Droit dans ses rangers, « Sashko » examine le pneu de notre voiture et déclare, formel : « Crevé. » Le flanc de caoutchouc n’a pas résisté aux assauts de l’asphalte défoncé, creusé par les contractions de l’hiver et les drones qui hantent l’arrière-pays de Kharkiv, au fin fond de cette Ukraine orientale blessée, usée par le froid et la peur. Par chance, Sashko – son nom de guerre – connaît un mécanicien établi au coin de la rue, au bout de ce petit village taillé dans la brique et la tôle du côté d’Izioum. C’est ici qu’il vient se reposer des atrocités de la ligne de front, aujourd’hui repoussée à plusieurs dizaines de kilomètres, où il se bat comme sergent de l’unité d’assaut du 3e corps d’armée ukrainien – une réalité « hardcore », dit-il simplement en s’enfonçant derrière un portail de fer tavelé par la rouille.
Au travers de sa cagoule, on ne distingue que le fragment d’un tatouage qui lui barre l’arête du nez. Se découvrir peut être dangereux dans ces contrées – surtout pour un volontaire étranger venu de Finlande. Deux pistolets et un poignard ballottent à sa taille. Un chiot, prénommé Lipton, s’est hissé sur ses genoux de colosse tandis que sa voix cagneuse, économe en confessions, fend le silence pour justifier sa présence si loin de chez lui. Voilà deux ans qu’il est arrivé pour combattre la « Russie terroriste » qui menace également son pays. Il n’a pas choisi cette unité par hasard. Il croise ses gants de combat et me lance : « La corruption est omniprésente dans l’armée. Moi, je voulais servir dans une véritable force ukrainienne, sous le commandement d’Andriy Biletsky. La guerre est toujours une affaire de politique. Et nous, nous sommes un mouvement politique : celui des vrais nationalistes ukrainiens. »
Bon père de famille ultranationaliste
Le visage de l’homme dont parle Sashko est l’un des plus reconnaissables d’Ukraine – et sans doute l’un des plus redoutés du Kremlin. Ses yeux clairs fixent les passants du haut d’immenses affiches étalées de part et d’autre du territoire, appelant les volontaires à rejoindre ce corps d’armée devenu, au fil des batailles, l’une des formations les plus respectées du pays. Tantôt présenté en bon père de famille, tantôt en simple civil sous un slogan le décrivant comme un « commandant compatissant », Andriy Biletsky, 46 ans, doit pourtant sa notoriété à un tout autre passé. Militant ultranationaliste dès les années 2000, fondateur du sulfureux « bataillon Azov » avant de prendre la tête du 3e corps d’armée, il est depuis longtemps l’une des figures favorites de la propagande de Vladimir Poutine, brandie comme pièce à conviction de la prétendue « nazification » de l’Ukraine que le président russe clame vouloir purger par salves de missiles balistiques. Une accusation qui n’a pas empêché le commandant Biletsky et ses proches de se muer en icônes de la résistance, dont l’influence et l’héritage trouble pourraient bien sculpter, en creux, le visage de l’Ukraine de demain.

Depuis le sillon de terre qui court le long de la maison de Sashko, les voix de ses frères d’armes l’interrompent soudain dans son récit : notre voiture est réparée, et il est temps pour lui de retourner à l’entraînement. Le conflit ne tolère pas de répit. « On tient près de cent cinquante kilomètres de ligne de front, assure-t-il en reposant Lipton sur le sol. On va au contact en menant des opérations d’assaut efficaces, grâce à nos équipements de pointe. » L’homme déplie son corps immense, palpe ses flancs pour vérifier son attirail et s’excuse de devoir repartir si tôt. Tandis qu’il s’éloigne à pas de géant, ses semelles soulevant des volutes de poussière, il plisse les yeux et assure, ferme et serein : « Ne t’inquiète pas, on est des durs. Notre brigade est la meilleure ! »
L’académie des drones
À près de six cents kilomètres de là, c’est précisément cette réputation d’élite qui attire chaque semaine davantage de recrues à la Killhouse Academy, dissimulée derrière les hauts murs dévorés par le lierre d’une usine désaffectée dans les marges de Kyiv. Penchés sur des écrans d’ordinateur, les muscles raidis par la concentration, quelques apprentis s’efforcent, joystick en main, de piloter une ribambelle de petits drones au travers de pneus, de cerceaux et de vieux bidons métalliques empilés dans ce vaste hangar réhabilité. Lancés en avril 2024 par le corps d’armée d’Andriy Biletsky, ces entraînements « accessibles dès l’âge de 15 ans pour les civils avec l’autorisation des parents » ont déjà permis à « près de 6 000 personnes de se former », s’enthousiasme « Tokyo », surnommée ainsi pour sa vague ressemblance au personnage culte de La Casa de papel et déjà instructrice malgré ses 26 ans.

C’est que « les drones, c’est l’avenir… jusqu’à ce que la guerre nucléaire éclate », lâche, fataliste, un commerçant fauché qui envisage de rejoindre l’unité, déjà forte de plusieurs dizaines de milliers de soldats – pour des raisons de sécurité, les chiffres exacts ne peuvent être divulgués. Un peu plus loin, deux combattants amputés à la recherche d’une réaffectation, stabilisés par leurs prothèses, fument des cigarettes dans le vacarme des générateurs. Des soldats de tous bords viennent ici « pour apprendre auprès des meilleurs », confie, franchement admiratif, un officier des forces spéciales Omega, une autre unité d’élite.
En quelques jours, ils découvrent comment monter de A à Z ces engins FPV – pour first-person view, en raison de la minuscule caméra embarquée qui donne au pilote l’illusion d’être à bord –, comment les manier, puis comment y fixer « 700 grammes de charge explosive pour en faire des drones kamikazes », déroule Tokyo, comme de rien, avec ses airs de gameuse et son anglais fauché. Originaire de Lviv, près de la frontière polonaise, elle voulait avant tout rejoindre « une brigade qui sait pour quoi elle se bat et des commandants qui prennent soin de leurs gars ». Une image que Biletsky et ses fidèles auront mis près de douze ans à forger.
La nation ukrainienne doit diriger les nations blanches du monde dans la dernière croisade contre les sous-humains.
Andriy Biletsky, en 2007
Leur ascension prend racine à quelques stations de métro de là. À Kyiv, sur la place de l’Indépendance, dite Maïdan, une mer de drapeaux jaune et bleu frémit comme une prière dans le vent. « Leur claquement est le murmure des héros qui continuent de nous parler », glissent ceux qui viennent panser la mémoire des milliers de combattants tués depuis que la Russie a lancé son invasion à grande échelle, le 24 février 2022.
L’air, grisant et triste, est chargé d’autres fantômes. Entre novembre 2013 et février 2014, là où s’étend aujourd’hui ce mémorial à ciel ouvert, des citoyens de tous bords déferlent comme une marée pour contester la décision du président prorusse, Viktor Ianoukovitch, de substituer un partenariat économique avec Moscou à un accord d’association avec l’Union européenne. Au milieu de la foule, des hooligans et des membres des groupuscules d’extrême droite – l’Assemblée sociale-nationale, Tryzoub, Sitch 14, Patriotes d’Ukraine –, tous légataires des convulsions identitaires qui avaient secoué le pays au moment de son indépendance au tournant des années 1990, prennent position, barres de fer et cocktails Molotov en main, face aux Berkout. Cette police militaire, qui brutalisait les manifestants à coups de matraque avant de mobiliser ses snipers, trouve en eux une résistance organisée : le Secteur droit.
De cette alliance des ultras et des intellectuels patriotes naît une force horizontale et alouvie, bien décidée, selon ses militants, à arracher aux nostalgiques de l’empire bolchevique tout ce que ce dernier a pillé, écrasé, terni, saccagé de l’identité ukrainienne. Après la victoire de Maïdan et la fuite de Ianoukovitch le 22 février 2014, le Parlement passe une loi sur la libération des « détenus politiques ». Parmi eux, on retrouve Andriy Biletsky, détenu sans jugement depuis vingt-huit mois par le gouvernement déchu pour « vol avec violence et brigandage » – des accusations « politiquement motivées », clame-t-il. Et aussi l’idéologue aux inclinaisons racialistes, voire carrément néofascistes, avec qui il pilotait les Patriotes d’Ukraine : Oleg Odnorozhenko. En 2007, sur le site de l’organisation, Biletsky affirmait que « la nation ukrainienne doit être une communauté basée sur la race et le sang », puis que sa « mission historique » est de « diriger les nations blanches du monde dans la dernière croisade » contre « les sous-humains dirigés par les Sémites ».
Soleils noirs et croix gammées
Odnorozhenko, sombre et volubile, aujourd’hui revenu à ses activités d’historien traumatisé par les réécritures soviétiques du passé, exhale encore la ferveur qui les animait alors : « Le jour même de notre libération, nous avons commencé à nous organiser pour libérer nos régions du contrôle par les agents russes. Nos structures nationalistes avaient déjà des composantes paramilitaires. Nous savions qu’une guerre serait inévitable. C’est comme ça que, de manière fluide et logique, les Patriotes d’Ukraine sont devenus Azov. » Propulsés par l’annexion de la Crimée et les soulèvements chaperonnés par la Russie dans le Donbass, au printemps 2014, ces centaines de volontaires tisonnent leur rancœur et montent à l’assaut des séparatistes appuyés par l’armée russe.
Le bataillon Azov, unité d’hommes en noir fiers et agités empruntant leur nom à la mer voisine, vient alors suppléer une armée régulière à bout de souffle, cette « vieille machine délabrée de l’ère post-soviétique », crache presque Oleksiy Kovzhun, qui, dès le départ, s’attelle à lisser l’image du groupe. Il faut dire que, dans ses rangs, d’étranges symboles ont attiré l’œil du Kremlin : des emblèmes SS – soleils noirs et croix gammées – s’étirent sur les corps et les drapeaux des combattants, et des runes inversées typiques des insignes néonazis sont brandies en emblèmes du mouvement. Les porte-parole tentent de convaincre le monde qu’il s’agit en fait d’un monogramme des lettres I et N pour « Idée de Nation », mais Kovzhun, en communicant professionnel, flaire vite le danger : « J’ai rencontré les gars d’Azov à Marioupol, juste après qu’ils ont eu libéré la ville, en juin 2014. C’était une sacrée bande. Je leur ai dit : les gars, vous avez un problème de réputation, laissez-moi vous aider avec ça ! »
Transformer les codes esthétiques
Le conseiller en communication d’Azov sait y faire : espiègle et provocateur sous son chapeau de feutre, il méprise la bienséance compassée des « gauchistes libéraux », vogue volontiers – pas toujours sobre – dans les cabarets de drag-queens, savoure autant Billie Eilish que de vieux 33 tours pressés dans l’Allemagne des années 1930, et se délecte de voir les yeux de ses interlocuteurs se noyer dans la confusion. Depuis une terrasse ombragée de Kyiv, dans la cour intérieure d’un immeuble où se dresse également, sans que personne n’y prête attention, une immense volière à corbeaux, il déroule sa stratégie : « On a créé le tout premier service de relations presse d’Azov. D’abord, on a travaillé à transformer les codes esthétiques, parce que rien ne collait : il y avait des vieux bedonnants en uniforme parfaitement repassé et boutonné, et des jeunes d’une vingtaine d’années en t-shirt, couverts de tatouages douteux. » Mais alors, que comprendre de cette iconographie aux airs d’apologie de crimes contre l’humanité ? « Que les gars d’Azov disposent d’un humour mordant ! Les Russes les traitent de nazis, eux répondent : Très bien ! » balaie Kovzhun, pas effrayé par les contorsions. Un ange passe.

L’affaire est pourtant jugée suffisamment sérieuse pour que le Congrès américain vote en juin 2015 un amendement prohibant les livraisons d’armes et les formations à destination d’Azov. Entre-temps, le bataillon s’est transformé en régiment et a été intégré à la garde nationale ukrainienne, sous la supervision du ministère de l’intérieur, dans l’administration du président Porochenko élu après la fuite de Ianoukovitch. À l’époque, le poste est occupé par un proche de Biletsky, Arsen Avakov.
En interne, les cadres continuent à instaurer des règles et de la doctrine. Malgré les sanctions imposées par les États-Unis, ils bénéficient du savoir-faire de vétérans américains conciliants qui les guident pour incorporer les standards de l’Otan à leurs pratiques. Et surtout, ajoute Oleksiy Kovzhun avant de filer sur sa trottinette électrique, « nous avons instauré deux documents programmatiques : la Prière et le Décalogue ». Soit l’équivalent des Dix Commandements pour les combattants, hérités des partisans radicaux, clandestins et controversés de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN).
Traditions cosaques
Au tournant des années 1930, tentant de tenir tête, d’un côté, à l’écrasement de l’identité ukrainienne par la Pologne et, de l’autre, aux exactions de masse orchestrées par Moscou – dont 3 à 5 millions de morts pendant la campagne d’extermination par la famine de l’Holodomor entre 1932 et 1933 –, les dirigeants de l’OUN s’organisent pour défendre une Ukraine indépendante. En 1940, l’organisation se divise, quelques mois avant la rupture du pacte germano-soviétique. Sous l’impulsion de Stepan Bandera, partisan d’une lutte insurrectionnelle, les militants de la faction OUN-B finissent par tendre la main au IIIe Reich et collaborent activement aux pogroms nazis avant de faire eux-mêmes l’objet d’une féroce répression – les deux frères de Bandera mourront à Auschwitz.
Dans l’entre-deux-mondes ouvert avec les tranchées du Donbass en 2014, les penseurs d’Azov, agrégés autour d’un certain Mykola « Kruk » Kravchenko, idéologue central du mouvement et mort au combat en 2022, ont ainsi puisé dans les traditions cosaques réactivées par l’OUN avant d’être élevées en nationalisme de combat, mélancolique et résistant – et qui, arc-bouté sur son besoin d’exister face au bulldozer russe, s’accommode des compromissions passées de ses héros. Leurs faits d’armes sont enseignés lors de formations jamais rassasiées de rituels mi-païens mi-straight-edge-punk, au cours desquelles les combattants célèbrent une nouvelle société ukrainienne, fraternelle et conservatrice, pour qui, dit le premier commandement du Décalogue, « il faudra vaincre ou périr ».
Loup empaillé
Pour certains cadres d’Azov, ce combat idéologique doit dépasser le front et s’appliquer à « former la jeunesse pour lui inculquer une vision du monde nationaliste », raconte Serhii Filimonov, aujourd’hui commandant du bataillon Da Vinci Wolves. Joint en visio, il apparaît barricadé dans des conteneurs enfouis sous la terre du côté de Pokrovsk, déambulant dans son baraquement sans un regard pour le loup empaillé, coiffé d’une casquette de garde-frontière russe, qui trône au détour d’un couloir. Dès 2016, cet ancien ultra du club de foot Dynamo Kyiv, « engagé pour la protection des animaux, du patrimoine historique et de la langue ukrainienne », devenu star de cinéma sous la direction d’Oleg Sentsov dans son film Rhino, projeté à la Mostra de Venise en 2021, participe à l’élaboration de la branche civile d’Azov dans la capitale. Bientôt transformée en véritable formation politique sous le nom de Corps national, officiellement dirigée par Andriy Biletsky, elle avait clairement pour objectif – « comme tout parti politique », insiste Filimonov – « de conquérir le pouvoir par les urnes ».
Ainsi, démissionnaires de leurs fonctions militaires pour se consacrer au militantisme, la loi ukrainienne interdisant le cumul, des cadres d’Azov se mobilisent à nouveau autour d’une idée de la nation racialiste – « ethnique », dans leur propre terminologie – à laquelle les étrangers pourraient éventuellement « s’assimiler », précise l’idéologue Oleg Odnorozhenko. Ils prônent également, sur le plan économique, une version du marché libre qui s’opposerait à « tout ce qui est de gauche et centralisé », et préfèrent une alliance avec les pays baltes, au sein du projet dit « Intermarium », aux institutions de Bruxelles. Ce volet est notamment piloté par la philosophe Olena Semenyaka, secrétaire internationale du Corps national et ancienne élève d’Alexandre Douguine, le célèbre théoricien moscovite d’extrême droite, grand promoteur de l’impérialisme russe, avec qui la rupture sera consommée après l’annexion de la Crimée en 2014.
Soirées ciné et combat au couteau
Inlassablement, les activistes nationalistes organisent dans leur QG des soirées cinéma, des formations au combat au couteau, ou encore des clubs lecture autour de textes spécialement traduits « pour aider à penser les effets de la guerre sur notre identité. Avec par exemple les ouvrages d’Ernst Jünger [soldat de la Wehrmacht et fervent défenseur du nationalisme allemand, pourtant opposant d’Adolf Hitler, ndlr] », sourit doucement Anna Vriadnik, de la maison d’édition Plomin, en haussant le ton pour se faire entendre par-dessus les bruits de percolateur dans un coffee-shop de Kyiv. Du côté des lettres françaises, elle invite, admirative, ses lecteurs à se plonger dans « les mémoires de Dominique Venner », ancien de l’OAS et héraut des thèses de la Nouvelle Droite, qui s’est donné la mort d’une balle dans la tête au pied de l’autel de Notre-Dame de Paris, en 2013, pour crier son angoisse face au « péril du grand remplacement ».

Ces activités culturelles et sportives devaient permettre, pierre après pierre, d’édifier un « État dans l’État », comme l’espérait Mykola « Kruk » Kravchenko. Mais la greffe peine à prendre : si Biletsky était parvenu en 2014 à se faire élire député indépendant, les Ukrainiens n’ont accordé aux candidats du Corps national – coalisés au sein d’une liste nationaliste – que 4 % des suffrages lors des élections locales de 2020.
Comme un tigre
Le 24 février 2022, à 3 h 48 du matin, des colonnes de blindés russes percent les frontières ukrainiennes saisies par la rigueur de l’hiver. À l’est, au nord, le retentissement des missiles qui s’écrasent fige les corps dans la nuit. Déjà, la capitale est menacée. Les jours qui suivent, Vladislav Sobolevsky ne dort presque pas. Cet ancien chef d’état-major d’Azov devenu militant du Corps national, accompagné de ses anciens frères d’armes rompus aux batailles du Donbass, épaule sa mitrailleuse et sort « défendre Kyiv ».
Avachi dans son fauteuil, les pieds croisés sur son bureau dans les locaux du Snake Island Institute, son think tank spécialisé en paradiplomatie avec les institutions américaines, il joue à faire virevolter son couteau à cran d’arrêt. Il revoit les embuscades tendues du côté de Brovary, l’encerclement d’Irpin et les cadavres de la rue Yablonska à Boutcha, ces corps de civils exécutés par les Russes dans les premiers jours de l’invasion. « Ça a été des jours très durs, mais je crois que c’était le moment le plus fort de ma vie. Toute la nation s’est levée et s’est battue comme un tigre », s’émeut-il.
Spontanément, Sobolevsky prend donc, derrière Andriy Biletsky, le commandement d’une nouvelle unité de volontaires, d’abord baptisée Azov-Kyiv avant de graduellement devenir la 3e brigade d’assaut, puis le 3e corps d’armée aujourd’hui, agrégeant d’autres unités aux parcours distincts. Le régiment originel, quant à lui, ferraille sur le front est, du côté de Marioupol, sous la direction de Denys Prokopenko, dit « Redis », un homme taiseux qui se refuse à toute interview et apparition publique.
Odeurs de sang et de soufre
Bientôt, un déluge de feu s’abat sur eux. Les trottoirs sont jonchés de corps brûlés, la quasi-totalité de Marioupol est rasée, et des colonnes de fumée n’en finissent plus de noircir le ciel de la ville, impuissant témoin du carnage de milliers de civils. Totalement assiégées, les unités d’Azov sont forcées de se replier dans les entrailles de l’aciérie d’Azovstal, où l’odeur du sang se mélange à celle du soufre emmagasiné sous les hauts fourneaux. Là, Tetiana Tepliuk sent son cœur « se solidifier comme de la pierre ». Alors âgée de 69 ans, cette infirmière engagée auprès d’Azov depuis 2015 survit « comme un robot » dans le labyrinthe souterrain privé de tout, y compris d’outils et de médicaments, obligeant les chirurgiens à amputer les blessés au couteau ou aux ciseaux d’usine.
Au même moment, à Kyiv, Vladislav Sobolevsky et les autres gradés de l’armée craignent de « peu à peu perdre le contact avec Marioupol et Azovstal ». Par chance, « nos services de renseignement ont repéré une faille dans la défense aérienne des positions russes, ce qui nous a permis d’établir un itinéraire pour acheminer du ravitaillement », rembobine-t-il. Volant de nuit et à basse altitude, des hélicoptères « traversent plus de cent kilomètres de positions ennemies » et atteignent enfin l’aciérie, où ils déversent « des hommes, des armes antichars et des antennes Starlink ». De quoi retransmettre en direct le siège, et montrer au monde entier « que les soldats d’Azov ne sont pas des terroristes », se félicite le commandant. Quelques jours plus tard, cet assaut télévisé qui aura permis de conquérir les cœurs ne s’arrête que pour faire entrer les défenseurs dans un autre cercle de l’enfer : le 17 mai 2022, souffle Tetiana Tepliuk, « un ordre est donné de nous rendre et de partir en captivité ».
Essorés de tristesse
Quatre ans plus tard, juchées sur le terre-plein central de la rue Ivan Mazepa, à Kyiv, une dizaine de jeunes femmes aux profils sombres brandissent des pancartes de carton usé appelant à la « libération des défenseurs d’Azovstal ». Ce sont les mères, les sœurs, les compagnes des 700 soldats d’Azov toujours détenus par la Russie. Derrière elles, la cathédrale de la Dormition tire ses bulbes dorés vers le ciel luminescent, tandis que le carillon de ses cloches se mélange aux cris des klaxons lancés par le cortège de soutien à la manifestation. Un col clérical noir et blanc dépasse parfois sous l’uniforme de quelques soldats. Sur le côté, le regard dissimulé par ses lunettes de soleil, Evgenia espère voir apparaître le nom de son frère dans la liste des prisonniers qui doivent être échangés dans les semaines à venir. En quatre ans, elle n’a jamais eu d’autres nouvelles de lui qu’un « article dans la presse russe annonçant sa condamnation à des années de prison ». Là, dit-elle, unie aux autres proches essorés de tristesse, « il est parfois plus facile d’attendre sans savoir ».

« Obtenir le retour des combattants d’Azov est une bataille en soi. Pour les Russes, leur valeur symbolique est immense, particulièrement depuis la bataille de Marioupol », prévient Nestor Barchuk, responsable des relations internationales et du plaidoyer pour les prisonniers de guerre chez Azov. Le premier échange d’envergure, en septembre 2022, en donne la mesure : deux cents membres de la brigade sont alors remis à l’Ukraine en contrepartie de l’oligarque ukrainien prorusse Viktor Medvedtchouk. Ce jour-là, leur leader Denys « Redis » Prokopenko, élevé au rang de héros de la résistance ukrainienne, retrouve lui aussi la liberté. Mais l’obstacle dépasse la seule dimension politique. « Depuis que la Cour suprême russe a désigné notre unité comme une organisation terroriste, nos soldats sont privés du statut de prisonniers de guerre. Pourtant, nous faisons officiellement partie de l’armée ukrainienne et cette décision est en contradiction avec les conventions de Genève », souligne Nestor Barchuk.
« Je n’étais plus qu’un sac d’os »
Face à eux, l’ennemi se déchaîne. Tetiana Tepliuk, l’ancienne infirmière d’Azov faite prisonnière, se souvient surtout « des yeux des jeunes femmes criant de faim ». Et puis des gémissements de ses camarades « attachés au mur et torturés dans la pièce juste à côté [d’elle] » dans le centre d’Olenivka, dans l’oblast occupé de Donetsk. Peut-être a-t-elle entendu ceux de Dmytro Morozov, un autre ancien soldat d’Azov, qui me raconte des séances de sévices « de plus de cinq ou six heures en continu, pour obtenir des aveux forcés », les peaux brûlées par les Russes « pour effacer les tatouages », et la propagande balancée en continu dans les haut-parleurs de la prison. Blessé par des shrapnels avant sa détention, ses plaies s’infectent : « Quand on m’a libéré, je pesais quarante kilos. Je n’étais plus qu’un sac d’os. »
La nuit du 28 au 29 juillet 2022, des explosions ravagent le baraquement 200 de la prison d’Olenivka, où avaient été transférés uniquement des combattants d’Azov. Selon les autorités ukrainiennes et plusieurs enquêtes internationales, elles auraient été orchestrées par les forces russes. Cinquante-trois prisonniers meurent sur le coup ; soixante-quinze autres, brûlés ou mutilés, agonisent sous le regard d’abord impassible des geôliers. « À mes yeux, le but était de tuer le plus grand nombre possible de combattants d’Azov », souffle Tepliuk.
Ils sont nés au sein des milieux nationalistes, mais les qualifier de néonazis revient à adopter le cadrage russe.
Le politiste américain Francis Fukuyama
« La bataille de Marioupol a été une véritable bascule : nous avons été contraints de plaider activement à l’étranger pour nos prisonniers de guerre, et cela a marqué le début de nos campagnes internationales », me raconte « Beyrouth », ainsi surnommé en raison de sa thèse de doctorat portant sur « la place du religieux dans le conflit israélo-arabe ». Le crâne lisse et la barbe longue, le chef adjoint de la communication stratégique d’Azov déroule dans un phrasé technique, précis, les étapes de la réhabilitation du groupe aux yeux du monde : « Il y a d’abord eu une rencontre entre les femmes de détenus et le pape François, au Vatican. Nous avons compris que, pour contrer la propagande russe, si puissante, nous devions cibler certains cercles : les politiciens, les diplomates, mais aussi les chercheurs. Par exemple, l’université de Stanford pilote un programme appelé le Mapping Militants Project où ils collectent des informations sur les groupes terroristes du monde entier. Et Azov se trouvait là, entre Al-Qaïda et les talibans. »

Il rit, puis enchaîne : « On a pu rencontrer les étudiants de Stanford lors d’une conférence à laquelle participaient aussi Michael McFaul, l’ancien ambassadeur des États-Unis à Moscou, et Francis Fukuyama. » Ce dernier, conquis, se dit alors « fier de les soutenir ». Face au tollé qui suit, le politiste superstar tranche : « Ils sont nés au sein des milieux nationalistes ukrainiens, mais les qualifier de néonazis revient à adopter le cadrage russe de ce qu’ils représentent aujourd’hui. » Et, ainsi, les efforts finissent par payer : le 11 juin 2024, le département d’État américain annonce publiquement la levée des interdictions de transfert d’armes à destination d’Azov. En avril 2025, le régiment devient le 1er corps de la garde nationale, supervisant ainsi plusieurs autres brigades.
Pop et stylé
De part et d’autre du Hub 4308, ce café épuré au sol de béton ciré et tables de designers où Beyrouth m’a donné rendez-vous, des jeunes hommes robustes, à la barbe longue, comme lui, pianotent sur leurs MacBook tandis que des jeunes femmes à la pointe de la mode discutent en sirotant des matcha lattes ; dans un coin, un petit groupe concentré s’applique à reproduire les gestes de la cérémonie du thé tout comme au Japon. Il y a aussi Anna Vriadnik, l’éditrice de Plomin, qui, plus tôt, m’a guidée entre les portants de merchandising en pointant un t-shirt floqué d’un soldat d’Azov sous les traits du célèbre Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich. Le Hub 4308, appelé ainsi « pour éviter la censure de Meta » – les chiffres évoquent АЗОВ, Azov en cyrillique – est un « lieu public, pop et stylé », dit-elle, qui permet à tous de contribuer au financement de la brigade. « Azov n’a pas d’ambition politique, ponctue Beyrouth en hochant du menton vers les passants. Nous sommes des soldats. Ce qui nous concerne, c’est la guerre et la défense de notre pays. De toute façon, ce serait interdit par la loi martiale. La preuve, c’est que des gens de tous bords nous rejoignent. »
Quatre ans de guerre, des mobilisations massives et le calcul pragmatique de jeunes recrues – préférant intégrer volontairement une unité d’élite plutôt que d’être arrêtés et conscrits d’office – ont profondément bouleversé la composition de ces deux formations au destin étroitement lié. De fait, qu’il s’agisse du 1er corps Azov ou du 3e corps d’armée, le même son de cloche résonne un peu partout : « Même des antifascistes les ont rejoints ! » m’assure Michael Dark, un activiste engagé auprès des syndicats anarchistes étudiants.
La coolitude de droite
En permission entre deux déploiements au front, « Franz » abonde en ce sens : « On va pas se mentir, Azov c’est quand même un peu de droite, mais j’ai des amis gays et de gauche qui se sont engagés avec nous – ils ne le crient peut-être pas sur tous les toits, mais y a pas de problèmes. » Lui a grandi en France, fait des études de marketing et passé deux ans à la section culture de la mairie d’Avignon avant de se décider à prendre les armes. Il loue « leur professionnalisme » adoubé par les capitales européennes – au point d’être invités au salon mondial de l’armement Eurosatory, en Île-de-France. Et vante « l’absence de hiérarchie : on se tutoie tous, c’est pas vieux et rigide comme les unités soviétiques ». Au fond, il y voit aussi un peu de cool – de quoi alimenter son Instagram où il se déclare « From Côte d’Azur to Côte d’Azov ».
Il ne s’agit pas là d’un hasard : « Nous avons compris que nous devions investir le champ de la culture, des livres, du cinéma », m’explique Beyrouth. Avec Oleksiy Kovzhun, qui veut « faire des t-shirts Azov assez cool pour que les adolescents les portent, comme ceux de Metallica », ils puisent dans ce que les artistes du monde entier ont fait de mieux pour penser leurs campagnes de recrutement : « Il y a un peu plus d’un an, on a fait un court-métrage, intitulé Polemos, inspiré du Septième Sceau d’Ingmar Bergman. On a aussi une pièce de théâtre en préparation, à partir de l’Odyssée, et un film pour l’année prochaine. Le responsable de ce projet est même allé à Cannes. »
« Mentalité start-up »
Sur ce plan, le 3e corps d’armée n’est pas en reste. La filiation des deux unités se repère aussi à leur avant-gardisme en miroir. Au mois de mai 2026, les cinémas du pays ont accueilli le film Killhouse, réalisé par Lubomir Levitsky, et dont le personnage principal est un soldat de l’unité d’Andriy Biletsky – ce qui aura permis à l’organisateur du raid héliporté d’Azovstal, Vladislav Sobolevsky, d’y faire un petit caméo pour son plus grand plaisir. D’après « Alice », responsable du recrutement du 3e corps d’armée, le succès tient aussi à la « mentalité start-up » qui irrigue son unité.
En bon reflet de l’époque, la jeune femme férue de yoga, qui a grandi en Europe et se pensait jusque-là « pacifiste », jongle avec les mots workflow, optimize, process, innovation, et la nécessité, pour toujours progresser, de penser « out of the box », hors des sentiers battus. Puisqu’il s’agit d’un corps de volontaires, et non d’une unité où les conscrits ont été intégrés d’office, chacun « vient comme il est », avec ses compétences et ses envies, et participe à la création d’une « nouvelle culture militaire » faite pour les « cool kids ». Car après tout, malgré la guerre, « il s’agit toujours de vivre et de s’amuser ».

Mais la mort rôde, irrémédiablement. À six cents kilomètres de Kyiv, sur la colline Kremenets juste à la sortie d’Izioum, Anton se tord les mains. En contrebas, la ville-garnison semble asphyxiée par une interminable toile scintillante, tressée de milliers de filets de pêche tendus sur de hauts pylônes de bois sec. Ils protègent les habitants de la « kill zone » des drones FPV qui plongent en kamikazes sur les usines, sur les routes, sur les soldats et parfois même sur les enfants. Assis sur le rebord du monument de l’Assaut, un mastodonte de béton élevé à la gloire des soldats de l’Armée rouge tombés contre l’Allemagne nazie, Anton ne tremble pas lorsque, tout près de nous, les échos assourdissants des bombes planantes déchirent le ciel sans trêve. C’est ici qu’il se sent bien.
Du rap militaire
Ancien combattant d’infanterie du côté de Bakhmout face aux milices russes de Wagner – elles-mêmes cofondées par le néonazi Dmitri Outkine –, il se souvient de missions « à la Call of Duty » et de patrouilles de reconnaissance si dures qu’il continue de se demander « si le froid sous la peau s’en ira un jour ». Il a bien tenté, il y a quelques mois, de quitter l’armée, mais la sévérité des effets du stress post-traumatique a rendu son retour à la vie civile impossible. Le service de soutien du 3e corps d’armée décide alors de le réintégrer dans ses rangs, tout en lui interdisant le port d’armes. Anton ne tarit plus d’éloges pour ses supérieurs qui lui ont offert un refuge, ainsi que pour son ami « Kucher » qui, attentif à ses talents de rappeur, le pousse à écrire de la musique « pour le prochain album de l’armée ».
« AB3 Music est le tout premier et unique label de musique militaire ! » se félicite Kucher en faisant défiler sur son iPhone les images de leur dernier clip. L’idée, iconoclaste, leur est venue naturellement : « Au début, nous avons demandé à des artistes d’écrire des chansons sur leur perception de la guerre. On a ensuite négocié avec leurs maisons de disques pour que l’argent des streams soit directement reversé au 3e corps d’armée. C’est comme ça qu’on a sorti le premier album, Epoxa, sur toutes les plateformes, Deezer, YouTube, etc. Pour le prochain, on produira tout en interne, avec les talents des soldats ! » Au-delà d’un simple moyen de collecter des fonds, Kucher, qui a longtemps traîné « dans le milieu des groupes indie » et organise aujourd’hui des concerts avec des artistes du label, y voit surtout un « service de soutien psychologique pour les combattants ». Mais aussi, rappelle-t-il avec sérieux, une façon de « produire de la musique ukrainienne de qualité pour les prochaines générations ». Car il ne s’agit pas seulement « de se battre les armes à la main sur le front, mais aussi de contrer l’influence des Russes et les effets de leur colonisation sur notre identité ».

Mysticisme païen et pratique de la prière
Ce combat pour la survie de la langue et de la culture ukrainiennes qu’Azov menait seul hier, et que beaucoup voyaient comme une périlleuse croisade identitaire, est devenu, sous les bombes russes, un enjeu existentiel, source inépuisable d’inspiration et de fierté. Et sur ce terrain, les nationalistes se sont mués en éclaireurs : dans le 1er corps Azov comme dans le 3e corps d’armée – tous deux composants d’un « même écosystème des nationalistes ukrainiens », dit Oleksiy Kovzhun –, des soldats dits khorunzhi sont chargés d’encadrer les troupes et de veiller à la préservation des traditions, comme c’était déjà le cas au temps des cosaques. Ils sont formés au sein du khorunzha service, où ils suivent « des conférences sur l’histoire ukrainienne et la préservation des traditions », détaille Vladislav « Dotsent » Dutchak, la moustache débonnaire et la carrure solide. Face à une assemblée de jeunes recrues avachies dans des poufs aux couleurs vives, cet ancien professeur de philosophie à l’université, devenu responsable de ces enseignements chez Azov, mime les gestes essentiels aux rituels nationalistes qui empruntent au mysticisme païen, tout en flambeaux, marches nocturnes, poings serrés sur le torse et drapeaux dans le vent.
« On enseigne aussi la pédagogie militaire, les études religieuses, la conflictologie, les pratiques de la Prière et le Décalogue des nationalistes ukrainiens », m’énumère-t-il, jovial et pédagogue. Tout un programme façonné à partir des enseignements du khorunzhi originel, Mykola « Kruk » Kravchenko, l’ancien idéologue du mouvement qui rêvait de voir advenir la révolution conservatrice, fidèle compagnon de route d’Andriy Biletsky dans ses entreprises politiques. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, ce système de formation longtemps circonscrit à Azov a progressivement essaimé : Vladislav « Dotsent » Dutchak multiplie les interventions dans « d’autres unités des forces armées ukrainiennes, de la garde nationale, des gardes-frontières, de la police et des troupes aéroportées ».
« Combat contre l’ennemi intérieur »
Mais la mue ne s’arrête pas aux casernes. En juin 2025, le cabinet des ministres confie ainsi les clés de l’Institut de la mémoire nationale à Oleksandr Alfyorov. Ancien attaché de presse de Biletsky à l’époque du Corps national, khorunzhi des premières heures au sein d’Azov et historien de formation suivi par plus d’un demi-million d’abonnés sur YouTube, il se félicite d’avoir déjà « renommé des dizaines de milliers de rues ». Il travaille également à l’édification d’un panthéon consacré aux « grandes figures ukrainiennes ». L’élan nationaliste gagne jusqu’aux plus hautes sphères de l’État : début juin 2026, le président Volodymyr Zelensky – dont une partie de la famille a été assassinée au cours de la Shoah – assistait à Kyiv à la réinhumation d’Andriy Melnyk, l’un des dirigeants historiques de l’OUN, dans le nouveau cimetière militaire national. Suscitant préoccupations et condamnations venues d’Israël et de Pologne.
Côté jeunesse, l’organisation Centuria, adossée au 3e corps d’armée, s’est donné pour mission « d’entraîner et de préparer une nouvelle génération d’Ukrainiens » afin de « façonner dans la société une manière de penser juste et consciente », déroule « Danil ». Le jeune homme de 24 ans au verbe mystique, déjà vétéran, supervise la branche locale de l’organisation et forme tous ceux qui, « dès l’âge de 16 ans », souhaitent « reprendre le flambeau ». Car les fronts de la lutte sont multiples, dit-il : chacun doit se préparer à mener « combat contre l’ennemi extérieur, celui qui se trouve hors de nos frontières », mais aussi « contre l’ennemi intérieur », qui rôde « dans la tête de chacun » et empêche le peuple ukrainien de « cultiver sa propre fierté ». En attendant de pouvoir officiellement prendre les armes, les membres de Centuria patrouillent, observent, s’attaquent parfois aux trafiquants de drogue et, comme toute organisation paramilitaire qui se respecte, maintiennent l’ordre – ou du moins l’idée qu’ils s’en font. Ils se forment aussi à la « médecine tactique » pour pouvoir « être prêts » à porter secours le plus rapidement possible lorsque les Russes s’en prennent aux civils.

Dans les wagons du métro de Kyiv filant vers l’est de la ville, la nuit n’en finit plus de se faire sentir. Les épaules lasses et les cernes creusés, les passagers se frôlent, attentifs et solidaires, partageant en silence l’infinie tristesse des heures passées. La veille, dans la nuit du 13 au 14 mai 2026, les sirènes ont résonné beaucoup et longtemps, bien plus que d’ordinaire, alors que le ciel se striait de missiles. Les explosions se sont succédé, et personne n’a dormi. En sortant à la station Kharkivska, entourée d’immenses barres de HLM soviétiques, il me faut encore marcher quelques mètres avant de voir l’éperon de débris sur lequel s’affairent les pompiers.
Serrés les uns contre les autres, agglutinés dans leurs vestes Adidas, quelques adolescents sidérés filment les corps qui apparaissent peu à peu sous les décombres d’un bâtiment effondré. Perçant la défense antiaérienne, un missile de croisière russe est venu frapper le bas de l’immeuble, pulvérisant les vies de vingt-quatre personnes, dont trois enfants. Dès l’impact, les vétérans du 3ᵉ corps d’armée et quelques membres de Centuria se sont organisés pour prodiguer les premiers secours, se plaçant ainsi en première ligne de la « protection du peuple ukrainien » – comme les militants nationalistes le faisaient déjà au temps de Maïdan et du Donbass. En douze ans, eux n’ont pas changé. C’est le monde autour.