En Iran, les Gardiennes de la révolution

Photo par Hassan Gaedi Écrit par Iris Lambert
10 juin 2026
Des Iraniennes armées en hijab sur un tank à Téhéran
Alors que le mouvement « Femme, vie, liberté » a été éclipsé par la guerre américano-israélienne contre l’Iran, le gouvernement du nouveau Guide suprême met d’autres femmes en avant. Une subversion de l’esthétique rebelle.
Alors que le mouvement « Femme, vie, liberté » a été éclipsé par la guerre américano-israélienne contre l’Iran, le gouvernement du nouveau Guide suprême met d’autres femmes en avant. Une subversion de l’esthétique rebelle.

Derrière un premier cortège de poussettes, au cœur de Téhéran, des centaines de femmes drapées de longs hijabs noirs brandissent des mitraillettes. Le long de la rue Enqelab, elles épaulent des lance-roquettes ou ajustent des douchka, ces gros calibres antiaériens montés à l’arrière des pick-up, au rythme des « Mort à l’Amérique » scandés par la foule. D’autres ont repeint en rose les crosses de leurs fusils, les capots des Toyota militarisées ou la carlingue luisante de drones Shahed sortis spécialement pour cette parade des « Filles dévouées de l’Iran », organisée le 17 avril 2026 par les partisans du régime en soutien au nouveau Guide suprême de la République islamique, Mojtaba Khamenei.

Deux mois après le début de la guerre américano-israélo-iranienne, le photographe iranien Hassan Gaedi saisit une propagande d’État où le kitsch épouse l’ultra-militarisation de la société, empruntant sans complexes les codes du féminisme martial, longtemps associés à ses ennemis révolutionnaires kurdes, notamment au PJAK (Parti pour une vie libre au Kurdistan) et au Komala désormais réfugiés de l’autre côté de la frontière irakienne.

Réponse aux cheveux lâchés

L’AK-47 n’est pas l’apanage des hommes, et les femmes aussi défendront leur pays s’il le faut, nous dit la mise en scène, transformant cette visibilité dans l’espace public en démonstration de cohésion nationale. Car si les Gardiens de la révolution figurent parmi les architectes d’un des systèmes les plus coercitifs au monde à l’égard des femmes, ils n’en oublient pas moins de les intégrer à leur édifice. Beaucoup occupent des fonctions au sein des structures de sécurité intérieure, du contrôle social ou de l’administration idéologique, promouvant un idéal de la « femme islamique » mère, travailleuse, instruite, économiquement autonome et politiquement active sous son voile.

L’événement, prévu pour coïncider avec l’anniversaire de Hazrat Masoumeh, l’une des descendantes du prophète Mohammed, tente également, avec toutes ses couleurs et son étrange parfum de fête, de forcer un autre imaginaire de la rue iranienne : il faut faire oublier l’odeur du sang chaud sur le bitume, les sacs mortuaires empilés dans les morgues, les milliers de corps pulvérisés par la répression qui s’est abattue sur la vague de manifestants excédés par l’inflation aux mois de décembre 2025 et de janvier 2026. Il faut aussi faire oublier les exécutions des prisonniers politiques, les 1 500 heures de total black-out médiatique dans le pays, et les condamnations systématiques d’opposants.

Mais il y a aussi là quelque chose d’une réponse aux cheveux lâchés des partisanes du mouvement féministe et pacifique « Femme, vie, liberté », né au lendemain de l’assassinat de Mahsa Amini le 16 septembre 2022 par la police des mœurs. Le slogan était devenu le titre d’un roman graphique sous la direction de Marjane Satrapi, morte de chagrin le 4 juin. Avec leurs armes automatiques et leurs longues robes noires, avec leurs lunettes de soleil et leur verve, les « Filles dévouées de l’Iran » subvertissent l’esthétique rebelle portée par l’autrice iranienne dans Persépolis, incarnée par le t-shirt « PUNK IS NOT DED » (sic) de son héroïne arrêtée par les bigotes islamistes – comme une démonstration de la capacité du régime à coopter tout ce qui lui permettra de perdurer.

Crédit photo : Hassan Gaedi / Réa