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Bally avant Bagayoko : la fabrique d’un maire dans la ville des rois

Propos recueillis par Maïram Guissé • Photos par William Keo
2 novembre 2026
portrait de Bally Bagayoko
Quelques mois après son élection fracassante, le maire LFI de Saint-Denis est devenu l’une des figures de la gauche les plus adulées et les plus attaquées. Des terrains de basket à son recrutement par les vieux routards du PCF, son parcours raconte aussi l’histoire de la banlieue rouge, de l’effondrement du communisme municipal et de l’émergence de nouveaux visages des quartiers populaires.
Chapitre 1

L’omniprésent

Décidément, mettre un point final à un portrait de Bally Bagayoko relève de la mission impossible. Pas une semaine sans que le script se retourne. Un jour, il est au cœur d’une polémique – sa dernière déclaration, son salaire, ses prétendues fréquentations… –, on le pense acculé, accablé par les attaques racistes quotidiennes d’une violence débridée, inouïe, auxquelles il riposte tout en punchlines posées avec sa voix veloutée. Le lendemain, le voilà en habit de maire de Saint-Denis, qui accueille le pape Léon XIV en grande pompe, écharpe tricolore autour de sa fine silhouette (dix kilos perdus depuis son élection, c’est ce que ça coûte…). Quelques jours plus tard, il est en première ligne du mouvement lycéen, danse, éteint une poubelle en feu, joue les boucliers humains en cravate mauve face aux CRS, ses longs bras de basketteur en barrière protectrice, gouttes de sérum phy dans les yeux pour supporter les lacrymos. Le voilà partout, vraiment partout – de CNN aux mèmes TikTok en Spiderman ou en personnage de manga… « Bally t’es un bon, wallah », lâche le basketteur superstar de la NBA Victor Wembanyama ; son compte Instagram explose (il frôlera sans doute le million avant la fin de l’année) ; le New York Times lui consacre un portrait ; la présentatrice Anne-Sophie Lapix se demande s’il ne serait pas « un Obama français »…

Aujourd’hui, avec l’eurodéputée franco-palestinienne Rima Hassan, Bally Bagayoko est sans aucun doute le visage le plus connu, et donc controversé, de la « nouvelle France » promue par Jean-Luc Mélenchon. Fin octobre 2026, un sondage Ifop l’a même consacré personnalité politique préférée des moins de 35 ans. Il dirige aujourd’hui la plus grande agglomération tenue par La France insoumise (LFI), et rend folle la droite, sur tout son spectre, qui le voit responsable des débordements du 17 octobre pour avoir dit que « la violence, à un moment donné, peut être légitime ».

« L’agitateur de la République »

Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France, veut lui facturer 100 000 euros pour le portail cassé d’un lycée, le maire de Nice Éric Ciotti l’appelle « l’agitateur de la République », le président des Républicains Bruno Retailleau l’affiche en leader de la « France incendiaire » après les pillages. Frontières, média porte-voix de l’extrême droite, criait déjà à la « victoire des dealers » lors de son arrivée à la mairie de Saint-Denis. Ses adversaires ne laissent rien passer, épluchant le moindre vote municipal – une interdiction de la vente d’alcool à emporter aux abords de la gare devient l’imposition de la charia… C’est sans fin, ça bouge sans cesse. À 53 ans, Bally Bagayoko est partout, tout le temps, généralement dans le cadre d’un smartphone, infatigable, insaisissable – la photo est floue, le flux non-stop.

L’idée de cet article a germé dès son élection au premier tour des municipales, en mars 2026. Une proposition simple, un vieux truc de la presse politique : les cent premiers jours d’un maire – sauf que celui-là est noir, musulman, passé de l’ombre à la lumière en quelques semaines, à la tête d’une ville saturée de symboles, la nécropole des rois où joue l’équipe de France de foot et où s’étaient cachés des terroristes après les attentats de 2015. Celle dont se réclament autant JoeyStarr que Jordan Bardella. En enfant de Saint-Denis, le maire a traversé tous ces mondes, en a vu toutes les coulisses, longtemps dans l’ombre : du pied des tours aux parquets de basket, et jusqu’aux arcanes des conseils municipaux dans le crépuscule de la banlieue rouge… Les projecteurs intenses d’une actualité embrasée ont révélé son sens inné de la communication – son « aura », comme dit la génération Z. Pour le meilleur et pour le pire ?

En pleine tempête

Rentrée de septembre 2026, mairie de Saint-Denis. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Bally Bagayoko s’engouffre dans son bureau. À son revers, je note un pin’s pastèque, discret symbole de soutien à la Palestine. Il se prépare un café devant une des fenêtres recouvertes d’un grand drapeau aux bandes noire, blanche et verte estampées du triangle rouge – soutien à la Palestine, encore. L’homme aux 450 000 administrés – le nombre d’habitants de Plaine Commune, l’agglomération dont il est le nouveau président et dont Saint-Denis, 149 000 âmes au dernier recensement, est la plus grande ville – marche vers un petit salon à la cheminée condamnée. À ses côtés, un nouveau directeur de communication, Bastien Parisot, ex-responsable de la « riposte numérique » de Mélenchon, arrivé en août, en pleine tempête.

L’été a été rude pour Bagayoko : après de nouvelles accusations de faveurs envers une famille « bien connue des services de police », selon France Inter, le parquet national financier a publié un communiqué – fait rare – pour annoncer l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « détournements de fonds publics » dans une autre affaire. Une procédure qui doit « procéder aux vérifications utiles » à la suite d’une plainte de l’association AC !! Anti-Corruption (formée par d’anciens de l’ONG Anticor et dont le juge retraité Éric Halphen est président d’honneur), en rebond des révélations du Canard enchaîné deux semaines plus tôt. L’hebdo satirique y révélait que Bally Bagayoko avait « longtemps cumulé mandat local et poste de cadre à la RATP », l’entreprise publique des transports franciliens, qui l’aurait « recruté sans concours ni entretien en 2000, avec des horaires élastiques et de généreuses indemnités ». Au moment de son élection, son salaire frôlait les 7 000 euros bruts pour des missions de « développement territorial », laissant planer le soupçon d’un emploi de complaisance, voire fictif (la RATP a fermement contesté ces allégations).

Ceinture rouge et norme blanche

Coudes sur les genoux, légèrement penché en avant, Bally Bagayoko paraît détendu en ce lendemain de rentrée scolaire – le quinquagénaire a quatre enfants, âgés de 11 à 22 ans. Il parle d’un autre maire, longtemps côtoyé à la RATP et dont il ne veut pas citer le nom. Lui aussi portait cette double casquette d’élu et de cadre : « Parce que ce maire incarnait la norme blanche, ça passait mieux. » La voix est posée, comme à chaque fois que je l’ai vu ces six derniers mois, en déplacement ou dans son bureau. « Contrairement à ce qui a été dit, j’ai passé trois entretiens avant d’être recruté, pose-t-il d’abord. Mon salaire de base était plutôt entre 2 800 et 3 000 euros, personne ne peut imaginer commencer un poste à 6 000 euros ! Ensuite, j’ai gravi les échelons… »

Gravir les échelons. Longtemps, il n’a fait que ça, patiemment, en ancien de la politique locale, à l’ombre de la « ceinture rouge », ces villes de l’autre côté du périphérique parisien longtemps tenues par le tout-puissant Parti communiste français (PCF). Sa carrière à la RATP s’inscrit aussi dans cette histoire locale, qui dit beaucoup d’une ascension longtemps retardée. Ce qui revient à poser toujours la même question : alors qu’on parle de lui comme s’il avait surgi de nulle part, à Saint-Denis, on vous dira que « Bally » a toujours été là. Que sa victoire « surprise » ne doit rien au hasard. Pour comprendre, c’est ça qu’il faut raconter : Bally avant Bagayoko.

Chapitre 2

Le mariage

Début des années 2000. Une voiture circule, vitres ouvertes, basses à fond, à travers les rues de Saint-Denis. À l’arrière, Bally Bagayoko, jeune adjoint aux sports – il n’a même pas 30 ans –, est assis à côté de son témoin de mariage, Jacques Marsaud, de presque vingt-cinq ans son aîné. Une tête locale : haut fonctionnaire territorial, pilier du PCF dionysien, ex-directeur général des services de la Ville puis de Plaine Commune et… cadre à la RATP. Quelques minutes plus tôt, Marsaud avait rejoint son protégé chez lui, comme le veut la tradition malienne. Bally Bagayoko et ses frères terminaient de s’habiller dans une ambiance festive. Puis la bande avait filé jusqu’au quartier Allende pour récupérer la future mariée – dont l’époux parviendra à protéger l’anonymat jusqu’à aujourd’hui. Le rap de Booba résonne dans le véhicule.

Avec une bonne heure de retard, tous finissent par entrer dans la salle des mariages de l’hôtel de ville. La pièce est bondée. Les jeunes époux se disent oui lors de cette cérémonie célébrée par Patrick Braouezec, un ancien instituteur devenu l’emblématique député-maire communiste. Quand le couple suivi des invités sort de la mairie, la place Victor-Hugo est pleine à craquer. « J’étais effaré, se souvient Jacques Marsaud. Je dis à un des petits frères de Bally : “C’est fou, je n’ai jamais vu autant de gens ici.” Lui me répond naturellement : “C’est normal quand même, on est une vieille famille de Saint-Denis !” Bally, c’est ça : le gamin d’une vieille famille de Saint-Denis. »

Il était là comme ça, à l’affût. Il ne disait rien, mais il savait toujours ce qu’il voulait.

Yaya Bagayoko, à propos de son frère Bally

Né à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), le « gamin » a grandi à « DDF », comme on appelle le quartier Dourdin-Duclos-Fabien, situé à une dizaine de minutes de marche de l’hôtel de ville de Saint-Denis. Sur la dalle de béton, tout le monde ou presque connaît de près ou de loin les Bagayoko. Le futur édile vit dans l’un de ces bâtiments de cette cité HLM avec six frères et deux sœurs. Les parents sont originaires de Koulikoro, au nord-est de Bamako. Dans l’appartement familial, le soninké s’entremêle au français, les sourates du Coran transmises à l’oral sans forcément les comprendre (lui-même se définit aujourd’hui comme « spirituel » sans être un « grand pratiquant »). La fratrie lui donne un étonnant, mais affectueux, surnom : « le Serpent ». « Parce qu’il était là comme ça, à l’affût. Il ne disait rien, mais il savait toujours ce qu’il voulait », s’amuse son frère Yaya, depuis trois décennies au service jeunesse de la Ville, dont il organise notamment le festival de hip-hop.

Il se souvient de l’intérêt de son aîné pour leur oncle dont il est l’homonyme (un autre Yaya Bagayoko), ministre de l’éducation, de la jeunesse et des sports dans le Mali post-indépendance avant de devenir gouverneur de Bamako dans les années 1980. « Bally, c’est un hyperactif, un jusqu’au-boutiste », poursuit le frangin. D’autres connaissances d’enfance évoquent un « enfant appliqué » qui rêvait d’être pilote de ligne, « toujours éloigné des embrouilles », dans l’ombre d’un père respecté. « Un homme tranquille, discret, se souvient Kamel Amrane, figure locale avec ses cinq titres de champion de France de boxe chez les mi-lourds. Il nous donnait toujours des conseils quand il nous voyait dehors. »

Au Mali, le père travaillait pour le gouvernement, il gérait le parc des voitures officielles. Arrivé en France dans les années 1960, il devient mécanicien, accaparé par les trois-huit des usines d’automobiles. Son épouse, enseignante au pays, doit se contenter de ménages. Bally Bagayoko connaît la vie de nombreux aînés de famille nombreuse. Il emmène les plus petits à l’école, les lave, fait les courses, repasse les boubous de sa mère, travaille sur les marchés. « J’accompagnais aussi mon père dans les familles quand il y avait des conflits à régler à travers tout Saint-Denis, confie l’élu. L’essentiel de ma structuration sociale, c’était ça. Et c’est ma base quand je rentre en politique. »

portrait de Bally Bagayoko
Bally Bagayoko dans son bureau de la mairie de Saint-Denis, le 15 avril 2026.
Chapitre 3

Les parquets

L’autre base, c’est le basket. Un temps joueur semi-pro dans le club de Sceaux (Hauts-de-Seine) en Nationale 2, il devient coach du Saint-Denis Union Sports au milieu des années 1990. Fan de hip-hop et de sport, les yeux vers les héros noirs de l’Amérique, il se reconnaît dans la génération « Black-Blanc-Beur », celle de la victoire des Bleus en 1998 au Stade de France – à quelques dizaines de mètres de chez lui – et du « vivre ensemble ». Il en garde un côté un peu vieille école, pas très à l’aise avec le mot « racisé » et la terminologie militante de la nouvelle génération.

En tant qu’entraîneur, il mène l’équipe locale jusqu’en Nationale 3. Sous son aile, il y a le fils de Jacques Marsaud, Fabien, 14 ans lors de sa première saison sous ses ordres. « Il était dur mais juste, se souvient le joueur. Le genre de coach avec qui tu ne bronches pas. C’était aussi un très bon basketteur – quand tu le voyais avec un ballon, tu te disais “OK, il a droit de me corriger” ! » Bagayoko anime aussi des colonies de vacances dédiées au basket à Saint-Jean-de-Monts, en Vendée, ghetto-blaster sur l’épaule, guidant les gamins vers la plage, « trop fiers de marcher à ses côtés », poursuit Fabien Marsaud. Il se souvient aussi de ses méthodes éducatives très personnelles. Par exemple, quand deux gamins décident d’en venir aux mains après des jours de provocation, le moniteur leur enjoint de le suivre pour s’affronter derrière une petite colline : « Les deux bagarreurs se sont rendu compte du ridicule du truc, et ça s’est arrêté là. »

Apaiser les tensions

Jacques Marsaud voit quelque chose dans ce coach adoré par son fils. Et s’il était l’homme providentiel pour apaiser les tensions aux Francs-Moisins, cette immense cité bâtie sur un bidonville dans les années 1970, l’un des quartiers les plus durs de Saint-Denis ? « On avait perdu pied avec les jeunes, il fallait absolument faire quelque chose », se souvient le patron de l’administration municipale. Il souffle le nom de l’entraîneur de basket à l’oreille de son ami intime, le député-maire Patrick Braouezec, aux manettes depuis bientôt une décennie. Bally Bagayoko est embauché au service jeunesse. « C’était tout sauf un démago, assure Marsaud senior. Il cadrait les gamins, les tirait vers le haut. »

Quelques années plus tard, Fabien Marsaud devient un des coéquipiers de son mentor avec qui il forme une dream team de basket locale en amateur. Il paraît que ça valait le coup de les voir jouer, ensemble, épaulés par Yaya, le « petit » frère et ses 1,95 m sous la toise, ou encore par Sami Ameziane, autre enfant de Saint-Denis qui deviendra bien plus tard une star du stand-up sous le pseudonyme de Comte de Bouderbala. Sur les playgrounds franciliens, l’équipe, alors licenciée à Aubervilliers avant de revenir à Saint-Denis, est redoutée.

Un Grand Corps blessé

Et puis il y a ce jour de juillet 1997. Bally Bagayoko reçoit un coup de fil lugubre. C’est au sujet de Fabien, qui a pris le relais à la colonie de vacances de Saint-Jean-de-Monts. Son coéquipier, désormais âgé de 19 ans, a fait un plongeon dans une piscine insuffisamment profonde. Il a fallu le sauver de la noyade, ses vertèbres sont en miettes. La paralysie lui est promise. Il s’en remettra pourtant, au prix de beaucoup d’efforts, et deviendra célèbre sous le nom de Grand Corps Malade, avec ses slams désenchantés mais acclamés, disques de platine. Depuis, à Saint-Denis, une légende persiste autour des deux célébrités : Bally était là au moment de l’accident, il aurait même porté les premiers secours.

« Non, je n’y étais pas, corrige, presque à regret, le maire. Les premières informations qu’on avait, c’est qu’il était très peu probable qu’il puisse même se tenir un jour debout. Avec des amis, dont Sami [le “Comte”], on a pris la voiture direction l’hôpital à Nantes. Il était plongé dans un coma artificiel. On lui parlait, il réagissait avec les yeux, on sentait qu’il nous entendait mais il ne pouvait pas communiquer. Ça a duré plusieurs mois. Tous les jours, on allait prendre des nouvelles. On était là, assis comme ça, pendant des heures, avec son père, sa famille. » Regard dans le vague, voix basse, c’est un des rares moments où, depuis que je le suis, je vois Bally Bagayoko ému. Dans Patients (2017), le très autobiographique long-métrage où Grand Corps Malade met en scène sa convalescence, Bagayoko fait évidemment une apparition : il est l’arbitre lors de l’ultime match de basket.

Chapitre 4

Les Gaulois-Bretons

Le coach poursuit sa formation politique, sous le patronage des communistes. En ce début de millénaire, Patrick Braouezec s’intéresse à ce type affilié à aucun parti mais que tout le monde semble connaître. Bagayoko n’est pas l’enfant d’une cité ni d’un quartier, mais d’une ville entière. Ses boulots de moniteur, son passé de basketteur, sa réputation de coach, ses visites pacificatrices avec son père lui ont fait sillonner Saint-Denis. Il a avalé tout le territoire, parle à toutes les générations. Il est aussi allé à la fac, à Paris 8, où il a étudié la sociologie et décroché un DESS de géopolitique, puis une maîtrise de sciences et techniques « Formation à la connaissance des banlieues » – avec parmi ses profs l’anthropologue et urbaniste Chantal Talland, épouse de Braouezec. « Profil très attirant », bac +5 et « issu de l’immigration », se dit le maire communiste, à la recherche de sang neuf pour revigorer sa liste, les prochaines élections – celles de 2001 – en tête. « On avait beaucoup de mal à être représentatifs de la population, concède Patrick Braouezec. On était très Gaulois, très Gaulois-Bretons même. » Et, un soir, à la fin d’un entraînement, Braouezec et Marsaud l’attendent au bord du terrain avec une proposition : rejoindre leur liste.

« J’accepte, avec humilité, se souvient Bally Bagayoko. Je sais que j’ai cette chose qui ne s’apprend pas : la relation avec les gens. Mais ça ne m’empêchera pas de vivre de grands moments de solitude, parce que je n’y connaissais rien en politique politicienne. » Le scrutin n’étant alors qu’une formalité pour le PCF à cette époque dans ce bastion de la banlieue rouge, le voilà élu en 2001, siégeant au conseil municipal sans avoir à s’encarter officiellement, en simple « apparenté communiste ». L’ex-basketteur se forme vite. Il avale les rapports, pose des questions, se trompe mais s’accroche. L’année suivante, il devient adjoint au maire, chargé de la communication.

Il devait supporter des blagues douteuses, du type « Tiens Bally, y a du vin rouge et des rillettes, on a pensé à toi ».

Patrick Braouezec, ancien maire de Saint-Denis

En parallèle, l’élu intègre la RATP, recruté par Marsaud père, son futur témoin de mariage, qui est devenu, en 1999, le directeur général adjoint de la tentaculaire régie des transports d’Île-de-France aux 40 000 employés. De la tambouille locale, une place au chaud taillée sur mesure, vieille habitude du « communisme municipal » ? Dans ses mémoires publiés en 2018, Jacques Marsaud écrit qu’il avait alors sous ses ordres quelque 200 agents – « de droite, de gauche, du centre » – cumulant un job à la RATP et un mandat électif. Rien d’illégal en soi, du moment que les tâches confiées sont réelles. Aujourd’hui retraité, Marsaud défend farouchement l’embauche de son protégé. Bagayoko, nous explique-t-il, est alors un rouage-clé de la régie, en mal de figures capables de dialoguer autant avec les usagers à bout, entre incivilités et cités mal desservies, qu’avec les barons locaux. « Il jouissait d’une vraie cote de popularité, tout le monde le voulait », jure Marsaud.

Quand Patrick Braouezec, parti fin 2004 diriger l’agglomération de Plaine Commune, laisse la mairie à Didier Paillard, son premier adjoint, Bally Bagayoko récupère le portefeuille de la jeunesse. Dans la roue du PCF, il empile les mandats locaux, dont une vice-présidence du conseil général de Seine-Saint-Denis, en 2008 – quitte à être accusé, alors que la mainmise des « rouges » se fissure, d’en être la « caution diversité ». Braouezec reconnaît qu’il y avait parfois une « drôle d’ambiance. En réunion, il devait supporter des blagues douteuses, du type “Tiens Bally, y a du vin rouge et des rillettes, on a pensé à toi”, alors que tout le monde savait qu’il était musulman »… De fait, jamais Bagayoko ne prendra sa carte au PCF, alors qu’il s’engage au Front de gauche, l’ancêtre de La France insoumise, dès 2012.

portrait de Bally Bagayoko
Chapitre 5

La dissidence

Dans les années 2010, la maison rouge vacille à Saint-Denis. Un ambitieux socialiste nommé Mathieu Hanotin, débarqué dix ans plus tôt, rivalise avec les caciques communistes. Élu député en 2012, après leur avoir piqué, quelques années auparavant, le canton sud, réputé imprenable, il remporte les départementales de 2015 face à Bally Bagayoko, qui perd son mandat de conseiller général. Le début d’une âpre rivalité. À la mairie, toujours aux mains des communistes, l’ambiance est tendue. Lors d’un conseil municipal tardif et agité, Philippe Caro, alors adjoint PCF au logement, s’en prend frontalement à Bagayoko à propos – déjà – de son salaire. Alors que les élus viennent de voter le doublement de ses indemnités d’adjoint aux sports, ainsi que celles du maire et de sa première adjointe pour compenser la perte de leurs sièges au département, Caro accuse l’ex-basketteur d’avoir « le cœur à gauche et le portefeuille à droite ». Bagayoko se défend crânement, comme aujourd’hui, affirmant « que pas le moindre euro ni la moindre heure de travail n’ont été volés ». Caro paiera ses positions tonitruantes en se faisant retirer sa délégation l’année suivante, accusé de ne pas être assez « solidaire » de sa majorité.

Lorsqu’en 2016, Didier Paillard, après douze ans de règne, pose sa démission, Bally Bagayoko, en bon quadra ambitieux, se met à songer au trône de maire. Mais les « camarades » l’en dissuadent et lui préfèrent un cadre du PCF, Laurent Russier, originaire de Saint-Étienne. Le fossé se creuse entre l’enfant des quartiers et les apparatchiks. En 2017, la rupture est consommée : Bagayoko rejoint La France insoumise, ressassant devant chaque micro tendu « la chance qu’on ne lui a pas donnée ». L’année suivante, il présente à Patrick Braouezec trois amis d’enfance pressés d’entrer en politique. La discussion ne se passe pas très bien. Le ponte local estime que ce n’est pas le bon moment. Les proches de Bally Bagayoko se sentent insultés, méprisés. Ils reprochent à ce dernier son « manque de courage ». Il encaisse.

Il était vu par les plus jeunes comme faisant partie du sérail, un notable du vieux monde, alors que ce monde-là ne l’a jamais vraiment accepté.

Éric Coquerel, député LFI de Seine-Saint-Denis

En 2020, il touche le fond. Il est pourtant persuadé d’être prêt, et présente une liste LFI aux municipales. Mais l’aventure a tout du raid solitaire. Il n’a pas de QG de campagne, ses troupes sont clairsemées, il assure son propre porte-à-porte seul, jusqu’à tard le soir. Les communistes, dont Jacques Marsaud, tentent de le convaincre de se retirer. « Bally avait fondamentalement raison » sur sa légitimité à être maire, se remémore son témoin de mariage, « mais l’électorat PC que je connaissais n’était pas prêt. Sa liste ne faisait que diviser les voix ». Les relations entre le dissident têtu et son mentor se tendent. La prophétie de Marsaud se réalise. Profitant de la division, les socialistes menés par Mathieu Hanotin remportent l’élection. Bally Bagayoko n’a plus de mandat. Il est vu comme l’ingrat qui a trahi et fait perdre la ville au PCF après soixante-quinze ans de règne – un paria.

Isolé, l’élu déchu contemple sa traversée du désert. Quelques mois après la défaite, il se présente à l’inauguration d’un terrain de sport, seul, blessé à la jambe, en béquilles. « Il faisait peine à voir, se souvient un militant de gauche. On lui en voulait. On estimait qu’il l’avait joué trop perso, qu’il n’avait pas ouvert assez la porte à la nouvelle génération. » Boudé de toutes parts, moqué sur les réseaux sociaux, il s’accroche pourtant. Éric Coquerel, compagnon de route de Mélenchon et député LFI de la circonscription qui englobe le sud de Saint-Denis depuis 2017, plaide le malentendu : « Il était vu par les plus jeunes comme faisant partie du sérail, un notable du vieux monde, alors qu’en réalité, ce monde-là ne l’a jamais vraiment accepté. Il a bien failli le payer, ça aurait été la double peine. »

L’invention d’un nouveau réseau

Liens rompus avec le Parti communiste, Bally Bagayoko s’appuie sur de nouveaux réseaux, d’autres figures. Assa Traoré, symbole de la lutte contre les violences policières, en fait partie. Il l’a rencontrée à la mort de son frère, Adama Traoré, en 2016 après son arrestation par des gendarmes. Alors élu de Saint-Denis, Bagayoko s’était rendu à Beaumont-sur-Oise, dans le département voisin, pour présenter ses condoléances en personne. Touchée par sa présence, Assa Traoré le considère avec le temps comme « un grand frère » et un conseiller. « Un humaniste », résume-t-elle. « J’ai fait la campagne de Bally [en 2020] et, bien sûr, on était déçus de la défaite. Mais ce qui m’a marquée, c’est qu’il n’était pas découragé. Au contraire même, il est resté très mobilisé. »

De fait, pendant six ans, il ne va rien lâcher. Il se rapproche d’activistes locaux, bien plus jeunes, et souvent engagés en politique hors des partis traditionnels. Beaucoup de femmes, notamment, comme Sofia Boutrih, directrice de la Fête de l’Humanité, ou Diangou Traoré, une technicienne à la caisse d’Assurance maladie devenue personnalité des Francs-Moisins en se battant, elle aussi, contre les violences policières, avant d’étendre ses revendications au mal-logement et à l’« auto-organisation populaire ». Plus tard, il sera rejoint par Goundo Diawara, porte-parole du Front de mères, un syndicat de parents de quartiers populaires. Bagayoko se rapproche également du trentenaire Bakary Soukouna, un éducateur, qui milite au sein du mouvement « Seine-Saint-Denis au cœur » – et dont la mauvaise réputation de certains de ses frères, présentés par l’officine d’extrême droite Frontières comme des pontes du trafic de stupéfiants, viendra, plus tard, rattraper le futur maire. Patiemment, Bally Bagayoko se réinvente.

Chapitre 6

Un coup KO

« BA-LLY, BA-LLY, BA-LLY ! » Ce soir-là, le hall de la mairie s’est transformé en salle des fêtes. En ce 15 mars 2026, Saint-Denis célèbre un des siens, un enfant du quartier. Après vingt ans à jouer les seconds rôles, sous-estimé voire méprisé, rejeté puis quasi oublié, ce moment claque comme une revanche majuscule – « un coup KO », comme le promettait son slogan de campagne, avec une victoire dès le premier tour. Signe que les temps ont changé et les rapports de force avec, les communistes se sont rangés derrière les Insoumis. Certes, l’abstention a été forte (57 %), moins d’un habitant sur dix a voté pour lui (13 506 suffrages en sa faveur), et la campagne a été dure – son rival, Mathieu Hanotin, déclarant à plusieurs reprises que les « petits dealers » et les « choufs » (guetteurs) avaient « choisi leur camp » et iraient voter (et faire voter) pour Bagayoko. Le maire socialiste sortant dira qu’il a été mal compris, et qu’il faisait seulement référence aux positions de LFI sur le désarmement des polices municipales.

Devant sa télé, la France découvre un nouveau visage et un nom que les présentateurs des chaînes d’info écorchent – mais pas pour longtemps. Sous les ors de la République, la joie déborde. Les « bravos », « félicitations », « nous sommes tous des enfants de Gaza » se mélangent. Le nouveau maire esquisse des pas de danse, pose pour la photo avec qui le demande, et savoure ce plébiscite. Il est une heure du matin, l’élu se prête au jeu du duplex avec LCI, les réseaux sociaux s’emballent sur un bout de phrase inaudible dans la cohue festive. Au réveil, c’est son premier procès médiatique. Apolline de Malherbe, intervieweuse de la matinale de BFM-TV, le somme de s’expliquer : que voulait-il dire quand il a exalté Saint-Denis comme « la ville des Noirs » ? Une hallucination auditive qui en dit long : Bagayoko citait la formule « Saint-Denis, la ville des rois morts et du peuple vivant », trouvaille du poète communiste Jean Marcenac, que son ex-mentor Braouezec citait à tour de bras. « Je m’attendais forcément à être challengé sur ma vision politique, commente le maire, avec le recul. Mais pas à ce que l’on vienne m’expliquer que, par définition, Bally Bagayoko [il le dit à la troisième personne, ndlr] ne peut faire voter que les Noirs ! »

Saillies racistes

La polémique prend des proportions délirantes. Aux torrents d’insultes ignominieuses lâchées sur les plateaux télé du milliardaire réactionnaire Vincent Bolloré (sur CNews, un psychologue se lance dans une diatribe l’associant aux « grands singes », le philosophe Michel Onfray le traite de « chef de tribu »…) répondent les tribunes de soutien dans les grands quotidiens. Bagayoko tourne la séquence à son avantage – il dépose plainte à chaque saillie raciste, réplique sur X (ex-Twitter), enchaîne les interviews où son calme olympien désarçonne. « Un enfant héritier de l’immigration, des quartiers populaires, qui accède aux plus grandes responsabilités, ça choque. C’est un impensé qui est arrivé », déroule-t-il sur le plateau de l’émission de France 5 C ce soir.

Bally Bagayoko devient le nouveau visage de la lutte antiraciste. Posé, défiant, cravaté. Il peut désormais appeler, sur son seul nom instantanément connu de tous, à un grand rassemblement place Victor-Hugo, sur le parvis de la nécropole royale, l’après-midi de son intronisation. Ce matin du 4 avril 2026, il dirige son premier conseil municipal. Sous haute tension : il y a les rumeurs de demande de mutation massive de policiers municipaux opposés à sa politique de « désarmement progressif », et puis ses propos sur la loyauté attendue des agents de la Ville, sans compter le départ mouvementé de plusieurs autres maires sortants dans les villes arrachées par LFI… Les journalistes se pressent. Une télé a même engagé des gardes du corps, ordre d’une direction persuadée que ses équipes sont en danger dans ce chaudron. De fait, l’après-midi même, une reporter de BFM-TV sera « violemment poussée » par un bénévole du service d’ordre (LFI a immédiatement présenté ses excuses).

Les fachos ont fait de Bally une star.

Grand Corps Malade, slameur

Il règne pourtant une ambiance bon enfant dans la salle, malgré la jauge bien dépassée par les soutiens du nouvel édile. Même si, sans surprise, Mathieu Hanotin a droit à sa ration de huées. Alors qu’on reprochait au sortant son « mépris », le nouveau maire se veut rassembleur, prêt à « tendre la main » à son opposition hétéroclite – des socialistes déchus, à sa droite, jusqu’à la gauche radicale de Révolution permanente, incarnée par la médiatique avocate Elsa Marcel. Mais pas au prix, dit-il, de la « bordélisation ». Comme il le refera quelques mois plus tard avec les lycéens en lutte, Bagayoko clôt les débats par une sonore Marseillaise, poing levé, sous les yeux d’Assa Traoré, sa « sœur de lutte ». Fin du premier acte de cette journée-clé.

Le second acte s’ouvre en début d’après-midi. Une foule compacte – le chiffre de 10 000 personnes sera avancé – se forme devant la mairie. Difficile de se frayer un chemin au milieu des drapeaux mêlés – LFI, tricolores, palestiniens – et des pancartes antiracistes, alors que ressurgit le vieux slogan « La jeunesse emmerde le Front national ». Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise, a évidemment fait le déplacement. Il laisse les premiers mots à Bally Bagayoko. La foule explose quand il apparaît sur grand écran.

« Nous voulons dire avec fermeté et de manière définitive notre attachement viscéral aux valeurs de la République, “Liberté, Égalité, Fraternité”, incarnées par celles et ceux qui sont héritiers et héritières de l’immigration », lance-t-il, le verbe assuré, dénonçant au passage des « institutions défaillantes, parfois même complices ». Dans son bureau, le portrait d’Emmanuel Macron – ce président à qui il reproche le silence durant son lynchage médiatique – reste au sol, face tournée. Puis Mélenchon s’empare du micro, dénonçant « une vague de racisme écœurant » avant de marteler : « Tous les Français sont égaux en droit, ce peuple est le nôtre, ce pays est le nôtre. » Sur la scène, il y a désormais deux tribuns. Une vieille connaissance n’en perd pas une miette : « Les fachos ont fait de Bally une star », résume Grand Corps Malade.

portrait de Bally Bagayoko
Chapitre 7

Nouveau costume

Et c’est donc en toute logique que, le 7 juin 2026, le patron des Insoumis lance officiellement sa campagne présidentielle sous le soleil dionysien, sur cette même place Victor-Hugo. On entend à parts égales les « Mélenchon président » et les « BA-LLY, BA-LLY ! ». Bagayoko se laisse aller à quelques pas de danse sur l’hymne hip-hop Seine-Saint-Denis Style de Suprême NTM, les enfants du pays, sous la caméra des smartphones braqués sur lui. Chaque mouvement du maire, chaque intervention publique ou presque sont capturés au téléphone avant d’être transformés, quasiment en direct, par son équipe de communication pour les réseaux sociaux, sur un fond de musique pop ou rap. Et chaque jour, son audience grandit.

« C’est un nouveau Bally Bagayoko, contemple le journaliste Rachid Laïreche, qui écrit sur la gauche pour Libération depuis deux décennies. C’est vrai qu’il a toujours été dans le paysage, mais c’était un discret. Après sa victoire, tout le monde s’est demandé comment il allait gérer… Et en fait, il a enfilé le costume direct. Il parle bien, il fait parler de lui, il assume le combat. La comparaison peut paraître énorme, mais c’est un peu comme Zelensky qui s’est révélé en chef de guerre quand Poutine a lancé son armée. » Devant moi, l’intéressé nie avoir changé, et encore plus l’idée qu’il se forcerait. « C’est dans la continuité de ce que j’ai toujours fait : dépoussiérer la façon de communiquer en politique, jure le quinquagénaire. Ça m’amuse et je n’ai pas envie d’arrêter – je me plais même à monter moi-même des vidéos. »

Certains sont agacés et l’exhortent « à travailler ». D’autres y voient plutôt les ficelles efficaces de la communication façon « proximité virale », popularisée par son homologue new-yorkais Zohran Mamdani et son jeune conseiller Morris Katz. Les deux maires ont même échangé en visio pendant plus d’une heure après la victoire du Dionysien. « Nous avons un certain nombre de sujets en commun, dont la lutte antiraciste », résume sobrement Bally Bagayoko.

« Monsieur Oui-Oui »

Il sait aussi être plus discret, conscient des symboles. Pour l’un de ses premiers déplacements en tant que maire, il avait choisi de se rendre au foyer de travailleurs, où petit, il venait avec son père se faire couper les cheveux et visiter des « tontons ». « Je me présente à vous comme un fils », a-t-il lancé aux résidents désabusés par la vétusté de leur bâtiment, avant de répondre aux questions de ces travailleurs natifs pour la plupart d’Afrique de l’Ouest, et de recevoir, paumes jointes tournées vers le plafond, leurs bénédictions. Patiemment, Bagayoko accepte chaque demande de selfie, écoute les doléances, transmet parfois même l’un de ses deux numéros de portable. « C’est “monsieur Oui-Oui”, il a toujours été comme ça, glisse un détracteur réclamant l’anonymat. Mais est-ce qu’il a les épaules pour gérer tout seul ? Surtout qu’on le voit très occupé par la politique nationale… »

Localement, les critiques sont moins frontales que sur CNews ou X, mais pas moins vénéneuses. L’angle d’attaque est connu : la sécurité et le trafic de drogues. Lorsque je parviens à joindre au téléphone Mathieu Hanotin, son prédécesseur, au bout de plusieurs mois (simple « abstinence médiatique » post-défaite, m’assure-t-il), celui-ci regrette le manque de présence policière dans les rues sous la nouvelle majorité. Lui avait multiplié les effectifs par quatre et couvert la ville de caméras de surveillance. « C’est de nature à arranger les délinquants, il faut dire les choses. » Le sous-entendu est transparent, comme durant la campagne, ce qui avait poussé Bagayoko à porter plainte pour diffamation (une plainte finalement classée sans suite par le parquet de Bobigny). Alors, le socialiste s’empresse de préciser : « Je n’ai jamais dit que Bally Bagayoko était un dealer ou qu’il était leur complice. » Katy Bontinck, l’ex-première adjointe de Hanotin, renchérit en d’autres mots, dénonçant « une dégradation flagrante du cadre de vie dans le centre-ville » sous la nouvelle mandature.

Certains habitants ne cachent pas leur inquiétude. En pleine canicule, lors d’une réunion organisée avec des habitants de Pierrefitte-sur-Seine, ville nouvellement rattachée à Saint-Denis, j’ai vu les mêmes questions revenir en boucle. Que faire contre ces bandes de jeunes qui dealent ? Pourquoi la police ne vient pas dans mon quartier ? Pourquoi ne pas mettre de l’éclairage ici ? Le maire se veut rassurant après les informations relayées sur les réseaux sociaux évoquant un départ massif de 90 des 130 policiers municipaux. « Une trentaine en réalité, dément-il. On parle beaucoup des départs, mais on oublie tous ceux qui sont restés. » Il présente alors pour la première fois le nouveau chef de la police municipale, John Gnahore, un sexagénaire dionysien, ex-commandant dans la police nationale et un temps délégué à la sécurité sous les communistes. Les deux hommes promettent une police de « médiation » plutôt que de « multi-verbalisation ».

Chapitre 8

Prendre des coups

En juin 2026, alors que je retrouvais une nouvelle fois Bally Bagayoko dans son bureau de Plaine Commune avec une vue imprenable sur le Stade de France, le téléphone sonne. Le maire interrompt notre conversation et rejoint immédiatement une conférence téléphonique avec quatre membres de son équipe. Ils doivent gérer une situation de crise autour du Saint-Denis Union Sports, là où tout a commencé pour lui. Sur fond de lourdes accusations visant un de ses responsables de l’ombre, au casier judiciaire chargé, la section football entend faire sécession. La cellule investigation de Radio France prépare même une enquête, qui sera diffusée le 2 juillet sous le titre « Comment Bally Bagayoko est intervenu en faveur de deux frères condamnés pour trafic de drogue ». Le maire peaufine les éléments de langage avec ses jeunes adjoints, dont Bakary Soukouna, désormais chargé des sports. Bagayoko parle de « risque politique », de « mille gamins potentiellement sans club de foot à la rentrée ».

Sur le fond de la tortueuse affaire, il n’en dira pas plus. L’édile et ses proches dénoncent des manœuvres de l’ancienne équipe socialiste. Comme le vote d’un vœu en conseil municipal sur la lutte contre l’excision, proposé par l’opposition et sur lequel la majorité, dont le maire, s’est abstenue, soupçonnant un « piège politique », matière à « polémiques politiciennes montées de toutes pièces ». Mathieu Hanotin dément de toutes ses forces : « Ça vire à la paranoïa et au complotisme de la part de M. Bagayoko ! »

Trump, Bardella et Glucksmann

La jeune équipe municipale préfère rappeler ses premières mesures dans le laboratoire LFIste qu’est désormais Saint-Denis : « quart d’heure citoyen » qui permet aux habitants de prendre la parole avant chaque conseil municipal, gel des loyers, distribution de vélos aux collégiens de troisième, kit gratuit de rentrée scolaire pour les élèves de primaire… Il y a aussi le lancement de ce collectif nommé « Alliance des numéros 10 » (une référence, encore, au rappeur Booba) pour lutter contre l’abstention dans les quartiers. Pendant ce temps, le maire se démultiplie : sur les réseaux sociaux, hyperactif, il combat les fake news à son encontre et boxe, le verbe haut, autant Donald Trump (« personne n’a besoin de son avis, vu son bilan lamentable aux USA ») que Jordan Bardella (« nous ne le reconnaissons pas comme Dionysien ») ou Raphaël Glucksmann (« vainqueur de la primaire de la gauche caviar »).

Il peut discuter très sérieusement avec la presse catholique du sacré, de l’« héritage chrétien » et de l’euthanasie (à laquelle il est opposé, à rebours du programme de LFI) et, peu après, plaisanter à la télé qu’il briguera « le ministère de la street » si Mélenchon accède à l’Élysée. Il secoue les éditorialistes quand il dit sur LCI, après l’attentat terroriste raciste de Trappes et La Verrière (un mort et cinq blessés), qu’il ne serait pas opposé à ce que « la parole du RN » soit « interdite » sur les plateaux « à partir du moment où ils tiennent des propos racistes ». Sur X, il précise sa pensée : « À force de désigner nos quartiers comme des ennemis de l’intérieur, l’extrême droite et ceux qui reprennent ses mots ont fabriqué ce climat. »

Bien sûr que j’ai peur pour sa vie.

Yaya Bagayoko, à propos de son frère Bally

C’est que les menaces téléphoniques à son encontre sont quasi quotidiennes, même si les lettres d’insultes manuscrites se sont taries. Subsiste aussi, dans un flot sans fin, les attaques haineuses sur les réseaux sociaux, et notamment sur X qui, selon les souhaits de son propriétaire Elon Musk, ne modère presque plus aucun contenu. Dans ces moments, sa famille imagine le pire. « Bien sûr que j’ai peur pour sa vie », souffle Yaya Bagayoko. Après la tragédie de Trappes, le maire a partagé l’extrait d’une menace bordée d’injures racistes qui se concluait par : « Il existe en France de très bons tireurs au 20 mm. » Plusieurs agents de la Ville assurent « n’avoir jamais connu ça sous les précédentes mandatures ».

Bally Bagayoko prend toutes les menaces au sérieux, mais dit refuser de se laisser guider par la peur. Toujours à pied, il va au contact des habitants dans ces rues qu’il connaît si bien, mais aussi au cœur de la foule, en manifestation. À quelques mois de la présidentielle, il compte bien peser sur l’échéance en mobilisant les abstentionnistes des quartiers populaires. Il se dit serein au sujet de l’enquête du parquet national financier sur son poste à la RATP, ce qui ne l’a pas empêché de préparer sa famille à l’éventualité d’une perquisition à domicile.

9 000 bruts mensuels

Récemment, c’est Elsa Marcel, son opposante étiquetée Révolution permanente, qui, en conseil municipal, l’a de nouveau attaqué sur ses émoluments de 9 000 euros bruts mensuels, toutes fonctions confondues. Il s’est étonné de cette « haine déployée » sur sa gauche et, face à moi, se montre décomplexé sur la question de l’argent. Plutôt que faire la chasse aux riches, il voudrait que la société produise « des milliardaires éthiques, capables de redistribuer l’argent, comme un Matthieu Pigasse, par exemple… Même s’il y a encore du chemin à faire ».

Combien de temps pourra-t-il tenir à ce rythme ? Il sourit. « Vous savez, je suis un ancien sportif et j’ai un côté spirituel. Je me dis que dans tout ce qui arrive, il n’y a pas de hasard. J’accepte de recevoir des coups à la hauteur de mon rang. C’est un défi. Et j’aime sortir vainqueur en toutes circonstances. » Ses ambitions n’auraient-elles plus de limites ? Le verrait-on un jour se lancer vers l’Élysée ?

Depuis son bureau de l’Assemblée nationale, Éric Coquerel, le vieux compagnon de Mélenchon, n’écarte aucune possibilité. « Avec tout ce qu’il a fait, tout lui est permis, souffle-t-il, avant de revenir au présent et à la campagne actuelle. Depuis l’élection de Bally, quelque chose s’est passé. Quand je dis aux journalistes qu’on va gagner, il n’y a plus de sourires ironiques en face de moi. » Bagayoko lui-même ne semble pas savoir jusqu’où peut l’amener son destin. Mais prévient : « À tous ceux qui pensent que je vais trébucher, je réponds que c’est possible : je n’ai pas la prétention d’être parfait. Mais qu’ils soient sûrs d’une chose, c’est que je vais toujours me relever. » L’enfant de la grande famille de Saint-Denis l’a déjà montré.

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