Le mouvement Maga (Make America Great Again), branle-bas hétéroclite de l’Amérique de droite anti-establishment, ne fait pas mystère de son anti-intellectualisme. À bas les profs de fac, la revanche américaine ne sera pas une dissertation, mais un crochet du droit, un assaut du Capitole ou une élucubration de Donald Trump. Il y a pourtant un philosophe que les plus lettrés de ses séides s’arrachent. Arrivé aux États-Unis à la fin des années 1930 pour fuir l’Allemagne nazie, Leo Strauss a jusqu’à sa mort en 1973 déployé une pensée politique exigeante, souvent cryptique, toujours critique de la modernité et des Lumières, qui a servi de totem pour tout ce que l’Amérique abrite de courants politiques droitiers.
Ainsi des néoconservateurs des années Bush, à la recherche de justifications pour leur croisade post 11-Septembre. Ou de Peter Thiel, le fondateur de Palantir et de PayPal, qui avait carrément déclaré l’avènement d’un « Moment straussien » (« The Straussian Moment » dans Politics and Apocalypse, 2007, Robert Hamelton-Kelly, non traduit). En Chine, des intellectuels se sont aussi emparés des réflexions du philosophe sur les limites de la démocratie libérale, à tel point que la straussmania a en mandarin un nom formalisé : Shitelaosi re, « la fièvre Leo Strauss ».
Mémos du coup d’État
Mais c’est au Claremont Institute que la récupération du philosophe est la plus brûlante. Ce think tank californien a vu passer parmi ses collaborateurs Charlie Kirk, l’icône réactionnaire assassinée en septembre 2025, et accueille régulièrement le vice-président des États-Unis, J. D. Vance. Dans ce lieu fondé par d’anciens élèves de Leo Strauss en 1979, une poignée de professeurs conservateurs s’efforce de fournir textes et doctrines pour structurer la furie de l’Amérique de Trump.
C’est l’un d’entre eux, John Eastman, qui a écrit les « mémos du coup d’État », acrobatie juridico-théorique pour justifier le fait que Donald Trump ne reconnaisse pas sa défaite contre Joe Biden lors de l’élection de 2020. C’est un autre straussien du Claremont, Michael Anton, devenu en 2025 le directeur du Bureau de planification politique de l’administration de Trump, qui a été le principal rédacteur de la dernière livraison du fameux « National Security Strategy », le document-cadre qui définit la pratique de la politique de sécurité nationale américaine.
Devant ces straussiens de la côte ouest s’insurge, depuis la côte Atlantique des États-Unis, une lignée plus modérée de disciples, les straussiens de la côte est qui jurent que leur champion est embarqué à son corps défendant dans les turpitudes trumpistes. L’affrontement Tupac versus Notorious B.I.G chez les rappeurs, version philo de droite.