L’homme aux mocassins cirés

Écrit par Brendan Kemmet Illustré par Antoine Moreau-Dusault
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L’homme aux mocassins cirés
L’homme aux mocassins cirés
Épisode 1
L’homme aux mocassins cirés
Scapula (1/3). Plus de vingt ans après son ultime évasion, l’ancien baron de l’héroïne alimente encore les fantasmes.
En cours de lecture
Free-lance de la French
Épisode 2
Free-lance de la French
Scapula (2/3). L’âge d’or du banditisme français touche à sa fin. Les polices européenne et américaine collaborent pour coincer les voyous.
Disparu corps et biens
Épisode 3
Disparu corps et biens
Scapula (3/3). François Scapula a été entendu par la justice française. C’est à présent au tour des Américains de l’interroger.
Scapula (1/3). Plus de vingt ans après son ultime évasion, François Scapula, ancien baron de l’héroïne, figure de la French Connection et balance notoire, alimente encore les fantasmes. Mort ou vif ? Caché sous un nouveau visage ? Protégé par les États-Unis ? Une indiscrétion policière met « XXI » sur les rails d’une fascinante traque.
Article à retrouver dans cette revue

Difficile de savoir s’il porte ses habituels mocassins cirés. À la télé, ses chaussures sont floutées. Sans doute parce qu’elles pourraient permettre à d’autres détenus de l’identifier. Comme sa voix, légèrement modifiée. « Le moins de gens me reconnaîtront, le mieux ça sera. Y en a certains, sûrement, qui veulent encore attenter à ma vie. » L’homme qui s’exprime ce soir de 1998 sur France 2 depuis la prison semi-ouverte de Bellechasse, dans le canton de Fribourg en Suisse, est devenu la bête noire des trafiquants ­internationaux. Tant du côté du Vieux-Port qu’outre-­Atlantique, jusqu’en Sicile. Il s’est tellement épanché que sa tête est mise à prix, dit-on. Un contrat d’un million de dollars, glisse même un flic.

Scapula a donné les noms de ses collègues, expliqué le fonctionnement des filières internationales d’héroïne, jusqu’à dénoncer les commanditaires de l’assassinat du juge Michel, en 1981 – des truands marseillais étaient impliqués. De quoi acquérir un statut quasi légendaire dans le « milieu » et un surnom qui a fait la une des quotidiens : « Scapu la balance ». Les journalistes de la chaîne publique n’hésitent d’ailleurs pas à le présenter dans cette interview « exclusive » comme « condamné à mort par la mafia ».

L’homme assume : « Y en a qui disent “balance”, ça ne me gêne plus. Disons “repenti”, c’est plus à la mode, ou “collaborateur de justice”, ça n’a pas beaucoup d’importance. » L’important pour Scapula, c’est le message qu’il veut faire passer. D’abord aux Américains. « Je savais qu’ils avaient une loi sur les repentis. Je savais qu’ils tenaient leur parole », confie-t-il aux envoyés spéciaux de France 2, devant lesquels il apparaît agité, gesticulant parfois, mais le regard toujours perçant, à travers le trou de sa cagoule qui ne laisse voir que ses yeux clairs, tirant sur le vert, et un sourcil fourni.

Balancer des gros bonnets

Ce soir-là à la télé, l’un des derniers barons de la French Connection joue le tout pour le tout. Lui qui a été un pionnier du trafic moderne de stupéfiants, diversifiant l’approvisionnement, surfant sur la mondialisation des réseaux, vivant de continent en continent, d’avions longs courriers en hôtels de luxe, de la jungle birmane aux plages de ­Floride, se voit rattrapé par sa seconde partie de carrière. Celle d’acteur essentiel du très sensible lien entre la justice et les informateurs en France, bien avant que ne soit créé, en 2004, le statut de repenti dans ­l’Hexagone. D’où sa demande d’asile faite aux Américains par petit écran interposé. Ils lui doivent bien ça : si Scapula est précieux pour les Français, il l’est aussi et surtout pour les « stups » outre-Atlantique.

Dans les années 1980, il a balancé des gros bonnets de la mafia new-yorkaise, mettant en cause la puissante famille Genovese, et éventé un laboratoire d’héro installé au cœur de ­l’Arizona. Une première sur le sol américain. Or, aux États-Unis, le statut de repenti a une existence juridique depuis 1970. Il permet de protéger des témoins essentiels dans des affaires de crime organisé en leur accordant l’immunité et une nouvelle identité pour eux et leurs proches. Pas moins de dix-neuf mille personnes en ont bénéficié en un demi-siècle.

Deux ans après cette surréaliste interview télévisée tournée en prison, François Scapula disparaît sans laisser de traces. Sa nouvelle identité comme son adresse restent des secrets bien gardés. Est-il seulement encore en vie ? Des informations discordantes circulent dans les milieux policiers, judiciaires et parmi les malfrats. L’homme en question aurait aujourd’hui 77 ans. Il vivrait une autre vie aux États-Unis, selon certaines sources. D’autres le disent en Europe. Une indiscrétion policière nous a mis sur une autre piste. Nous avons mené l’enquête. Une enquête sur les petits arrangements entre police et justice, et la plus ou moins grande hypocrisie qui encadre en France la possibilité de trahir… ou de se repentir.

François, dit « Francis », un diminutif prisé dans le Marseille de l’après-guerre, fait partie de la dernière génération des trafiquants phocéens de la « blanche ». Celle née à Endoume, en contrebas de la Bonne Mère.

Quand j’ai commencé cette traque l’an dernier, j’avais entendu parler de Scapula à plusieurs reprises. Depuis plus de vingt ans, j’arpente les allées du grand banditisme français, de Paris à Marseille : « le Brun », son surnom, fait partie des personnages un peu mythiques du milieu. Un homme charismatique, flamboyant, ténébreux. Toujours cette aura. De l’élégance. « Un jeune premier du cinéma italien », un « beau garçon », « drôle, séduisant, genre “latin lover” », ont dit de lui les journaux. Et du mystère. « Après sa dernière disparition, on n’en a plus jamais entendu parler », commente un vétéran du milieu phocéen, là où Scapula est devenu un traître absolu aux yeux de ses pairs.

François, dit « Francis », un diminutif prisé dans le Marseille de l’après-guerre, fait partie de la dernière génération des trafiquants phocéens de la « blanche ». Celle née à Endoume, en contrebas de la Bonne Mère, sur les pentes qui mènent jusqu’à la plage des Catalans et au si typique vallon des Auffes, le petit port niché sous la ­Corniche qui n’a pas encore reçu, au moment de l’enfance de Scapula, le nom du président Kennedy. C’est un des cent villages de la ville, avec ses petits immeubles et ses rues biscornues sauvées de l’alignement haussmannien. « Ici, il y a tout un milieu de jeunes qui, dans les années 1960, s’est spécialisé dans la cambriole », témoigne Émile Diaz, dit Milou, de la même génération que Francis.

Lui n’a pas trahi mais s’est reconverti, et répond volontiers aux journalistes. « Ces jeunes se partageaient la France, et allaient faire des casses ou des braquages aussi loin qu’en Normandie ou en Savoie », poursuit l’actif retraité. À Endoume, Scapula rencontre le complice de ses jeunes années, François Girard, de trois ans son cadet. Girard, dit « le Blond », celui-là même qui, vingt ans plus tard, a, pour la justice, ordonné la mort du juge Michel et que Scapula balancera. Son alter ego dans la délinquance. Le Brun et le Blond, « les deux inséparables ». À la vie, à la mort, pendant longtemps. Spécialisés eux aussi dans les vols et les casses, du moins en début de carrière, avant de se lancer dans la drogue. 

Profits phénoménaux grâce à l’héroïne

En cette fin des années 1960, les stupéfiants sont en plein boum, avec des trafiquants millionnaires, bien souvent des Corses vieillissants, qui surfent sur la réputation de Marseille aux États-Unis : la ville est reconnue pour sa production d’héroïne d’une grande pureté. Ils ne le savent pas encore, mais c’est bientôt la fin de cette époque dorée. Corses et ­Marseillais tiennent le marché depuis les années 1930, bénéficiant d’un réseau fourni de correspondants à travers le monde – recrutés parmi les employés des administrations au temps de l’empire colonial français – mais aussi de la place stratégique de Marseille et son port, point d’entrée de l’Afrique et de l’Orient en France. Jusque‑là, l’opium importé d’Asie se consommait pur. ­Désormais, l’héroïne, qui en est un dérivé, prend le pas. Et permet des profits phénoménaux.

Quelques chimistes se transmettent leur savoir-faire dans sa transformation. Et si les trafiquants naissent à Endoume ou à la Belle-de-Mai, ils investissent en grandissant dans le quartier de l’Opéra et ses discothèques. Milou le reconverti a monté un « Gangster Tour » à travers l’ancien Marseille mal famé, au cours duquel il colporte la mythologie des bandits de la côte. L’Opéra est une étape obligatoire dans son circuit touristique, même si, aujourd’hui, les magasins de luxe ont tendance à y remplacer les bars de voyous, et les fringues haut de gamme, les entraîneuses.

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Scapula, lui, gagne la capitale. « Il aimait beaucoup Paris. Comme c’est un beau parleur, il passait bien », persifle un autre Marseillais qui l’a bien connu. Francis ne tarde pas à rencontrer tout le gotha du milieu. Il fréquente des bars interlopes, L’Orphéon, près de la Mutualité, et le Club des Corses, boulevard de Picpus, d’où partent vers les States les acheminements d’un autre Marseillais, Jo Signoli, associé à André Labay, producteur de cinéma à ses heures et, d’après ses dires, ancien du SDECE, l’ancêtre de la DGSE, les services de renseignements français. Un attelage condamné pour avoir exporté 732 kilos de blanche, dans des voitures spécialement aménagées avec des caches, et qui jouirait de certaines protections de la part des services secrets français. Un des gros réseaux de l’époque, parmi des dizaines d’autres.

François (le Brun) âgé d’environ 25 ans, avec son physique de jeune premier, ses longs cheveux châtains et son beau visage innocent, ne correspondait certes pas à l’idée qu’on se fait d’un jeune malfrat.

Richard Berdin, dans ses mémoires Nom de code : Richard

Le Brun y fait ses gammes et joue les recruteurs de passeurs d’héroïne vers New York. C’est lui qui embauche un certain Richard Berdin, fraîchement sorti de Fresnes, et qui deviendra une des toutes premières balances de la French ­Connection, arrêté à New York à l’automne 1971, chargé de 82 kilos d’héroïne. « Dès sa libération, la mafia le poursuit. Pour échapper à sa vengeance, Berdin passe des mois en clinique et doit changer de visage, lit-on dans la présentation des Mémoires de Berdin, alors qu’il mène une nouvelle vie en Amérique. C’est le prix de sa liberté. Une liberté sur laquelle plane à chaque instant la menace d’une mort violente. » De quoi inspirer Scapula plus tard ?

Dans le livre qui en a été tiré, Nom de code : Richard, Berdin le décrit : « François (le Brun) âgé d’environ 25 ans, avec son physique de jeune premier, ses longs cheveux châtains et son beau visage innocent, ne correspondait certes pas à l’idée qu’on se fait d’un jeune malfrat […] Il avait plusieurs filles qui travaillaient pour lui et lui assuraient des revenus substantiels. » ­Berdin raconte aussi que Scapula l’a présenté à Francis le Belge, jeune caïd marseillais en pleine ascension. La rencontre a lieu chez Jacky, son coiffeur, rue Fontaine à Pigalle, qui sert d’agence de placement pour les passeurs de drogue. « Leur élégance à tous me frappa, écrit Berdin. Ils parlaient et gesticulaient avec véhémence, leurs principaux sujets de conversation ne variaient guère : bagnoles, gonzesses, bouffe, beau linge… ­Pendant les jours qui suivirent, François Scapula, visiblement impressionné par les gars que nous avions rencontrés, ne cessa de parler de trafic de drogue. »

« Un truc de condé »

Les confidences américaines de ce mouchard font tomber le Brun avec ce petit monde expatrié à Paris. Au procès de la filière Labay-Signoli en 1972, Scapula s’en sort bien. Très bien même. Alors que le Belge prend quatorze ans, lui s’en tire avec seulement cinq. « Il a prétendu que c’était parce qu’il avait été arrêté avant la loi qui a changé entre-temps et, qu’à deux heures près, il prenait vingt ans… Ça, c’est un truc de condé, quoi », croit savoir Milou. À mots couverts, l’ancien trafiquant marseillais se demande si, déjà, Scapula n’est pas de mèche avec certains policiers, pour expliquer la clémence dont il a bénéficié. C’est dire que le Brun a toujours eu une réputation sulfureuse auprès de ses pairs.

À tel point qu’il est difficile, même trois décennies après, de faire parler sur l’homme disparu. En fuite ? Enterré ? Il reste peu de traces de lui à Marseille ou Paris. Il y a longtemps que sa famille a fermé boutique, quartier Saint-Giniez, dans le 8e arrondissement de la cité phocéenne. Elle tenait une modeste épicerie au bas d’un petit immeuble de deux étages, tout près du stade Vélodrome, où l’on trouvait savons, fruits, vins et « boissons hygiéniques ». À sa place, un restaurant asiatique. Ses sœurs habitent encore le quartier. C’est là qu’elles ont grandi avec Francis, leur père, corse, ancien militaire, et leur mère, italienne, qui serait aujourd’hui centenaire. Elles ont refusé mes demandes d’interview. 

Est-il seulement repassé les voir à ses sorties de prison ? Quand il est libéré au mitan des années 1970 après avoir été balancé par Berdin, Scapula file à Milan, au contact d’une bande calabraise, se remet dans l’héroïne et touche à la cocaïne qui ne vaut encore pas grand-chose. « C’est un grand voyageur. Quand il est grillé dans un pays, il va dans un autre… Il part au bout du monde », lâche un ami de jeunesse, l’un des seuls à avoir accepté de le raconter. Je le rencontre dans un parc en périphérie de Marseille, sur un banc, au milieu d’une pelouse, à l’abri des oreilles. 

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