Quand il entre dans le commissariat envahi de sauterelles, des milliers de cadavres d’insectes jonchant le sol, les policiers se lèvent d’un bond. Il n’a que la trentaine, mais Krishan Bishnoi est le superintendant de police de Gorakhpur, 3,7 millions d’habitants, dans le nord de l’Inde. Biceps saillants, crâne rasé, regard noir : son apparition ne présage rien de bon. D’autant que c’est moi le suspect. Il s’assied et me fixe.
— Which école primaire did you do ?
Sa première question me prend totalement au dépourvu. Je viens d’être arraché à ma chambre d’hôtel par sept policiers écumants de colère après m’être rendu à un rassemblement de femmes dalits, la caste la plus basse du pays, dans le cadre d’un projet de film. Je réponds d’une voix blanche :
— École Justin-Oudin, Issy-les-Moulineaux…
— Which collège ? Which lycée ? assène-t-il.
Sans transition, il cherche à me faire dire le nom de plusieurs activistes aux profils grossièrement cerclés d’un trait sur des photos. Puis il tape du poing sur la table et hurle en anglais :
— Pourquoi tu voulais faire un film ? Pourquoi tu ne t’occupes pas des problèmes de ton pays ?
Je bafouille, je parle de « recherche universitaire ». Il hurle à nouveau :
— Je sais très bien ce qu’est une recherche, ne te fous pas de ma gueule ! J’ai fait Sciences Po Paris !
— Sciences Po Paris ?
Nous réalisons alors avec stupéfaction que nous étions étudiants là-bas la même année, en 2013, dix ans auparavant. Immédiatement, il s’adoucit. Il s’apprête à me laisser partir contre le serment de ne « jamais remettre les pieds à Gorakhpur » quand un collègue vient lui murmurer quelque chose à l’oreille… Puis le commissaire Krishan Bishnoi se lève et disparaît. Je ne le reverrai plus jamais. Accusé de financement illégal d’ONG, je serai directement conduit à la prison de la ville, affecté au « pavillon des fous » où sont regroupés les cas psychiatriques, une centaine de détenus entassés à même le sol.
Un étudiant charismatique
Pendant mes cinq semaines de prison, j’ai beaucoup pensé à cet effrayant camarade de promo. Je m’étais juré d’en apprendre plus sur lui à ma sortie. De retour en France, après huit mois d’un parcours judiciaire éprouvant, j’ai commencé à enquêter. Effectivement diplômé du master « international security » de Sciences Po en 2015, Krishan Bishnoi avait décroché la prestigieuse bourse Émile-Boutmy, d’une valeur totale de 38 000 euros, accordée aux meilleurs étudiants internationaux hors Union européenne. Dans les couloirs de l’école de Saint-Germain-des-Prés, il croise des étudiants du monde entier. Il se constitue un réseau de diplômés qui travaillent aujourd’hui aux Nations unies, à Business France ou à l’Otan.
Un ancien camarade se rappelle un étudiant charismatique, extrêmement fier de sa réussite, qui affirmait préférer étudier à Sciences Po plutôt qu’à la London School of Economics par rejet de l’ancienne puissance coloniale britannique. Très patriote, exprimant régulièrement des vues critiques à l’égard des musulmans d’Inde, Krishan Bishnoi était allé assister au discours de Narendra Modi, qu’il admirait, lors du passage du Premier ministre indien au siège de l’Unesco à Paris, en 2015.
Pourtant, rien ne le prédestinait à côtoyer les hautes sphères. Originaire d’un petit village du Rajasthan, l’homme est fils de fermier, issu de la communauté bishnoï, qui lui donne son patronyme, connue pour suivre des principes rigoureux incluant le végétarisme, des jeûnes fréquents et l’interdiction de couper du bois vert. En retrait des centres de pouvoir, la communauté a néanmoins bénéficié, ces dernières années, des faveurs d’un régime toujours enclin à exalter les formes radicales de l’hindouisme. Et puis les bishnoïs savent rendre service… Le célèbre gang dirigé par Lawrence Bishnoi – une figure de la communauté – est ainsi accusé d’avoir ciblé, pour le compte de l’État indien, des dissidents sikhs sur le territoire canadien, avant de commanditer l’assassinat du militant Hardeep Singh Nijjar en 2023, à Surrey, en Colombie-Britannique.
Stigmatisation des musulmans
Comment Krishan Bishnoi, enfant de la méritocratie, qui rêvait lors de sa période Sciences Po de devenir diplomate, s’est-il retrouvé officier de police à Gorakhpur ? Sa nomination sonne comme un geste politique. Pourquoi ? Parce que Gorakhpur n’est pas une ville comme les autres. C’est le bastion de Yogi Adityanath, ministre en chef de l’Uttar Pradesh, moine hindouiste fanatique objet d’un véritable culte, appelé par ses partisans « Maharaj » – le grand roi – et qui a fait de la stigmatisation des musulmans le cœur vibrant de sa politique. « S’ils prennent une fille hindoue, nous prendrons cent musulmanes », a-t-il déclaré, accréditant une théorie du complot, le « love jihad », selon laquelle les musulmans tenteraient de convertir massivement les femmes hindoues en les séduisant.
Or, Adityanath est un personnage central du régime que beaucoup voient comme le successeur possible de Narendra Modi. En tant que superintendant de police de Gorakhpur, Krishan Bishnoi s’impose rapidement dans son cercle intime : il sécurise sa venue dans la ville, en 2022, lors de la grande procession hindoue du Maha Navami Shobha Yatra, il visite une école à ses côtés, rend visite à sa famille et n’oublie pas de lui souhaiter son anniversaire… Jusqu’à la consécration, en 2025, lorsqu’il reçoit des propres mains d’Adityanath la médaille pour excellents services.
Il va me falloir une vie entière pour prouver que je suis un éléphant !
L’éléphant de la fable
Ces « services » sont pourtant loin d’être exemplaires. Depuis la prison, j’ai consigné un grand nombre de témoignages édifiants sur les méthodes de la police de Gorakhpur du temps où Krishan Bishnoi en était le no 2 : extorsions, tabassages, arrestations d’opposants. J’ai personnellement assisté, médusé, à la manière dont les activistes que je suivais ont été accusés de tentative de meurtre. Au commissariat, les policiers, qui ignoraient que je parlais l’hindi, hésitaient à leur sujet entre plusieurs chefs d’accusation n’ayant rien à voir : meurtre, rébellion, blanchiment d’argent… Parmi les détenus, une parabole circulait : dans la jungle, la police recherche un lion. Elle organise des battues. En vain. Un jour, la police de Gorakhpur est appelée en renfort. Elle débarque et, soudain, tous les animaux s’enfuient en panique. On demande à un éléphant pourquoi il fuit, alors qu’un lion est recherché. L’éléphant gémit, terrorisé : « Mais il va me falloir une vie entière pour prouver que je suis un éléphant ! »
La thèse de l’ingérence étrangère
Malgré les distinctions reçues, Krishan Bishnoi a été muté en 2024 à Sambhal, une petite ville – selon les standards indiens – de 300 000 habitants, située à 600 kilomètres de Gorakhpur, où il est désormais superintendant en chef. Une mutation qui semble servir un dessein caché. Sambhal, à la population aux trois quarts musulmane, est une ville où d’ordinaire il ne se passe rien. Or, à peine arrivé en poste, Krishan Bishnoi est confronté à une émeute confessionnelle… qui n’avait rien d’imprévisible. Le 24 novembre 2024, une enquête est diligentée à la mosquée Shahi Jama de Sambhal afin de déterminer si elle est bâtie sur les ruines d’un temple hindou, ce qui pourrait aboutir à sa destruction, un procédé régulièrement utilisé par les fondamentalistes hindous pour cibler les mosquées. En réaction, une foule de musulmans se réunit pour défendre le bâtiment. Très vite, la situation dégénère en émeute. Cinq civils sont tués, de nombreux autres blessés. Pendant cinq jours, Internet est suspendu.
À partir de là, deux versions des faits se confrontent. D’un côté, Krishan Bishnoi affirme que la police n’a fait usage que d’armes non létales. Il ajoute que des cartouches produites au Pakistan ont été retrouvées autour de la mosquée et accuse un certain Sharik Satha, domicilié à Dubaï, d’être le cerveau des violences pour le compte des services secrets pakistanais. Cette thèse de l’ingérence étrangère m’est particulièrement familière, les médias n’ayant cessé de disserter sur un hypothétique complot international orchestré par mes soins.
À l’inverse, le député régional Zia Ur Rehman Barq, présent sur les lieux puis incarcéré, affirme que les policiers ont tiré à balles réelles avant de mettre le feu à leurs propres véhicules, suggérant une mise en scène. Le témoignage d’une victime qui a survécu, Alam, est plus précis encore. Selon lui, quinze à vingt officiers de police ont soudainement ouvert le feu sur la foule. Parmi eux, Anuj Chaudhary, célébrité locale, ancien lutteur olympique reconverti en flic musculeux après une carrière avortée de gros bras à Bollywood. Malgré les nombreux témoignages, tout est fait pour le disculper jusqu’au jour où, le 9 janvier 2026, un juge connu pour ses décisions particulièrement audacieuses ordonne l’enregistrement d’une plainte. Or, même mis dos au mur, Krishan Bishnoi refuse catégoriquement d’exécuter l’ordre judiciaire. Quelques jours plus tard, le juge téméraire est opportunément muté, l’affaire étouffée.
Une éminence grise
Depuis ces émeutes, un climat de peur règne à Sambhal. Soixante-dix-neuf personnes ont été incarcérées et des plaintes enregistrées contre 2 500 suspects non identifiés. Exemple parmi tant d’autres : quand un boulanger, blessé par balles, raconte qu’il a vu la police tirer, il est, dans la foulée, incarcéré pour violence. Les musulmans évitent de pratiquer leur religion en public, Anuj Chaudhary affirmant qu’ils « feraient mieux de rester chez eux » pendant le festival hindou de Holi. Histoire de bien garder un œil sur eux, un imposant commissariat a été construit juste à côté de la mosquée, tandis que les processions religieuses hindoues passent désormais dans les quartiers musulmans avec leurs enceintes rugissantes. Tous les signaux vont dans le même sens : Sambhal est un laboratoire de la revanche politique des hindous voulue par Adityanath. Il y a placé pour cela des hommes de confiance : Anuj Chaudhary comme showman et vitrine médiatique, Krishan Bishnoi comme éminence grise.
À ce stade, je dois faire une confession. À ma sortie de prison, Krishan Bishnoi m’a rendu un service inattendu. Un avis de recherche m’empêchait de rentrer en France et seule l’autorité l’ayant émis pouvait l’annuler : la police de Gorakhpur. Coincé, j’ai demandé au consul de France à New Delhi, Philip Espi, d’appeler Krishan Bishnoi. Dans son bureau, sur haut-parleur, ce dernier s’est engagé à faire lever la mesure… avant de transmettre ses salutations chaleureuses à l’ambassadeur de France Thierry Mathou, avec qui il affirmait être en contact pour l’organisation d’une réunion d’alumni de Sciences Po. Contacté, Thierry Mathou ne se souvient pas de l’avoir rencontré, mais indique que Fabrice Cotelle, attaché de sécurité intérieure auprès de l’ambassade, lui a bien parlé de son profil. L’officier, aujourd’hui commissaire divisionnaire à Marseille, n’a pas donné suite à mes demandes de renseignement, ses relations avec les policiers indiens étant « soumises à une obligation de discrétion ».
À l’époque, j’en étais resté bouché bée. J’étais visiblement le seul à connaître les deux visages de Krishan Bishnoi. Côté lumière, un fils de paysan indien ayant gravi les échelons de la méritocratie jusqu’à se hisser au cœur des réseaux des plus prestigieuses écoles occidentales. Côté ombre, l’agent d’une répression implacable, régnant en maître dans des commissariats aux murs suintant la violence. À la fois capable de se prévaloir d’un diplôme de Sciences Po, de participer à Paris à des simulations de la COP21 organisées par le philosophe Bruno Latour et, à domicile, de faire tirer sur la foule pour défendre une forme de suprémacisme religieux violemment anti-occidental. Au fond, Krishan Bishnoi est un funambule, un pur produit de l’époque, tout en dissonances et clair-obscur moral.