Auroville, l’utopie indienne à l’essai

Écrit par Hannelore Cayre Illustré par Julien Grataloup
Édition d'octobre 2011
Paysage d'une cité idéale
En Inde, ils sont des milliers à avoir répondu à l’appel de « Mère ». Les pionniers sont venus du monde entier bâtir sa cité idéale. Ils ont reboisé et construit des villas et des centres de recherche pour des hommes nouveaux, débarrassés de l’égoïsme et de l’esprit de compétition. Enfin presque.
20 minutes de lecture

Mon aventure commence par un plan fixe sur une petite fille blonde du même âge que moi qui me ressemble trait pour trait. Elle regarde des gens se passer des seaux de terre sur un curieux chantier en pleine nuit avec, en fond sonore, une musique tirée d’instruments indéfinissables.

Nous sommes en 1973 et je regarde avec mes parents un documentaire de Jean-Pierre Elkabbach à la télévision. La petite fille blonde vit au sud de l’Inde, à Auroville. Elle parle couramment l’anglais, le français, l’allemand, l’hindi et le tamoul et passe d’une langue à l’autre pour répondre aux questions du journaliste :
— Que feras-tu plus tard ?
— Mère va décider.
— Puisqu’ici tu as appris à être libre, tu ne peux pas choisir toi-même ?
— Comme je peux choisir quelque chose qui ne sera pas bon pour moi, c’est mieux que Mère décide.
— Tu auras des enfants ?
— Si Mère veut j’en aurai, sinon non…

Ces images mettent mon père très en colère : « Qu’est-ce qu’ils espèrent construire ces hippies drogués ? Un monde sans propriété, sans loi, sans police… Leur grande aventure, ça s’appelle la chienlit [c’était un mot très à la mode à l’époque, ndlr] ». Je ne sais pas de quelle « Mère » parle la petite fille mais la mienne, elle, en rajoute : « Tu as vu, ils embarquent aussi les gosses dans leur secte, c’est honteux ! »

Moi, je ne vois qu’une chose : qu’il existe quelque part un endroit chouette où les enfants de mon âge vivent en liberté. Le journaliste parle de la « dernière école », the last school. « Plus de lieu clos ; l’école sera partoutElle devra révéler l’enfant à sa vérité intérieure. Une fois qu’il saura qui il est, alors il sera prêt à affronter le monde. »

Des illuminés au regard clair et déterminé se présentent tour à tour. Ils disent qu’ils bâtissent un monde nouveau, qu’ils ont répondu à l’appel lancé par « Mère » : « Il y a des gens qui aiment l’aventure. C’est à eux que je m’adresse, et je leur dis ceci : je vous convie à la grande aventure. »

Le reportage se termine sur des images de gens assis dans la position du lotus sur fond de soleil couchant. La brise du soir souffle dans leurs cheveux. La voix chaude et maternelle d’une vieille femme accompagne leurs visages sereins. Elle doit appartenir à cette Mère dont la petite fille parlait. On dirait qu’elle s’adresse en privé à chacun de nous : « Ce qui vous arrivera demain, je n’en sais rien. Il faut laisser de côté tout ce que l’on a prévu, tout ce que l’on a combiné, tout ce que l’on a bâti et se mettre en marche dans l’inconnu. Advienne que pourra ! »

Pas de hasard

Longtemps, ce coin d’Inde m’est resté en mémoire comme une sorte de sanctuaire imaginaire et puis, avec l’âge, ces images se sont estompées et j’ai fini par les oublier. Seule la phrase « Je vous convie à la grande aventure » m’est restée en mémoire, remisée dans un coin de mon esprit avec les romans de science-fiction, les lampes magma et les papiers peints psychédéliques de mon enfance.

J’ai compris plus tard pourquoi je m’étais retrouvée devant la télévision ce soir-là : parce que l’émission avait été diffusée le jour de mon dixième anniversaire et qu’exceptionnellement on m’avait laissé veiller.

Rien n’est hasard diraient les Aurovilliens… C’est donc tout naturellement, alors qu’on cherchait des volontaires pour partir à la chasse à l’utopie, que j’ai levé le bras : « Moi, j’en connais une, Auroville ! » 

Première surprise, l’utopie est dotée d’un système Internet ultra performant qui permet d’accéder à une bonne centaine de rubriques ainsi qu’à une radio, une boutique en ligne et un site de réservation proposant une vingtaine de maisons d’hôtes tenues par les Aurovilliens. Sur la page de garde, un avertissement : « Auroville n’est pas une attraction touristique. Néanmoins, tous ceux qui s’intéressent à ses idéaux et ses projets ainsi que ceux qui souhaitent participer à la vie communautaire sont les bienvenus. » En d’autres termes : si vous ne venez pas pour donner de votre temps ou apprendre de nous, passez votre chemin !

D’après les témoignages que je glane par-ci, par-là sur le Net, les Aurovilliens seraient farouches et méfiants. On le serait à moins au regard des surnoms dont les mauvaises langues affublent leur expérience : club de vacances spiritualisé pour riches blancs, patrie du néocolonialisme bobo, délire mystico-urbanistique, secte, kibboutz ésotérique, escroquerie de soixante-huitard mafieux…

Les portes et les cœurs finiront toujours par s’ouvrir à ceux qui sont réellement intéressés.

Dossier de presse d’Auroville

Dans un joli dossier de presse en papier artisanal, je lis à la rubrique « En visite à Auroville » que les Aurovilliens, peu nombreux et très occupés, « n’ont guère de temps à consacrer aux visiteurs », mais « les portes et les cœurs finiront toujours par s’ouvrir à ceux qui sont réellement intéressés ». La panique me gagne : vais-je être à la hauteur de leur attente ?

Pour ne pas les décevoir par mon ignorance, je me documente. L’expérience d’Auroville date de la fin des années 1960. L’époque est à la contestation et, plutôt que de s’embrigader dans l’extrême gauche, certains jeunes expriment leur opposition à leurs parents par le nomadisme hippie, la fumette et le rêve romantique indien. Pour schématiser le partage mystique qu’ils font de l’Inde, disons que les anglophones se tournent plutôt vers Maharishi Mahesh, le gourou des Beatles, de Donovan et des Doors, et sa méditation transcendantale au nord, alors que les francophones choisissent le yogi Sri Aurobindo et son homme supra-mental au sud. 

Je ne me risquerais pas à exposer en détail les idées d’Aurobindo – ceux qui ont passé une vie à l’étudier n’en sont pas encore venus à bout – mais en quelques mots, son yoga, synthèse de tous les yogas exprimée en termes prophétiques et poétiques, aurait pour objet de faire évoluer la conscience de l’homme d’aujourd’hui, simple être de transition, afin qu’il découvre en lui ce que sera l’homme de demain : l’homme supra-mental.

Les bâtisseurs de cathédrale

Pour relever ce défi et mettre en œuvre « à ciel ouvert » la pensée d’Aurobindo, sa compagne spirituelle, la Française Mirra Richard (1878-1973) devenue Mère, imagine une cité-laboratoire qu’elle nomme Auroville en référence au Maître. Elle exprime ce désir dans un texte datant de 1954 qu’elle appelle Le Rêve : « Il devrait y avoir quelque part sur la terre un lieu dont aucune nation n’aurait le droit de dire : il est à moi ; où tout homme de bonne volonté ayant une aspiration sincère pourrait vivre librement comme un citoyen du monde et n’obéir qu’à une seule autorité, celle de la suprême vérité. »

À Auroville se regrouperont des hommes et des femmes qui auront choisi d’adopter une échelle de valeurs fondée sur le détachement, l’abandon de l’ego et l’économie du don afin d’accéder à une conscience nouvelle.

Ceux qui viennent à Auroville ont tous entendu parler de « Mère » d’une façon ou d’une autre, par un copain, en fréquentant les rayons des librairies théosophiques, à l’occasion de pérégrinations initiatiques. Chacun lui a envoyé sa photo, les plus chanceux l’ont rencontrée dans son ashram de Pondichéry le jour de leur anniversaire. Souvent un simple échange de regard a suffi pour que les jeunes, qualifiés au moment de leur arrivée de fumeurs de pétard et de bons à rien par un disciple de Mère, se métamorphosent en bâtisseurs de cathédrale et ce malgré la chaleur, la faim, les querelles et le manque de compétence afin de faire sortir de terre la ville-chrysalide de l’homme nouveau ; de l’être supra-mental.

On a du mal à imaginer aujourd’hui comment des fonds ont été levés sur un descriptif tel que « Auroville, cité internationale destinée à rapprocher les cultures et les civilisations », mais nous sommes dans les années 1960, époque d’ambitieuses réalisations urbanistiques telles que Brasilia d’Oscar Niemeyer, Chandigarh de Le Corbusier ou Tel-Aviv. Début également de la « révolution verte » d’Indira Gandhi.

L’Unesco approuve le projet à l’unanimité en 1966 et invite ses États membres ainsi que les organisations non gouvernementales à participer au développement de la cité. La branche financière de l’ashram dirigé par « Mère » fait l’acquisition de terres qui s’étendent sur mille deux cents hectares à l’est de Pondichéry dans un endroit complètement désertique. Elle contacte l’architecte parisien Roger Anger et lui dicte sa vision de la ville.

À l’inverse de la démarche urbanistique classique, il ne s’agira pas de construire une cité pour la faire habiter par des hommes, mais de construire des hommes en leur faisant bâtir la cité qu’ils auront décidé d’habiter. Elle devra héberger cinquante mille habitants, un nombre jugé optimal pour que l’expérience se propage. Elle aura la forme d’un tourbillon galactique. Elle sera divisée comme une fleur d’hibiscus en quatre zones : résidentielle, culturelle, industrielle, internationale, et protégée par une épaisse forêt, à la fois poumon et rempart de verdure, qui occupera la moitié de son territoire. En son centre le Matrimandir, un temple « symbole de l’aspiration d’Auroville vers le divin ».

« La grande aventure » pouvait commencer ; l’imaginaire passer à l’action. Le 28 février 1968, l’expérience est inaugurée en présence des représentants de cent vingt et un pays et des vingt-trois États indiens qui déposent une poignée de terre de leurs sols respectifs dans une urne en forme de fleur de lotus située au centre de la future cité du futur. Des « ambassadeurs » sont envoyés dans les pays occidentaux pour aider et renseigner ceux qui veulent rejoindre « la grande aventure » et chercher des fonds. Quant aux cinq mille personnes présentes ce jour de février 1968, elles rentrent chez elles, laissant le désert rouge aux mains des premiers Aurovilliens, remplis de leur entrevue avec Mère, prêts à en découdre.

Rien à vendre, aucune leçon à donner

Je rencontre mon premier Aurovillien place d’Italie, à Paris. Il s’appelle Jean, il a 77 ans et fait office d’ambassadeur lorsqu’il est en France. Je suis un peu déçue : il a l’air d’un homme parfaitement normal si ce n’est qu’en raison de son regard pétillant et de son épaisse chevelure grise, il fait dix ans de moins. Je ne sais pas à quoi s’attendait mon imagination. À un être éthéré sorti tout droit d’un revival hippie ? J’ai en face de moi un Parisien retraité en goguette qui n’a pas l’air farouche pour deux sous. 

Jean n’a pas connu Mère. Il a rejoint Auroville en 1977, quatre années après son décès. Mais il a lu son agenda, une compilation d’entretiens enregistrés pendant treize ans, et a participé à la création de l’école conventionnelle d’Auroville. Il y a enseigné de longues années. J’apprends que les enfants ont, eux-mêmes, demandé de la discipline et des cours donnés par des maîtres devant des tableaux noirs. Une partie de mon rêve de gamine s’écrabouille !

Pour partir en Inde, Jean a quitté une vie confortable et vendu tout ce qu’il possédait. « À mon arrivée, il n’y avait rien ; un plateau de terre rouge raviné par la mousson et trois grands figuiers, des banians. On s’est tout de suite mis au travail. Il a fallu retenir la terre, trouver de l’eau, faire pousser de quoi manger et surtout planter des arbres pour nous faire de l’ombre. Auroville est, je crois, le programme de reforestation et de régénération du sol le plus important au monde. Nous avons planté deux millions d’arbres. Aujourd’hui, il y en a dans les six millions ! De nombreuses espèces d’oiseaux et d’animaux sont revenues. »

Ce n’est pas une cité qu’on s’est proposé de construire, mais un homme ! Si on ne change pas l’homme, on ne changera rien ! 

Jean, un Aurovillien

Au début des années 1980, Auroville compte à peine trois cents adultes disséminés en fonction des amitiés et des activités dans des settlements, de petites communautés aux noms des vertus exaltées par Mère : Transition, Discipline, Certitude, Aspiration, Douceur, Révélation, Vérité… 

Je fais part à Jean des ragots glanés sur le Net, en précisant aussitôt que je n’en crois pas un mot. « Les gens sont jaloux, réplique-t-il. Ils n’arrivent pas à se détacher de ce qu’ils possèdent pour renaître différents. Ils voudraient que nous apportions des réponses clés en main à leurs questions existentielles, mais nous n’avons rien à vendre, aucune leçon à donner. Nous cherchons, c’est tout. Si on le voulait, on pourrait construire la Cité du futur en deux ans avec Bouygues… mais on recréerait ce qui existe déjà. Ce n’est pas une cité qu’on s’est proposé de construire là-bas, mais un homme ! Si on ne change pas l’homme, on ne changera rien ! » 

Je pose à Jean la question jackpot :
— Le bonheur se trouve-t-il à Auroville ou celui-ci n’existe-t-il que dans le regard envieux des désespérés qui vous rendent visite ?
— Dans la mesure où Auroville est une somme d’expériences individuelles, il y a autant d’Auroville que d’Aurovilliens. Dans mon cas, c’est : oui, mon bonheur est là ! À dix-sept ans, mon fils m’a dit : « Papa, je veux être un golden boy. » Je suis rentré en France pour trouver un boulot et lui payer ses études aux États-Unis. Aujourd’hui, il vit à Auroville !

Un long voyage depuis l’Europe

Une fois dépassé Pondichéry, je m’attendais à franchir une frontière, une porte, quelque chose qui démarque la cité de l’Aurore du monde extérieur… Rien de tel. Une simple route indienne, pleine de trous, encombrée de marcheurs, de véhicules, de troupeaux de chèvres et de vaches errantes, débouche sur une piste de terre sans autre indication qu’une vague pancarte couverte de poussière rouge. 

Progressivement, le tumulte cède la place à la sérénité de la forêt. Au travers des feuillages émergent des huttes en palme, des enfilades de pyramides blanches, des champignons géants percés de fenêtres, des constructions inachevées en forme de soucoupe volante et de vieux véhicules dont les carrosseries éreintées racontent un long voyage depuis l’Europe. Partout des Blancs circulent à moto, les cheveux au vent. 

Deux hommes et deux femmes sur un sentier de montagne sous un ciel étoilé

Croyant naïvement être la première à avoir découvert cet éden tropical, je m’aperçois très vite en m’installant dans ma chambre d’hôtes que je peux me trouver des connaissances communes avec la quasi-totalité des Français qui y logent. 

Je suis accueillie par Claire, la quarantaine. Claire est venue avec son compagnon et sa fille après avoir quitté son emploi de DRH dans une grande entreprise et vendu son appartement en France. Elle est newcomer, ce qui signifie qu’elle traverse une période probatoire d’un an. À l’issue de cette année, elle pourra jouir du statut de résidente à part entière. Son travail consiste pour le moment à recevoir ceux qui désirent écrire sur l’expérience. À la rentrée des classes, elle enseignera à l’école.

« La société matérialiste ne me correspondait plus : se priver d’être pour accumuler des choses qui ne servent à rien… Je ne crois plus à l’action politique. On a essayé tous les régimes. Si rien ne fonctionne, c’est parce que l’homme est au centre de tout et si on ne change pas l’homme, on ne changera jamais rien ! J’ai lu ce que Mère a écrit et j’ai compris que ma place était ici. Je me rends compte aujourd’hui que j’ai toujours été aurovillienne. » Claire me met néanmoins en garde : « Tu découvriras très vite ce qui ne fonctionne pas ici, mais il ne faudra pas nous juger. Tu ne dois jamais oublier qu’il s’agit d’une somme d’expériences individuelles et non d’une expérience collective. » Comme je lui fais remarquer, dubitative, qu’un Aurovillien m’a déjà servi ce flou sémantique, elle approfondit son explication : « C’est là que résident les paradoxes d’Auroville. Nous avons parmi nous tous les prototypes humains. Chacun effectue le grand nettoyage intérieur à son rythme, à sa vitesse propre. Il peut arriver que nous nous disputions et que nous avancions d’un pas pour reculer de trois. »

Mère nous le dit : personne n’est encore allé où nous allons.

Claire, une Aurovillienne

Il est vrai que Mère a laissé aux Aurovilliens une Charte rédigée en termes vagues, sans aucune coercition. Comme outils pour se gouverner, la communauté ne dispose que de la persuasion, du rappel aux idéaux communs, de la pression collective ou, au pire, de l’opprobre. On imagine le climat de chicane qui peut régner. 

« Ce qui compte pour nous n’est pas le résultat obtenu mais le chemin parcouru. Mère nous le dit : personne n’est encore allé où nous allons. Bien sûr, il existe des gens pour lesquels tu te dis qu’ils se sont trompés d’endroit, mais ceux-là ne résistent pas longtemps, s’amuse-t-elle. Ils se font piquer par des insectes inconnus, attrapent des maladies mystérieuses, leur maison s’écroule mangée par les termites… C’est très étrange ; comme si la nature les régurgitait. »

Dérapages temporaires

En parlant de logement, je m’étonne de leur disparité – des huttes en palme côtoyant des villas de luxe avec piscine. Claire me précise qu’Auroville n’est pas une expérience marxiste. Certains sont partis de leur pays d’origine avec de l’argent, d’autres ont monté des unités de production, d’autres encore ne sont venus qu’avec leurs vêtements sur le dos. Ce n’est pas l’égalité des richesses qui est recherchée à Auroville. Chacun doit prendre conscience de ses vrais besoins et déterminer son comportement face à l’argent. C’est évidemment dans ce domaine que certaines pertes de sens sont observables.

« Nous arrivons de différents coins du monde, avec des cultures, des morales et des idéalisations différentes… Il nous faut tout abandonner pour devenir ce trou qui peut être rempli. Si nous y parvenons, alors nous pouvons avoir de la compassion pour celui qui a peur, qui triche et cela n’a plus d’importance. Les dérapages sont temporaires même s’ils peuvent durer longtemps : personne n’a dit qu’Auroville se bâtirait en un jour. »

Cette mise en garde faite, Claire me laisse faire mon expérience. Elle me donne néanmoins quelques clés pour reconnaître les vrais habitants d’Auroville. Contrairement à ce que laisse penser l’encombrement des pistes aux heures de pointe, ils sont peu : deux mille deux cents, de quarante-cinq nationalités, dont neuf cents Indiens et trois cent cinquante Français. On compte également une centaine de newcomers. Cinq mille Indiens venus des villages voisins ou de Pondichéry fournissent la main-d’œuvre d’Auroville. La population est loin des cinquante mille personnes envisagées par Mère. 

L’anthropologue en herbe que je suis ne tarde pas à distinguer plusieurs groupes d’individus. Il y a ceux qui sont séduits par le modèle de vie d’Auroville sans les sacrifices qu’il implique, des retraités pour la plupart. De vieilles cigognes qui ont bâti leur nid secondaire sur le pourtour de la ville pour y migrer tous les hivers. Attirés par les activités new age et la main-d’œuvre locale bon marché, ils passent leurs journées à déambuler en vêtements ethno-chics de restaurant en café et vivent à Auroville comme on vivait jadis dans les villes d’eaux, sans soucis, sans occupation et sans réelle relation avec les habitants.

Les Aurovilliens les appellent les « périfouriens », les glandeurs de la périphérie. Ces gens ont fait monter en flèche le prix des terrains et attiré les promoteurs indiens à la recherche de terres où bâtir des résidences de vacances. L’Auroville Fondation, aux moyens limités, peine à les contrer.

Il y a les touristes indiens qui, issus de la nouvelle classe moyenne, sillonnent le pays. Au grand dam des Aurovilliens, le temple de la Cité de l’Aurore attire cinq mille visiteurs certains week‑ends. Consciente de n’être que tolérée dans le pays, la communauté fait avec et redouble d’efforts pour endiguer le flot.

Séjourne aussi dans des maisons d’hôtes tellement tendance une Internationale bobo consommatrice de développement personnel et de thérapies holistiques. Déguisés en brahmane ou en hippies, j’en aperçois quelques-uns en train d’étreindre les arbres ou en position du lotus dans le parc de l’Unité. S’ils ne poursuivent pas les Tamouls avec des appareils photo valant des fortunes, en s’exaltant devant la patine splendide que la pauvreté et le travail met sur les visages, ils enquillent les cours de reiki, de méditation soufie ou de chant tantrique et pourchassent de leurs questions les Aurovilliens jusque dans leurs jardins.

Il n’y a pas à dire, ils la vivent, eux, leur « grande aventure ». Ils ramèneront dans leur pays un savon, un brin d’encens ou un sarouel made in Auroville en se persuadant d’être parvenus à capturer dans ces babioles un peu de l’esprit du lieu. Je les fuis, j’ai peur de leur ressembler lorsqu’ils se projettent dans une fiction zen dont ils sont les héros.

La question de l’argent

On côtoie enfin ceux qui se mêlent aux Aurovilliens pour apprendre, échanger des savoirs ou simplement donner un coup de main. L’expertise d’Auroville en culture bio, traitement et gestion de l’eau, architecture, énergies renouvelables, régénération des sols et diététique est reconnue dans le monde entier. Des jeunes, pour la plupart, viennent partager l’utopie du développement durable : un monde où l’homme apprendrait à vivre en harmonie avec la nature.

C’est le cas de Laurence, la cinquantaine, monteuse de cinéma. Son statut d’intermittente du spectacle lui permet de consacrer une partie de son temps à la cité. Cette année, tout en approfondissant le yoga de Sri Aurobindo, elle a rejoint à l’Auroville Village Action Group, une organisation de développement dans la région du Tamil Nadu. « Je ne me sens pas encore la force d’effectuer le grand saut et de déménager. Le climat ne me convient pas : pendant six mois, il fait horriblement chaud, puis il pleut le déluge. Et puis, je crois que ma fille ne serait pas d’accord si je vendais notre appartement de Paris pour acheter ou faire construire ici un logement que je ne pourrais pas lui transmettre. » Les terrains et les résidences sont à l’actif de l’Auroville Fondation. Ceux qui construisent ou achètent n’ont qu’un droit prioritaire d’occupation. « Auroville n’appartient à personne », disait Mère.

« Disons que c’est comme ça que ça devrait être, poursuit Laurence. Mais il y a une telle crise du logement que tu peux parfois passer des années à te trimballer avec tes sacs d’un endroit à un autre. Au mieux, tu arrives à garder les maisons laissées vacantes par des gens en déplacement. Et encore, tu n’en trouves pas beaucoup : les Aurovilliens ont peur de voir s’installer chez eux quelqu’un qui ne veut plus repartir. Du coup, il y a des Aurovilliens qui ferment leurs portes à double tour, dans l’attente que leurs enfants se décident à les occuper. Ou pour en faire des résidences secondaires. Il y a même des quasi-locations et des quasi-ventes conclues sous le manteau. Mais pour 450 euros par mois nourrie, logée et blanchie, je préfère habiter à l’hôtel ! »

Deux petites filles se font face, un public les regarde

Je rappelle à Laurence ce que j’ai lu sur l’épineuse question de l’argent : « Un objectif important est que les Aurovilliens ne reçoivent pas d’argent pour leur travail, qu’il n’y ait pas de circulation d’argent à l’intérieur de la ville, la communauté est responsable des besoins courants de chacun. » Il faut être sacrément détaché du matériel pour vivre avec le salaire versé par la fondation d’Auroville, huit mille roupies (cent trente-cinq euros) dont deux mille en cash, le reste en nature.

« Moi, je ne pourrais pas ! En général, les gens cherchent à améliorer l’ordinaire. Certains trouvent du travail à Pondichéry ou monnayent à l’extérieur des savoir-faire acquis à Auroville, d’autres montent des unités de production, d’autres encore vivent ici avec leur retraite ou les Assedic. Mon karma n’est pas d’être chef d’entreprise en Inde, encore moins de collectionner les petits boulots. Pour le moment, mon statut me convient. Et qui sait peut être qu’un jour… »

Et comme je m’étonne :
— Pourquoi ici ?
— Je m’y sens bien et je suis malheureuse quand j’en pars. Tu peux appeler ça l’esprit d’Auroville, tu peux dire que c’est Mère, tu peux dire que c’est le divin… Peu importe, c’est là !

Une espèce d’État centralisé

Une force a permis à ces hommes et à ces femmes de créer un lieu enchanteur à partir d’un désert. Quelle est-elle ? Quelle est sa nature ? J’entre dans le temple, sphérique et couvert de disques d’or, au cœur de la cité. Son architecture excite l’imaginaire des amateurs de science-fiction. À l’intérieur de la sphère, une rampe hélicoïdale de marbre blanc grimpe jusqu’à une chambre intérieure. On y accède en petits chaussons de feutre blanc. L’espace est délimité par douze colonnes. Une immense sphère de cristal condense la lumière du dehors. Son rayon, symbole de la création atteignant la psyché, baigne la pièce d’une lumière laiteuse et irréelle. Des Aurovilliens sont assis en position du lotus autour du cristal. Il émane d’eux un sentiment de quiétude et de paix.

Je n’ai jamais vécu un tel silence. Je touche là du doigt mes limites. Je suis comme au dehors. Par une fenêtre, je regarde, envieuse, une famille se réchauffer autour d’un feu. Je tends pathétiquement mes mains vers la vitre qui me sépare d’eux pour capter un peu de cette chaleur qui les réconforte. En vain.

Mes journées s’écoulent entre les quatre points cardinaux formés par la maison d'hôtes, les deux principaux cafés d’Auroville et la cantine solaire. Le nez plongé dans mes lasagnes biologiques, je laisse traîner mes oreilles.

Les conversations sont les mêmes que dans n’importe quel village. On y parle d’argent qui ne rentre pas, d’enfants qui n’en font qu’à leur tête, de plombier qu’on attend toujours… On y commente les infos de la semaine publiées dans le journal local News & Notes, qui ressemble à toutes les gazettes municipales du monde avec en prime la parole de Mère ainsi que la liste des nouveaux Aurovilliens proposés à l’acceptation de tous. Qu’un seul s’y oppose, et la résolution est mise en suspens pour être rediscutée jusqu’au consensus, ou abandonnée.

Nous sommes obsédés par la prise de décision pratique et nous nous rabattons d’instinct sur des solutions éculées.

Jean-Yves, Aurovillien professeur à la Last School

À Jean-Yves, professeur à la Last School, l’école du libre progrès qui me faisait tant rêver enfant, je demande comment il voit l’avenir de la cité lorsqu’elle comptera cinquante mille habitants. Il lève les yeux au ciel d’un air de dire : « Déjà à deux mille, on a du mal ! » 

La démocratie directe est difficile à vivre : « Nous sommes obsédés par la prise de décision pratique et nous nous rabattons d’instinct sur des solutions éculées, déplore-t-il. La communauté peine à couvrir les besoins de ceux qui dépendent d’elle, d’où la tentation d’instaurer des systèmes de contrôle. Mais quand tu exiges des comptes, tu instaures un système fondé sur la défiance. Ce qui doit être un don devient une taxe. Et tout ça pourquoi ? Auroville n’a jamais été aussi pauvre. Cette espèce d’État centralisé qui contrôle tout n’a rien à voir avec l’anarchie divine que voulait Mère. »

Et les parents, particulièrement les Indiens désireux de voir leurs enfants participer à l’essor économique de leur pays, ont délaissé la Last School, qui ne compte plus que 15 élèves sur 500. Ils lui préfèrent la Future School, une école qui prépare aux rassurants O-Level et A-Level britanniques, équivalents du brevet et du baccalauréat français.

« L’idée à la Last School, première étape vers leNo School” voulu par Mère, est de révéler à l’enfant la vérité de son être, d’exciter sa curiosité pour qu’adulte il puisse choisir ce qui est bon pour lui. Auroville était porteuse d’un projet et c’est pour réaliser ce projet que nous sommes là. Je te le demande : de quel projet la France est-elle porteuse ? » Je réfléchis. De vivre ensemble sans se taper sur la figure, je réponds…

Un souvenir d’Auroville

À la fin de mon séjour, j’ai voulu moi aussi m’acheter un truc qui me ferait penser plus tard à Auroville. Sur l’intranet ultra-performant, je repère une céramiste qui fait de belles poteries teintes à la cendre de bois. J’en verrais bien une sur ma table de travail. J’y mettrai un oiseau de paradis et une branche d’hibiscus comme dans ma chambre d’hôtes.

Après m’être perdue mille fois dans la forêt, je trouve la maison au milieu des arbres. La céramiste a mon âge mais, contrairement à moi, laisse ses cheveux gris envahir à leur guise sa chevelure. Elle rit beaucoup à l’énoncé de mon prénom, Hannelore, qui lui rappelle les livres de contes qu’on lui envoyait d’Allemagne quand elle était petite. Elle vit à Auroville depuis le début de « l’expérience » et a souvent rencontré Mère.

Je la regarde ouvrir son four. Elle a un air heureux et épanoui qui me renvoie une image de moi-même totalement misérable. « Tu peux me poser des questions si tu veux… » Je n’en ai pas envie. Je veux juste la regarder travailler.

Le lendemain, Claire vient me dire au revoir :
— Il paraît que tu as vu Ange hier. Tu connais ce vieux documentaire sur Auroville ? La petite fille blonde qui répond aux questions du journaliste c’est elle !

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Munni Devi, 28, stands as she cleans the mud from the entrance of her house after flood water recedes from a residential area that was flooded by the overflowing of the river Yamuna following heavy rains, in New Delhi, India, July 17, 2023. REUTERS/Adnan Abidi
Décembre 2024
Déesse du désastre
Pourquoi cette image de l’Indien Adnan Abidi rend-elle universelle le drame des mutations climatiques ?
Coup d’œil  |  Décembre 2024 | Planète
Novembre 2024
Le delta du Bengale, emporté par la houle
Dans le plus grand delta du monde, en quête de ces morceaux d’Inde et du Bangladesh qui disparaissent sous les eaux.
Récit photo  |  Novembre 2024 | Planète
Juin 2022
Mémoires d’éléphante
Travaillant sur la conservation des animaux sauvages, le photographe indien Senthil Kumaran s’est immiscé dans une relation étonnante.
Coup d’œil  |  Juin 2022 | Uncategorized
Juin 2017
Prêts à tout pour intégrer l’élite indienne
Ces jeunes ingurgitent à la chaîne théorèmes et équations, tandis que leur famille se ruine pour les envoyer dans la « cité de l’éducation ».
Enquête  |  Juin 2017 | Arcanes
Avril 2015
Narendra Modi, le rouleau compresseur hindou
2014 : Modi devient Premier ministre de l’Inde. La vertigineuse ascension d’un petit vendeur de thé, rejetant l’héritage de Gandhi et sa non-violence.
Portrait  |  Avril 2015 | Géographies
Avril 2015
En Inde, le jeûne politique sans fin d’Irom Sharmila
Lorsqu’elle décide de cesser de s’alimenter en 2000, la jeune femme ignore que cette décision va changer sa vie.
Reportage  |  Avril 2015 | Géographies