibre dans la boîte à gants. J’ai perdu le contrôle, je suis parti en tonneaux. »
On traverse un pierrier, puis un lac vaseux d’où émergent des rochers assez gros pour marcher dessus. « Après cette arrestation, ils ont fait des perquisitions. J’ai nié devant la marchandise, mais ils m’ont montré les écoutes : “Ça fait quatre ans qu’on te suit. On sait que t’étais ici, et là. On sait tout”. » On s’arrête au pied d’une falaise. Trois marmottes, grasses comme des loukoums, se traînent sur l’herbe rase. Elles ne vont pas tarder à hiberner. Alfred écarquille les yeux. Pour lui, chaque chose ici est une première fois.
Une heure plus tard, on atteint le refuge de la Vanoise, une grosse bâtisse en pierres apparentes.
Footing, squats, gainage, pompes
Damien a le cœur qui tape aux tempes, mais il arrive en meilleur état que la semaine passée. Après l’échec, il a culpabilisé. Dans sa cellule, il se répétait : c’est ta faute s’ils annulent le Mont-Blanc ; alors il a commencé par un footing, puis des squats, du gainage, des pompes.
On s’installe dans la grande salle de bois clair où deux jolies filles servent des bières. Alfred distribue les sourires et Damien se lève pour prendre la commande, sans oublier de préciser qu’aujourd’hui c’est son anniversaire, il a 51 ans.
« Bon allez, au Mont-Blanc ! lance Jérémy, le surveillant déçu, en levant son verre.
— À chaque fois, c’est dans notre gueule, ce genre de pique, lâche Damien.
— Tu sais, Jérémy, le Mont-Blanc, il ne bougera pas. Il sera là à point nommé », dit François.
La première tournée détend l’atmosphère. Au bout d’un moment, les guides osent demander à quoi elle ressemble, en vrai, leur vie en taule.
« À 7 heures, on ouvre les cellules et on leur demande de bouger un bras, explique Manuel.
— Pourquoi ?
— Pour vérifier qu’ils sont vivants.
— Les suicides, c’est fréquent ? demande Bertrand.
— J’en ai décroché quelques-uns, dit Jérémy. Le dernier, Steph, c’était le tien. »
Il se tourne vers Stéphane. « Ah oui, Lopez : “Surveillant ! Me suis coupé !” J’arrive, il est dans une mare de sang, à regarder ses bras. 134 points de suture. »
Stéphane est devenu surveillant parce qu’on était en 2008, c’était la crise, sa femme débutait comme institutrice et l’intérim se tarissait. Il a suivi son beau-frère au concours, et le doute est venu après. Les premières rondes, les premières fouilles, les premières bagarres, il ne faisait pas le fier.
La colère
Damien raconte les humiliations, les fouilles à nu après chaque parloir. À poil. Écarte les fesses. Tousse. « Éh ben non, pas cette fois. J’en ai marre. Vous insinuez que mes parents sont des trafiquants ? Qu’ils me font passer du shit au parloir ? » Son père est agent d’entretien, sa mère, puéricultrice. « Je leur ai dit : “Appelez la directrice, je bougerai pas.” Elle est venue : “Oh non, pas vous…” “Eh ben si, j’en peux plus !” Elle m’a dit : “Si vous refusez, c’est le mitard.” Alors, de colère, j’ai tout baissé. Je criais : “Ça va là ? Vous êtes contents ?” »
Raconter cette histoire lui donne envie de reboire une bière. « Je paie une tournée », il lance, mais il oublie qu’on est en altitude et que tout coûte un bras, il n’a pas assez.
« Combien tu gagnes ? je lui demande. Je sais qu’il travaille à l’atelier.
— 577 euros.
— Tu gagnes beaucoup, dit un surveillant.
— Pardon ? Je fais trente-cinq heures.
— Ouais, mais t’es pas à l’extérieur. »
Les serveuses éteignent les lumières et chantent « Joyeux anniversaire ». Elles posent un gâteau devant Damien sous les applaudissements. Il est ému, il n’en revient pas. Il souffle : « Ça fait tellement d’années que je l’ai pas fêté. »
Le lendemain, le vent nous fait enfiler des collants sous les pantalons.
Ouah, ça me reprend. Faut pas que je regarde en bas.
Alfred, le détenu phobique
On monte et le relief se minéralise, bientôt on ne trouve plus que de la neige et des cailloux. Derrière une barre rocheuse, on tombe sur un chamois, très beau, qui n’a pas l’air apeuré, mais grimpe quand même cinquante mètres avant de se retourner pour juger cet étrange troupeau en parka fluo. Il passe dans la lumière encore rasante du matin, son pelage devenant fauve, et disparaît sur la crête. « Ouah, ça me reprend, souffle Alfred. Faut pas que je regarde en bas. » On approche des 3 000 mètres. Il vacille, s’accroche à la paroi et se ratatine, comme s’il voulait fondre son corps dans la roche, s’y fossiliser. Bertrand lui jette la corde.
« Attrape-la, Alfred. Fais-moi confiance, je te laisserai pas tomber.
— Mon cœur, il bat à mille à l’heure ! »
Jérémy s’approche, met sa main dans la sienne et l’entraîne de l’autre côté du raidillon. « Suis-moi, on va passer », dit-il, et je dois avouer que cette vision m’a ému.
« Merci, surveillant, souffle Alfred. Je vous ralentis, mais j’ai peur.
— Courage, tu verras c’est un billard après, lui dit François.
— T’arrêtes pas de me promettre ça, mais on fait que monter.
— C’est le principe de la montagne, Alfred.
— Attends-moi, alors ! J’aime pas quand t’es trop loin. Ça me fait flipper. »

On marche encore une heure avant d’atteindre le col. Devant nous s’ouvre une mer de glace sur laquelle miroite un soleil aveuglant. On enfile les baudriers et on s’encorde. Un écartement court, 5 mètres. De minuscules rivières d’eau gelée dévalent entre les crocs de nos crampons. Le glacier fond sous nos yeux. « Marchez pas sur la corde, les crampons peuvent la sectionner », prévient Fabien en vérifiant les nœuds. On avance droit sur l’arête, et bien que le chemin paraisse sans danger, Fabien est à l’affût des crevasses. Il s’est fait très peur, une fois. Un sérac effondré sous son poids. Il a basculé dans le vide. À son réveil, il était seul dans la neige, il pissait le sang et sa jambe lui faisait un mal de chien.
Au bord du vide
L’oxygène n’est plus le même. Les trois cordées avancent lentement.
Sur une barre rocheuse, on se retrouve au bord du vide. On s’assied, chacun sur un gros caillou et, en balayant le paysage, on remarque un sommet enneigé, au loin. La perspective le coince entre deux aiguilles. Le Mont-Blanc. Damien ne sait pas ce qui lui prend, il est ému aux larmes.
« Je suis assis, mais j’en tremble encore, dit Alfred.
— C’est pas fini. On vise la pointe du Dard, là-bas, montre Bertrand.
— On va vraiment chercher ce sommet ? »
À cet instant, François fait sonner le talkie-walkie de Bertrand. Sa voix crépite comme s’il était dans la tempête : « Alpha Bravo, c’est François, je suis sur le glacier de la Vanoise avec une grosse équipe, STOP. On a un problème, STOP. Mais tout va bien, on est avec Alfred, STOP. Pas besoin de secours, c’est un costaud, STOP. » Alfred se retourne. Il a l’air épuisé. « Pourtant ce matin je me sentais en superforme, dit-il. Mais je flippe, je sais pas pourquoi. » On prend une photo et on s’encorde à nouveau. Je reprends ma place derrière Fabien, ses crampons marquent la neige d’une empreinte étrange, la patte d’un animal à dix doigts, avec deux griffes menaçantes sur l’avant.
C’est hallucinant. Hallucinant. À plus de 50 balais, j’aurais jamais cru vivre un truc pareil.
Damien, un des deux détenus
« Attention la crevasse ! », lance-t-il et, en l’enjambant, je vois en effet une faille étroite, noire et profonde, qui plonge dans les entrailles du glacier. La pente tire dans les cuisses. Un couloir de neige nous guide jusqu’au sommet, une pointe rocheuse surmontée d’un gros cairn, ces monticules de pierres qui balisent les montagnes. Il est 12 h 18. Le souffle court, Damien pose ses mains sur ses hanches, ravale sa salive et sans savoir où poser le regard, répète à voix haute : « C’est hallucinant. Hallucinant. À plus de 50 balais, j’aurais jamais cru vivre un truc pareil. »
Alfred se laisse choir dans la poussière.
« Je suis déçu de moi, j’aurais jamais cru que j’avais peur comme ça, il souffle.
— On l’a fait, Alfred, on l’a fait ! lance Damien.
— Je suis crevé, l’ancien…
— C’est de la bonne fatigue.
— Je croyais que j’étais un vrai gaillard et, en fait, je suis tout petit. Sans le vouloir, mon corps, il fait ça. (Il mime des genoux qui s’entrechoquent.) Là je me dépasse. Tu te rends pas compte à quel point. »
Damien le prend dans ses bras. Ces deux-là n’avaient aucune chance de se rencontrer à l’extérieur. Sans la prison, ils ne se seraient même pas regardés. « Essaie de manger quelque chose, lance François. C’est l’altitude qui t’affaiblit.
— Tu sais, répond Alfred, la montagne, je croyais que ça existait qu’à la télé. Des ascensions comme ça, je savais pas que c’était possible. Je vous respecte vraiment. Je rigole pas, les gars. Vous êtes impressionnants. »
Tout là-haut
Le lendemain, dans la descente, Alfred pense à son avenir, à ce qu’il fera du reste de sa vie. Il a quand même quatre enfants. Il faudrait qu’il se range, qu’il trouve un métier.
« Je te le cache pas, dit-il, ça va être compliqué.
— Pourquoi ? je demande.
— Parce que depuis que je me suis fait serrer, mes associés, ils ont pris du galon. Ils sont tout là-haut maintenant. J’ai du retard.
— Tu veux rattraper le temps perdu ?
— Je sais pas. Peut-être.
— Fais pas ça, je dis. T’as eu de la chance d’être condamné, t’aurais pu te faire descendre.
— Je sais. Mais c’est dur de changer, prendre un métier mal payé… Le mieux, ce serait de mettre 1 million de côté. Comme ça, après, tu peux te ranger.
— C’est impossible de faire 1 million d’euros d’un coup sans verser dans l’illégal. »
Il hausse les épaules. « C’est vrai. »
Je n’ai pas de phrase toute faite à lui opposer. Il me rappelle une chanson de Booba : « Taffer de neuf à cinq, pour moi c’est pas la vie/Tuez-moi tout de suite, emmenez-moi au paradis. »
Avant la séparation, les guides organisent une session d’escalade sur une paroi qui doit bien faire 100 mètres de haut. On grimpe les uns après les autres, puis on s’assied en cercle pour partager un dernier pique-nique, dans ce qui ressemble déjà à des adieux. Au bout d’un moment, Alfred se lève, observe la paroi, puis la corde accrochée à 30 mètres du sol. Il cherche des prises.
« Surveillant ! Si j’atteins le sommet, je suis libre, OK ? Vous me ramenez pas à la prison.
— T’as plus le vertige ? demande Manuel.
— Je suis sûr que je peux le faire.
— Vas-y. T’es libre. Jusqu’à ce soir, t’es libre. »
Alfred sourit. Il se tourne à nouveau vers la paroi, fixe cette corde rouge qui lui file des sueurs froides, et caresse le granit du plat de la paume. « J’y vais ! ».