Maja, le « gang des marteaux » et la prison hongroise

Écrit par Prune Antoine • Illustré par Alsu Khasanova
6 novembre 2026
Maja T. en prison
Budapest, février 2023. Les néonazis défilent. Les antifas attaquent. Accusé·e d’avoir participé à l’assaut, Maja T., de nationalité allemande, est extradé·e par son propre pays vers la Hongrie, moins regardante sur le droit. Revue21 est allée à sa rencontre et retrace son parcours, qui dit aussi, en miroir, la montée de l’extrême droite en Europe.

Il y a d’abord la nuit, la cellule, le silence. Puis le réveil, brutal : les coups contre la porte, les ordres criés en allemand, « Aufstehen ! Raus ! » (« Debout ! Dehors ! »), les menottes, des policiers lourdement armés qui l’emmènent sans ménagement hors de la prison de Dresde. Dans la cour, l’air doux de ce mois de juin 2024, le vrombissement d’un hélicoptère sur le terre-plein, une cagoule jetée sur la tête. Le vol donne la nausée. Atterrissage à l’aube, à la frontière autrichienne peut-être. Puis un fourgon, des gardes masqués taillés comme des colosses, les menottes qui mordent les poignets. Jusqu’à la dernière minute, espérer un coup de téléphone, celui de l’avocat, une annulation. N’importe quoi. Puis un mot : « Ungarn », Hongrie. Penser à Viktor Orbán. Aux parents. Sur la route qui défile, quelque chose s’enracine : pour Maja T., il n’y aura plus de retour en arrière.

#freeMaja Free All Antifas
Graffitis, Berlin-Kreuzberg, août 2026

J’ai commencé à m’intéresser à Maja T. et aux antifas allemands après m’être immergée plusieurs mois, en 2020, dans un groupe néonazi radical et ultraviolent, Der Dritte Weg (« La IIIe voie »). Je savais de quoi les militants d’extrême droite étaient capables. Mais je ne les avais jamais imaginés dans le rôle de victimes.

C’est là que Maja est arrivé·e. « Ennemi·e public·que numéro un » selon les mots, en écriture inclusive, de son propre père. Un antifa que j’avais rencontré au début de cette enquête m’avait reprise de volée quand j’avais avoué mon ignorance des pronoms à utiliser pour les non-binaires – ces personnes qui ne se reconnaissent ni homme ni femme. Ça m’avait agacée, mais j’ai changé d’avis quand Maja m’a dit que l’écriture était son lien le plus sûr avec le monde, et une façon de prouver qu’iel est encore vivant·e.

Os brisés, crâne recousu

Depuis juin 2024, Maja, de nationalité allemande, est détenu·e en Hongrie, qui a obtenu de Berlin son extradition. Iel est accusé·e d’avoir, avec d’autres militants antifascistes, passé à tabac des manifestants d’extrême droite en marge du « jour de l’honneur » à Budapest. Lancé en 1997 par des nostalgiques du Reich, ce rassemblement du 11 février est devenu, sous le règne d’Orbán, chantre de l’« illibéralisme » au pouvoir de 2010 à 2026, le point de ralliement de la scène néonazie européenne. Ils étaient une poignée dans les années 2000 ; des milliers aujourd’hui, venus de toute l’Europe exhiber saluts hitlériens, croix gammées tatouées ou uniformes de la Waffen-SS, sous la protection des autorités hongroises.

C’était en février 2023. Le procureur hongrois a décrit des attaques-éclairs, de moins de trente secondes, contre des « touristes étrangers ». Les agresseurs étaient armés de matraques et de bâtons ; les neuf blessés, dont quatre grièvement, ont eu des os brisés, le crâne recousu, du stress post-traumatique. Maja T. a plaidé non coupable. En Allemagne, on appelle cette affaire le « Budapest Komplex ». Justice et renseignement allemands y voient le prolongement internationalisé du « gang des marteaux » (Hammerbande), aussi appelé Antifa Ost. Une histoire de revanche et de violence, de ­clandestinité, de cartes SIM en pagaille, de perruques blondes, d’entraînements aux arts martiaux et d’achats de marteaux dans des magasins de bricolage. Une histoire de cavale contemporaine, de gamins de la « gen Z » qui se prennent pour des justiciers, et d’États sur les dents qui flirtent avec l’abus de pouvoir pour les arrêter.

L’affaire a des ramifications européennes : au moins 17 antifas venus de France, d’Italie et d’Allemagne auraient participé aux attaques ; 14 font l’objet d’un mandat d’arrêt européen. Parmi eux, Maja T. et le réfugié syrien Zaïd A. pour l’Allemagne, l’Albanais Rexhino A. dit « Gino », réfugié en France. Sans oublier l’Italienne Ilaria Salis, jugée en Hongrie puis libérée en 2024 grâce à son immunité d’eurodéputée. Pour les uns, l’affaire signe la radicalisation d’une scène antifa de plus en plus violente. Pour les autres, elle incarne une forme de répression politique, symbole du basculement progressif d’une partie de l’Allemagne vers l’extrême droite – lors des dernières élections régionales, l’Alternative für Deutschland (AfD) est devenue la première force politique dans l’est du pays.

Entrer dans le milieu antifa, notoirement méfiant, c’est comme dans un jeu vidéo : cela se fait par paliers. Quelqu’un vous donne le contact de quelqu’un d’autre, il faut toujours une recommandation. Chaque discussion commence comme un entretien d’embauche :
— Quelle sera la tonalité politique de ton article ?
— Si tu veux qu’on te parle, ne dis pas « extrême gauche », dis « antifa ».

Chronomètre et enregistrement

Après six mois et de nombreuses relances, je suis arrivée jusqu’à Maja, à un moment presque trop crucial : son procès en appel, à Budapest, en septembre 2026.

« Pour l’entretien en prison avec Maja [XXXXX], nous avons besoin des informations suivantes : votre nom, adresse, date et lieu de naissance, nom de jeune fille de votre mère, numéro de carte d’identité. Nous aurons aussi besoin d’une liste précise des équipements utilisés pour l’entretien et du numéro d’identification IMEI de votre téléphone. »
SMS de l’administration pénitentiaire hongroise, 10 septembre 2026

Centre de Budapest. Un bâtiment néo-Renaissance s’étale dans une rue derrière le Parlement. Des fenêtres rondes, grillagées. Une lourde porte en bois à double battant, cerclée de métal. Éteindre son téléphone, entrer. Le monde s’efface d’un coup : le vent, la lumière, les klaxons. Les bruits de l’intérieur prennent toute la place, les battements du cœur, les clés dans les serrures.

L’administration m’a accordé une heure et demie. Cintia, l’attachée de presse avec laquelle je suis en contact depuis l’autorisation, m’attend à l’entrée, en uniforme. J’avais envoyé mes questions à l’avance ; j’ai demandé ce qui se passerait si j’en posais d’autres. L’entretien s’arrêterait, ­m’a-t-­elle répondu. Maja arrive, un léger sourire aux lèvres. Les murs sont marron partout, la lumière des plafonniers est électrique, le parloir a des airs de boyau sous coloscopie. Dans un coin, des tapis de jeu pour les enfants, un palmier en plastique. Nous nous asseyons face à face, à une petite table en bois. À côté de nous, Cintia lance son chronomètre et l’enregistrement sur son iPhone.

Grève de la faim

C’est délicat d’écrire sur quelqu’un qui est détenu et refuse de plaider coupable. Il y a ce que dit le dossier judiciaire, la presse, l’imbroglio international, les avocats, les militants, les victimes. Et puis la personne assise en face de soi : vulnérable, isolée, deux heures de parloir par mois, une heure de promenade par jour, ni Internet ni télévision

« C’est la deuxième fois que j’entends un autre prisonnier être battu dans une cellule à côté de la mienne. J’ai entendu l’officier crier en hongrois, 30 ou 40 coups portés, et la victime qui gémissait. Je suis resté·e immobile sur mon lit, vaincu·e par la honte de ne rien pouvoir faire. »
Lettre de Maja à son père, 17 juillet 2024

La prison est une « boîte noire », dit Maja : ce qui s’y passe y reste. Une prison pour hommes datant du siècle dernier, en pleine rénovation : environ 200 détenus, certains condamnés pour des « crimes horribles », souligne Cintia. L’impuissance, la saleté, les insectes, les fouilles aléatoires, les caméras qui surveillent sa cellule jour et nuit. En juin 2025, au début de son procès, Maja entame une grève de la faim pour dénoncer ses conditions de détention. Ses avocats et son père l’implorent de s’alimenter ; rien n’y fait. Iel flotte pendant les plaidoiries, puis s’effondre avant la fin de l’audience. À l’hôpital, son pouls descend sous les trente pulsations par minute ; les autorités évoquent un ­stimulateur cardiaque et l’alimentation forcée. Après quarante jours, Maja s’alimente à nouveau.

Les pieds et les mains entravés

Au printemps 2026, Viktor Orbán est défait : Péter Magyar, chef du parti de centre droit Tisza, devient Premier ministre. Les conditions s’assouplissent un peu : la salle de sport, la cour chaque jour, quelques contacts. L’administration justifie le maintien à l’isolement par l’hostilité supposée des codétenus envers ce « protégé international ». Maja dément : « Je n’ai connu aucune violence de leur part, contrairement à la prison pour hommes de Dresde, où il y avait des bagarres avec des personnes queers. Ici, on a des conversations normales, on apprend à se connaître. »

Je ne trouve aucune explication rationnelle au fait d’être ici. 

Maja T., incarcéré·e en Hongrie

Maja se sent enterré·e vivant·e. Iel parle de dissociation face aux scènes du procès : la cage où iel est placé·e pendant les audiences, d’où iel ne peut parler à sa famille que deux minutes ; les agents cagoulés, les mains et les pieds entravés, une sangle tenue par un garde. Toute cette imagerie de la dangerosité, dit-iel, nourrit le récit officiel : « Je suis un·e terroriste qui a attaqué des touristes. » Sur ce qui s’est passé à Budapest, Maja refuse de s’exprimer. « Mais je ne trouve aucune explication rationnelle au fait d’être ici. »

Deux chefs d’accusation ont été retenus par la justice hongroise : tentatives de lésions corporelles graves mettant la vie en danger et appartenance à une organisation criminelle. Les images de surveillance, largement partagées sur X, montrent l’extrême violence de l’une des attaques : une victime encerclée par un petit groupe de personnes masquées, jetée à terre, puis rouée de coups de matraques télescopiques et de marteaux à la tête. Moins de trente secondes, puis du gaz poivré, et la fuite.

Crise des réfugiés

Maja est né·e quelques jours avant le Noël de l’an 2000 à Iéna, dans l’ex-RDA (l’Allemagne de l’Est avant la réunification). Parents séparés, garde alternée, enfance protégée avec sa sœur dans un pays stable : c’est un gosse de l’ère ­Merkel. Son père « prépare ses enfants au monde » : il y a les vacances en France, les randonnées à vélo dans les bois de Thuringe. Du côté de sa mère, qui a grandi en RDA, on lui apprend « à tout remettre en question ». Iel quitte l’école avant le lycée et découvre en même temps la solidarité militante : la scène anarchiste d’Iéna est bien ancrée depuis les années 1990, en résistance aux réseaux néonazis qui ont prospéré avec la réunification. Il n’y a plus de squats, mais des espaces autogérés : le bar Zapata, le Trafo, les anciens abattoirs qui abritent théâtre indépendant, concerts alternatifs.

Combattre l’extrême droite, être les uns avec les autres : l’engagement antifasciste de Maja devient presque organique. En 2015, iel manifeste pour la première fois contre Pegida – un mouvement de « patriotes » contre « l’islamisation de l’Occident », en pleine crise des réfugiés. Iel voit un policier tabasser un manifestant, commence à filmer et se fait arrêter. C’est la rupture. « Quelle confiance pouvais-je avoir dans l’État ? »

Je demande à Maja ce qui justifie la violence politique. L’attachée de presse de la prison regarde son écran. Iel se tait, puis lance : « Regarde l’Ukraine. Quand un pays veut en annexer un autre par les armes, n’est-il pas légitime de se défendre ? » Après l’entretien, on nous conduit à sa cellule. Sur la coursive du dernier étage, des prisonniers en pyjama gris à pois s’écartent pour nous laisser passer. Nous entrons tous, deux gardes, l’attachée de presse, Maja et moi, serrés entre le lit et le lavabo. Sur le bureau, un dictionnaire d’italien, des cahiers, des Post-it ; sous le lit, des dizaines de livres dans des boîtes en plastique. Maja sort sa machine à écrire, une Erika fabriquée en RDA. Iel tient un journal en prison pour « mettre de l’ordre dans ce qui s’est passé ». Dans cet univers où tout manque, garder un peu de contrôle sur une procédure qui lui échappe, sur une vie qui lui semble sortie du réel. « Ce qui me fait tenir, c’est d’être aimé·e. » Je lui serre la main, lui souhaite bonne chance. Le 30 septembre tombera le verdict. La porte se referme.

Un message

Me Tamás Bajáky a accepté de défendre Maja (qu’il prononce « Mayo ») en Hongrie après un appel en urgence, alors qu’il partait en week-end au bord du lac Balaton. Arrêté·e à Berlin en décembre 2023 après quelques mois de clandestinité, Maja est d’abord incarcéré·e à Dresde. Le 27 juin 2024, à la surprise générale, la cour d’appel de Berlin autorise sa remise à la Hongrie. L’extradition d’un citoyen allemand vers un autre pays de l’UE est légale, mais la rapidité de l’opération fait scandale : elle est menée à l’aube, en hélicoptère, et bouclée avant que la Cour constitutionnelle n’ait pu notifier l’interdiction en urgence demandée par l’avocat allemand de Maja, Sven Richwin. Celui-ci invoquait notamment les risques encourus en prison par une personne non-binaire, dans un État publiquement hostile aux minorités de genre. Placée devant le fait accompli, la Cour jugera plus tard le transfert illégal, sans pouvoir l’annuler. Richwin évoque la dimension purement politique de l’extradition : avertir toute la gauche européenne de ce qui attend ceux qui seront pris – « cela montre surtout que la démocratie et l’État de droit doivent urgemment être mieux défendus ».

Livrer Maja à la Hongrie signifiait d’emblée une peine plus lourde, confirme son homologue hongrois. Le parquet de Budapest avait proposé un accord à quatorze ans de prison, que Maja a refusé, puis requis vingt-quatre ans. En première instance, en février 2026, iel a été condamné·e à huit ans. « Ce n’est pas si mal », glisse Bajáky. Pourtant, les indices réunis pendant l’enquête ne permettent de l’identifier ni sur les vidéos de surveillance ni par les témoignages. Sauf qu’un autre soupçon pèse lourd dans la balance : celui d’appartenir à Antifa Ost, le « gang des marteaux ». « L’extradition de Maja et sa détention sont un message pour tous les autres », estime Bajáky.

Pour comprendre ce que l’on reproche à ce groupe, il faut remonter un peu plus loin. Bernd Langer, historien et figure du mouvement antifa, a accepté de me rencontrer. À Berlin, nous nous retrouvons à une station de métro. Langer sourit peu, s’habille tout en noir, dit souvent « camarade ». Le sexagénaire parle de Kommandomilitanz (militantisme commando) et d’un Kodex, un code d’honneur qui tient en une phrase : « Il ne doit pas y avoir de mort. » Il me raconte l’épisode fondateur du « gang des marteaux », un épisode qu’on appelle « l’assaut [Sturm] de Connewitz », comme pour une opération militaire.

À partir de maintenant on contre-attaque. 

Les antifas après le saccage de leur quartier

Un soir brumeux de janvier 2016, Legida, la déclinaison de Pegida à Leipzig, fête son premier anniversaire. « Environ 250 néonazis et hooligans, la plupart masqués, déferlent sur le quartier de Connewitz, où est ancrée la ­communauté ­anarchiste locale. Ils saccagent commerces, bars et voitures. Par chance, personne n’est blessé. » Et pour cause : la plupart des antifas du coin prennent alors part à une contre-manifestation dans le centre-ville. Quand ils découvrent les dégâts dans leur fief, un mot d’ordre circule vite : « À partir de maintenant, on contre-attaque. »

Entre 2018 et 2023, une dizaine d’attaques s’enchaînent dans l’est de l’Allemagne contre des personnalités notoirement néonazies ou des personnes perçues comme telles. Le mode opératoire est bref et ultraviolent, dans la rue ou au domicile des victimes : genoux et crânes brisés à coups de marteau. Certaines attaques sont filmées puis diffusées sur les réseaux sociaux. Les cibles – le gérant du bar d’extrême droite Bull’s Eye à Eisenach, des membres du groupe de combat néonazi Knock­out 51, d’anciens cadres du NPD (une formation fondée par des nostalgiques du Reich dans les années 1960) – sont choisies après filatures et repérage. Ce qui n’empêche pas un simple ouvrier canalisateur de se faire tabasser dans la rue parce qu’il portait des vêtements Thor Steinar – une marque au logo sulfureux en forme de rune.

Tatouage, obsession, jour X

En 2019, la police criminelle de Saxe monte une unité spéciale contre la violence d’extrême gauche, baptisée Soko LinX. Selon ses enquêteurs, les attaques sont l’œuvre d’un groupe issu de la scène autonome de Leipzig. Des étudiants, pour la plupart de 20 à 30 ans, souvent d’origine bourgeoise, radicalisés dans les milieux anarchistes de la ville, entraînés dans des lieux clandestins. Il y a Johann G., dit « Gucci », étudiant en histoire, qui en serait le cerveau. Tatouage : « HATE COPS ». Obsession : traquer les néonazis. Lina E., son ex-compagne, « petite souris grise » selon ses anciens professeurs, qui veut devenir éducatrice et consacre son mémoire à la Nationalsozialistischer Untergrund (NSU), le Parti national-socialiste souterrain, un groupuscule néonazi. Paul M., expert en arts martiaux, qui aurait encadré des entraînements clandestins. Et puis Johannes D., un autre ex de Lina, exclu du mouvement après des accusations d’agressions sexuelles, qui a fini par collaborer avec la police.

« “La brutalité des attaques et la clandestinité manifestement organisée [me] rappellent l’époque de la Fraction armée rouge [RAF, dans les années 1970 et 1980]”, a déclaré un haut responsable de la sécurité. »
Süddeutsche Zeitung, 8 novembre 2024

Lina E. est arrêtée en novembre 2020, chez elle, à 25 ans. Cheveux longs, collants noirs, baskets Nike, vernis rouge sang : la presse s’affole. Le Bild titre : « Son acte d’accusation est plus long que sa minijupe. » Son procès dure de 2021 à mai 2023, sous sécurité maximale. Sa condamnation à cinq ans et trois mois pour appartenance à une organisation criminelle et lésions corporelles graves déclenche à Leipzig les manifestations du Tag X (« jour X »), entre cocktails Molotov et centaines d’interpellations – le même nom est employé par les réseaux d’extrême droite pour désigner le jour où ils élimineront les opposants politiques préalablement fichés.

Johann G., lui, passe dans la clandestinité : squats à Berlin, perruques, faux papiers, cryptomonnaies, courriers déposés dans des « boîtes aux lettres », ces adresses servant à passer des messages. Selon les enquêteurs, c’est depuis sa cavale qu’il aurait planifié les attaques de Budapest en février 2023, celles pour lesquelles Maja T. a été condamné·e, avec un noyau dur allemand et des recrues italiennes, albanaises et syriennes acheminées sous de fausses identités. Johann G. est arrêté fin 2024, à 32 ans, dans un train entre Iéna et Leipzig. Son procès est en cours à Düsseldorf. En janvier 2025, sept suspects du « Budapest Komplex » se rendent aux autorités allemandes pour éviter d’être eux aussi extradés en Hongrie. Deux membres présumés du groupe sont toujours en fuite.

« Le département d’État désigne Antifa Ost, établi en Allemagne, ainsi que trois autres groupes violents d’antifas en Italie et en Grèce, comme “terroristes internationaux de premier ordre”. »
Communiqué du département d’État américain, novembre 2025

Mon train traverse les champs de colza jaune citron et les bois de Thuringe. C’est le Männertag (« jour des hommes ») en Allemagne : sur le quai d’une gare, un groupe d’ados passablement alcoolisés, en tenue kaki et casquette militaire, écoute de la techno à plein volume. Képi enfoncé sur le crâne, le chef de gare fume, l’œil qui tressaille au soleil tombant. Drapeau « Deutschland » déployé sur une façade Art nouveau, sites industriels abandonnés, terminus : Bahnhof Jena Paradies, la gare d’Iéna.

Le centre-ville a des accents médiévaux : église gothique, place du marché. Et puis, symbole des années glorieuses de la RDA, la JenTower, une tour de 140 mètres de haut en verre et en métal. Pour trouver la maison du père de Maja T., il suffit de faire comme le Petit Poucet : suivre les inscriptions « Free Maja » semées sur les murs. À un moment, les tags se multiplient, « Antifa », « Free Gaza », « Nazis raus». Les affiches couvrent les lampadaires, les ponts, les murs.

Un monde qui bascule

Wolfram Ja­rosch reçoit avec un air doux, quelque chose de rentré. Il a fait le chemin inverse de la plupart des Allemands : il est venu s’installer à l’est juste avant la chute du mur. Dans sa cuisine au cœur de son petit Plattenbau (ces HLM en béton préfabriqués typiques de l’ex-RDA et du bloc de l’Est), une toile cirée, du café et un clafoutis qui sort du four. Sa compagne, Tanja, à l’accent ukrainien, vit avec lui. Wolfram Jarosch est professeur de biologie dans un collège d’Iéna, mais, depuis 2023, il est surtout le porte-voix de son enfant : discours, marches, 300 kilomètres à pied d’Iéna à Berlin avec sous le bras une pétition de 10 000 signatures, puis 800 bornes de plus de Dresde à Budapest.

Quand il parle de Maja, il revient toujours à la même énigme. La métamorphose de l’enfant calme et discret qui ne s’appelle pas encore Maya, aime les soirées films et les balades en forêt. En arrière-plan, une Allemagne – ou peut-être un monde – qui bascule. Jarosch égrène les dates comme des preuves : 2015, l’arrivée des réfugiés et la montée de l’AfD. 2018, la prise de conscience de la crise climatique, et l’émergence de Greta Thunberg, la militante écologiste suédoise. Puis 2020, le covid.

À 18 ans, l’ado fait un service civique dans une MJC du coin. Un jour, iel demande qu’on l’appelle Maja. Un autre, parle de non-­binarité. Wolfram Jarosch hausse les épaules, il n’utilise pas trop les pronoms, peur de mal faire : « Je l’appelle Maja, c’est tout. » L’invasion de l’Ukraine achève de tout déstabiliser. « Maja connaissait la famille de Tanja, sur place. Iel a été très affecté·e par la guerre. » Iel évoque parfois un apprentissage pour devenir garde forestier·e, les visites s’espacent. Iel disparaît.

Puis ce matin du printemps 2023. La police débarque à l’aube avec un mandat de perquisition. La brutalité, les meubles vidés, les questions qui claquent. « Où est votre fils ? Où se cache-t-il ? » Wolfram Jarosch tombe des nues : il ne sait rien, il n’a rien vu. Peut-on jamais vraiment connaître son propre enfant ?

« Comme des terroristes »

Il se souvient de Maja à 10 ans, le jour où il l’a amené·e à sa première manifestation, une grande marche contre l’extrême droite à Iéna. Toute la ville est là, sous le choc. Quelques jours plus tôt, le 4 novembre 2011, à Eisenach, à 100 kilomètres, deux hommes ont été retrouvés morts dans leur camping-car en flammes. Peu après, une femme s’était rendue à la police. Elle s’appelle Beate Zschäpe, et, avec deux complices, Uwe Mundlos et Uwe Böhnhardt, elle appartenait au NSU, cette cellule néonazie clandestine qui avait assassiné dix personnes à travers l’Allemagne entre 2000 et 2007 : neuf hommes d’origine turque et grecque, et une policière.

Nous sommes suivis dans la rue de manière parfois très évidente.

Wolfram Jarosch, le père de Maja

Pendant des années, police et presse avaient attribué ces meurtres à des règlements de comptes entre immigrés, au point de les baptiser Döner-Morde, les « meurtres kebab ». Le trio, originaire d’Iéna, a bénéficié treize ans durant de la complicité de tout un réseau local pour passer sous les radars. Wolfram Jarosch le répète : c’est l’impunité des néonazis dans les Länder de l’Est qui a tout déclenché chez ces enfants de l’an 2000, ceux que l’on poursuit aujourd’hui « comme des terroristes ».

Depuis la détention de Maja, Jarosch a monté un collectif, Parents contre l’extradition, qui réclame son retour en Allemagne pour un procès équitable et l’arrêt des transferts pour les autres accusés. Il assure que « le harcèlement et les persécutions des familles [par les autorités] sont constants depuis deux ans ». Les parents de Sarah (un pseudonyme), autre disparue des radars depuis février 2023, ont témoigné dans le mensuel de la gauche radicale Analyse & Kritik : « Nous sommes suivis dans la rue de manière parfois très évidente. Nous supposons que toutes nos communications sont écoutées. » Une autre mère du collectif a été arrêtée deux fois sur l’autoroute. On lui a dit de « stopper ses petits jeux », et de dire où son enfant se cachait.

Chaque perquisition provoque ce qui « ressemble à une scène de crime, aucune porte d’entrée n’a été épargnée », note, pince-sans-rire, Jarosch. Lui-même est sur écoute et a reçu la visite de mystérieux agents promettant d’intercéder en faveur de l’extradition de Maja en échange d’informations sur les planques du supposé réseau. « Nous sommes des familles, pas une organisation criminelle », balaye Jarosch. Il dit abhorrer la violence, ne peut contenir son indignation. Contre la disproportion des peines, ce que lui coûte ce combat, les frais d’avocats, les insomnies : « C’est un procès politique. »

« Chère Prune, désolé, on ne peut toujours pas te parler. Solidairement. »
Mail de la Rote Hilfe – l’Aide rouge –, Leipzig

C’est à ce moment-là que quelque chose s’est enrayé dans mon enquête. J’avais eu accès à Maja, à son père, à ses avocats, à des militants. J’avais interviewé Jakob Springfeld, auteur et activiste de 24 ans, qui m’avait raconté son adolescence à Zwickau, en Saxe, agressé et harcelé par des néonazis. Il voyait dans le « désespoir d’une jeunesse qui se sent laissée en plan » l’explication de la radicalisation de la nouvelle génération. Je n’arrivais pas à aller plus loin. J’écrivais, je relançais, je me heurtais à des murs.

Basculement de l’Allemagne

D’un côté, des figures comme Maja T. ou Bernd Langer : des personnes identifiées publiquement, qui avaient déjà payé ou étaient déjà « grillées ». De l’autre, toutes les autres, qui se terraient. Le silence est devenu une partie de l’enquête. J’ai décidé d’aller à Leipzig, là où tout a commencé. Comme les autorités pénitentiaires avaient enregistré mon IMEI, j’ai éteint mon téléphone pendant quatre jours. L’impression de passer moi-même dans une forme de clandestinité : injoignable, incapable de réserver un billet ou de m’orienter.

Aujourd’hui, il n’y a plus rien, juste la répression. Tout le monde est sous surveillance.

Chronos, libraire

À Connewitz, j’erre entre les tags : « Le monde est à nous », « Free Lina », « Free Maja ». Squats, friperies, restaurants végétaliens. Et puis Conne Island : un ancien foyer des Jeunesses hitlériennes devenu le cœur battant de la scène autonome. Je parle à des gens au hasard, les réponses ne varient pas. « Je ne fais pas partie du premier cercle », « Je suis trop vieux », « Ich bin raus » (je passe mon tour). À la permanence de la Rote Hilfe (le Secours rouge), qui apporte une aide juridique et financière aux militants poursuivis, personne ne peut m’aider. J’entre dans une librairie du quartier, une affichette annonce qu’un « bus de solidarité » fera la route jusqu’à Budapest pour le verdict de Maja. Je demande au libraire s’il connaît Maja ; il recule. Peut-être. « J’ai connu les structures antifas des années 1990. Les barricades, l’envie d’en découdre, la solidarité. Aujourd’hui, il n’y a plus rien, juste la répression. Tout le monde est sous surveillance. » Je lui demande son nom. Il plisse les yeux et sourit lentement. « Chronos. » Quand je lui avais dit que je comptais aller à Leipzig, Maja m’avait répondu qu’iel n’y connaissait personne et n’y avait jamais mis les pieds.

Juliane Nagel, 48 ans, élue Die Linke et figure de la gauche de Leipzig, accepte de me parler au téléphone. Ce qui l’inquiète, c’est le basculement de toute l’Allemagne depuis l’essor de l’AfD. « Les idées d’extrême droite sont devenues normales. Ce qu’on sent aujourd’hui à Leipzig, c’est la peur. »

« Chère Madame Prune (sic), la police criminelle de Saxe a, dans le cadre de l’entraide administrative et avec le soutien de collègues compétents, respecté les règles de l’entraide judiciaire internationale. »
Kay Anders, attaché de presse de la Soko LinX, mail du 30 septembre 2026

Faute d’entretien, la Soko LinX répond par mail à mes interrogations sur son rôle dans le transfert de Maja vers la Hongrie. En 2021, l’unité spéciale avait été accusée de faire fuiter des informations confidentielles sur les affaires en cours, dont l’identité de plusieurs suspects, au magazine d’extrême droite Compact, qui les avait publiées.

L’extrême droite écrase tout

Je relis les réponses de cette unité policière anti-antifa : « Dans presque toutes les statistiques depuis 2017, le nombre d’actes de violence relevant de la gauche est nettement supérieur à celui de la violence politique de droite. » Publié en juin 2026, le rapport annuel de l’Office de protection de la Constitution de Saxe – les services de renseignement du Land – dit pourtant autre chose : l’extrême droite y est décrite comme, de loin, la principale menace à l’ordre public. Environ 6 550 extrémistes de droite y sont recensés (contre 955 individus d’extrême gauche). Ces chiffres ne décrivent pas la même réalité. La police ne retient que les actes violents, et, dans cette catégorie, l’extrême gauche a progressé de 47 % en 2025. Le renseignement, lui, comptabilise l’ensemble des infractions et le nombre de militants. Sur ce terrain, l’extrême droite écrase tout. Un fossé qui dit aussi combien la bataille sur la qualification de la menace est devenue politique. Début septembre 2026, lors des élections régionales, l’AfD est arrivée en tête en Saxe-Anhalt – une percée historique.

Le 30 du même mois, la cour de Budapest a rendu sa décision : Maja T. n’est plus considéré·e comme coauteur·ice des attaques du « Budapest Complex », mais seulement complice. L’appartenance à une organisation criminelle a été écartée. Sept ans de prison ferme quand même. Le même jour, à Paris, la Cour de cassation a rejeté le pourvoi et validé la remise à l’Allemagne de « Gino », un anti­fas­ciste albanais poursuivi pour les mêmes faits. En prison, j’avais demandé à Maja T. ce qu’iel pensait de la Fraction armée rouge (RAF), à laquelle le « gang des marteaux » est régulièrement comparé. Maja avait ri. « C’est un nom qui provoque une émotion chez nos parents, nos grands-parents. Pour moi, ça n’a jamais joué de rôle. La RAF voulait construire une guérilla capable de renverser l’État. Les antifas, aujourd’hui, sont dans l’autodéfense. »

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