Les Landes, vent debout contre les Ehpad privés

Écrit par Laurence Delleur
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Les Landes, vent debout contre les Ehpad privés
À la tête du département du Sud-Ouest pendant plus de trente ans, Henri Emmanuelli avait montré la voie. Depuis, son successeur Xavier Fortinon marche dans ses pas : pour s’occuper des aînés du territoire, il continue de prôner et mettre en œuvre une politique publique forte, aidé en cela par des finances favorables.

L’une des décisions d’Henri Emmanuelli qui ont marqué le destin des Landais, c’est de refuser dès son arrivée en 1982 que le secteur privé lucratif gère des maisons de retraite. Les Landes ont ainsi tenu tête aux opérateurs privés d’Ehpad se développant tous azimuts dans les années 1990. « Ils exerçaient une pression très forte sur l’ensemble des maires », se souvient Xavier Fortinon lors de notre rencontre en janvier 2023. L’homme simple et affable d’une soixantaine d’années, aux cheveux poivre et sel, reçoit XXI sans manières dans le vaste bureau de son auguste prédécesseur, qu’il occupe depuis sept ans.

Les opérateurs privés « venaient les rencontrer, insistaient sur l’intérêt d’avoir une maison de retraite privée, affirmant qu’ils se chargeaient de tout et que cela allait créer de l’emploi. » Le président du département considère son prédécesseur et mentor comme un visionnaire : « Il fut quasiment le seul à mettre en œuvre cette politique en France. » Lui-même a maintenu l’éligibilité des places de maisons de retraite à l’Aide sociale à l’hébergement (ASH), ce qui permet aux habitants, quels que soient leurs revenus, d’y accéder.

Une logique de résistance au secteur privé qui implique une contrainte forte : se passer de son argent. Le département des Landes consacre une part importante de son budget au grand âge : pas loin de 20 %, soit plus de 90 millions d’euros en 2024, investis dans l’allocation personnalisée d’autonomie (APA), la rénovation des Ehpad, la prime de mobilité pour les aides à domicile, un village expérimental Alzheimer… La situation est permise par des finances favorables – les droits de mutation étant conséquents sur ce territoire en raison de l’attractivité immobilière de la côte, et les bénéficiaires du RSA peu nombreux. Pour autant, les établissements publics landais connaissent eux aussi des difficultés, admet le responsable politique : absentéisme du personnel, pénurie de main d’œuvre, taux d’encadrement insuffisant au regard de la dépendance croissante des résidents.

Taxé de sectarisme

L’opposition constante du département au secteur privé lucratif n’a pas dissuadé certains opérateurs de tenter leur chance encore récemment. Âges et vie, filiale d’habitat partagé du groupe Korian – devenu Clariane –, est ainsi venue démarcher des maires landais pour leur proposer de construire une colocation de personnes âgées sur leur commune, puis s’est retournée vers les services de l’autonomie de Xavier Fortinon pour tenter de lui mettre la pression et obtenir l’agrément du département. Mais le président n’a pas cédé.

« Ce qui m’irrite, c’est que le raisonnement à court terme prévaut, sans se préoccuper de la portée de ces choix pour les personnes âgées. Il s’agit d’un public fragile, nous sommes vigilants face au risque que des groupes privés fassent du profit sur leur dos. Je souhaite que l’ensemble des élus en prenne conscience, car c’est le bien-être de nos aînés qui est en jeu », tonne l’ancien conseiller municipal de Mimizan, dont les services n’ont accordé aucune autorisation à Âges et vie. « Nous devons nous assurer que l’argent collecté auprès des pouvoirs publics et des usagers n’aille pas alimenter les actionnaires de fonds de pension au détriment de l’accompagnement des personnes hébergées. Si on veut éviter de pleurer demain, il faut investir aujourd'hui. Lorsqu’on voit les choix que nous avons faits il y a trente ans, ça redonne du sens à la politique. »

La position du département a longtemps été contestée par l’opposition. À chaque campagne électorale, Henri Emmanuelli était chahuté là-dessus par des conseillers départementaux de droite dénonçant son sectarisme. Depuis l’affaire Orpea, l’opposition dans les Landes est devenue silencieuse sur ce sujet.

Derrière le siège où Xavier Fortinon est assis dans son bureau au premier étage de l’hôtel du département, une photo le montre aux côtés de Robert et Élisabeth Badinter, défenseurs infatigables des droits humains. « Les décisions politiques, ce ne sont pas que de l’idéologie. Il s’agit de préserver la qualité de vie et la dignité des personnes. »

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