En direct de la énième conférence Israël-Palestine : la paix n’aura pas lieu

Écrit par Marie Semelin Illustré par Candice Roger
19 juin 2026
Une boule à neige avec des personnages, les drapeaux palestinien et israélien dans des gravats
Plus de trente ans après les accords d’Oslo de 1993, alors que le Proche-Orient sombre toujours plus dans la tragédie, la dite « communauté internationale » se retrouve inlassablement autour d’une inaccessible solution à deux États. En immersion dans le dernier sommet du genre, le deuxième « Appel de Paris », la journaliste et romancière Marie Semelin a navigué entre rires jaunes, soupirs de désespoir et fragments d’humanité.
11 minutes de lecture

« Ça fait vingt ans que je fais la même conférence. » C’est vrai, l’Israélien a l’air fatigué. Il est 19 h ce vendredi de juin 2026, dans le jardin du Quai d’Orsay où se déroule le cocktail de clôture sous un ciel radieux. L’homme à la cinquantaine burinée descend son whisky. Il faut dire, son métier implique de se casser la tête tous les jours sur un sac de nœuds de bientôt 80 ans. Vu les commandes empressées au bar, il n’est pas le seul à avoir besoin de réconfort.

Ils sont donc là, les 150 Israéliens et Palestiniens de la « société civile », conviés à l’« Appel de Paris pour la solution à deux États ». Women Wage Peace, Les guerrières de la paix, The Alliance for Middle East Peace (Allmep), Women of the Sun... Les habitués connaissent ces noms par cœur, mais ce participant ne veut pas être nommé. Quasi-personne ne veut l’être, sauf pour dire que c’est super. C’est d’ailleurs ce qu’il fait en apprenant que je suis de la presse : « Oubliez ce que j’ai dit. De grandes avancées, on est contents. » Il rit et assume l’ironie. La paix est une carrière dont il connaît la grammaire. Avant de diriger son ONG, il a travaillé pour quatre autres organisations non gouvernementales.

D’année en année, dans différentes villes du monde, l’écosystème des conférences de paix se recompose. Assemblée hétéroclite de militants, ex-diplomates, professionnels de la palabre, et quelques humains extra-ordinaires s’il en est – ici, l’Israélien Yonatan Zeigen, fils de Vivian Silver, figure du pacifisme assassinée le 7 octobre 2023 par le Hamas, ou encore le Palestinien Ali Abu Awwad, dont le frère a été lui aussi assassiné, par un soldat israélien – ayant réussi un tour de force, celui de s’inscrire contre l’évidence de la vengeance, à rebours d’une dramaturgie personnelle qui les y envoyait pourtant en aller simple.

Perfuser des incantations

Le rôle de ces organisations auprès de leurs propres sociétés est indéniable : elles sont souvent les seules à encore évoquer l’humanité de « l’ennemi », l’occupation militaire, la possibilité d’un futur autre. Certains groupes, comme Standing Together, s’impliquent même physiquement sur le terrain, par exemple près de Gaza en 2024, où ils protègent les convois d’aide humanitaire contre les extrémistes tentant d’empêcher leurs livraisons. Reste qu’ils sont ultraminoritaires. Quiconque en doute est invité à prendre un avion pour tâter l’ambiance.

Il est alors saisissant – en parallèle d’un monde où le fossé entre les deux populations est devenu un précipice, où Israël fonce à vitesse supersonique vers toujours plus de brutalité en se bouchant les oreilles – que se tienne, coriace, un espace où ce résidu d’espoir est élevé au rang de solution politique : celle du dialogue, qui permettrait d’aboutir à la paix, sous la forme donc, de deux États, pour deux peuples. Il n’y a bien que le commerce diplomatique pour perfuser ces incantations.

Les activistes avec qui j’échange au fil des heures sont plus ou moins enthousiastes, plus ou moins énervés de prendre part à cette représentation où à la fin, les conclusions diplomatiques, avec lesquelles il serait difficile de ne pas être d’accord, sont semblables aux précédentes. (« Shalom Salam, nous dit notre ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, orchestrateur en chef. La paix ne se décrète pas. Elle doit s’enraciner dans les esprits et les cœurs vaillants des femmes et des hommes. »)

De ces déclarations au concret, la route est longue, et, dans son discours d’ouverture, Alexis Le Cour Grandmaison, secrétaire général de la conférence et ambassadeur de France en Jordanie, glisse cette phrase en arabe, « Bukra fil mish-mish », « demain, à la saison des abricots », équivalent moyen-oriental de « quand les poules auront des dents ».

Rire intérieur

Le programme est ambitieux et en matinée ont lieu cinq tables rondes avec chacune trente personnes, sur différentes thématiques : « Sécurité pour les Israéliens et les Palestiniens », « Action humanitaire et reconstruction à Gaza », « Mise en œuvre de la solution à deux États face aux menaces d’annexion [de la Cisjordanie et de Gaza, ndlr] », « Narratifs pour la paix, la démocratie et les réformes », et enfin, « Intégration régionale ».

Les participants ont deux heures pour phosphorer – et ils ont intérêt à penser vite, puisque « dans ce temps imparti, annonce le modérateur, chaque groupe a pour mission de sortir quatre recommandations pour le G7 d’Évian », qui se tiendra quelques jours plus tard. Nous sommes une poignée de journalistes à être accrédités pour nous rendre dans les salles, où les rencontres se font sous la règle de Chatham House : ni l’identité ni l’affiliation des participants ne peuvent être révélées.

À celle à laquelle j’assiste, les prises de parole sont courtoises, image quasi surannée d’un monde en perdition où l’on attend son tour en écoutant poliment, tandis que dehors, la violence politique fait rage (vive la douceur et ne le regrettons pas). Reste que le propos est parfois surprenant : rire intérieur lorsqu’un Israélien, auparavant responsable dans son pays, s’exclame, à propos des législatives prochaines en Israël, fin 2026 : « Lorsqu’on parle de la solution à deux États aux rivaux de Nétanyahou, ils s’en fichent et ils nous disent, mais de quoi parlez-vous ? » Et d’ajouter : « C’est fou, à quel point ils vivent dans une réalité politique différente de la nôtre ! »

La conversation avance et le décalage se creuse entre Israéliens et Palestiniens, qui eux trépignent, pris par l’urgence et suffoquant dans la spirale mortifère qui s’est emparée de la zone depuis le 7 octobre 2023. L’un évoque la « violence » des colons en Cisjordanie (« non, le terrorisme des colons », corrige sa voisine), puis un jeune homme élève la voix pour rappeler les bombardements continus à Gaza, malgré le cessez-le-feu officiel. Assis à ma droite, un « juif américain » tel qu’il se présente, la vingtaine, costume sombre et mocassins car apparemment il tient à paraître dix ans de plus, note tout d’une écriture soignée, dans un carnet en cuir gravé en lettres d’or à son nom.

Dialogue post-Oslo

Au moment du compte rendu par les preneurs de notes, étonnement collectif : le résumé de la discussion pour les « recommandations » au G7 ne correspond pas à ladite discussion. Aux côtés du Palestinien qui mentionnait les bombardements, c’est une Israélienne qui mène la fronde : « J’ai l’impression que nous avons eu une conversation et que vous, vous en avez eu une autre. » Bafouillages du représentant du Quai d’Orsay dans la salle. Il évoque une version « synthétisée » des échanges et des travaux en amont. Le ton redescend vite. On n’est pas là pour s’engueuler.

Dans un autre groupe de travail, idem, Eitan Diamond (ouf, quelqu’un qui accepte d’être cité), expert en droit international, s’est échiné avec ses collègues à réclamer, en vain, une mention stipulant que « l’aide humanitaire entre à Gaza et ne soit pas conditionnée au désarmement du Hamas », « car cet argument est utilisé par Israël pour ne pas la délivrer, or c’est une obligation du droit international », souligne-t-il.

Interrogé sur ces éléments prérédigés, le Quai d’Orsay n’a pas souhaité répondre officiellement. Hanna Assouline, l’une des organisatrices, évoque un défaut de communication : « Il n’a jamais été question de les produire en deux heures, vous imaginez bien que c’est impossible pour des recommandations de ce niveau. Elles se fondent sur des mois de travail de militants sur le terrain, et l’idée de la matinée était de se voir dans un contexte régional où les déplacements sont difficiles, déjà, ainsi que de discuter des éléments les plus cruciaux. » La figure des Guerrières de la paix, nouvelle cheffe de file du dialogue post-Oslo et héritière indéniable de feu Ofer Bronchtein (chantre de la paix Franco-Israélien mort en mai 2026), revendique le « pragmatisme » de ces activités : « Il faut utiliser toutes les fenêtres pour faire entendre des voix qui sont silencées. » (D’accord ou non, on pourra lui reconnaître son énergie et une force certaine de persuasion.)

Pas d’interactions

Vient ensuite l’heure du repas sur la terrasse de l’Institut du monde arabe, stuc marocain et vue imprenable sur la capitale, devant laquelle deux jeunes filles palestiniennes sont en pleine session selfies. Elles vivent en Cisjordanie et c’est leur première fois en Europe. « Tout s’est fait en deux semaines. L’invitation, les réservations d’hôtel et les vols. » Je demande, après avoir exhibé mon meilleur arabe, comment se passent les interactions avec les Israéliens. Elles baissent le ton : « On ne savait pas qu’il y en aurait ! On nous l’a dit il y a quelques jours. » Leur association a simplement un bureau en Israël, un autre côté palestinien. Pas d’interactions. À l’hôtel, elles ont eu un choc en entendant de l’hébreu dans le hall. Leurs familles ignorent que les rencontres sont binationales, et quand, derrière moi, un photographe officiel prend son appareil, panique à bord. Elles insistent pour que j’aille vérifier sur son boîtier qu’elles ne sont pas sur les clichés.

Je plains les Israéliens, ils se font laver le cerveau, dès le plus jeune âge. Les pauvres.

Une jeune Palestinienne

Une fois rassurées, elles se rassoient, et l’une, la main sur le cœur : « Je plains les Israéliens, ils se font laver le cerveau, dès le plus jeune âge. Les pauvres. » Mais alors, pourquoi est-elle venue ? « On vous invite à Paris, vous dites non ? Bien sûr que vous dites oui ! » Elles espèrent avoir le temps de visiter la tour Eiffel.

La scène pourrait être comique, si les conférences internationales n’étaient pas de vraies échappatoires pour les Palestiniens, pris dans un enfer kafkaïen de restrictions et de harcèlements. Il est plus facile d’obtenir un visa Schengen pour 72 heures dans ce cadre qu’un permis pour se rendre en territoire sous juridiction israélienne, à Jérusalem, par exemple. Paris, ce sera, et son goût très bref de liberté. Pensent-elles que cette journée peut changer les choses ? Moues silencieuses. Puis : « Inch’Allah. » Autrement dit : « Heu, moyen. »

L’après-midi est l’heure de la grandiloquence et des annonces. Quatorze ministres étrangers ainsi que Kaja Kallas, la haute représentante de l’Union européenne (UE) pour les affaires étrangères, sont présents. En sus des discours classiques sur l’importance de penser un avenir moins sombre, les applaudissements vont à l’annonce d’un fonds commun de 4 millions de dollars (3,5 millions d’euros), lancé par l’Australie, le Canada et le Royaume-Uni pour « soutenir la société civile » (quand la diplomatie ne peut rien empêcher, elle peut toujours lever des fonds). Nouvelle vague d’enthousiasme pour le Luxembourgeois Xavier Bettel, qui dénonce l’absence de sanctions fortes contre Israël, bloquées notamment par l’Allemagne via le principe de l’unanimité au sein de l’UE.

Revoir la sémantique

Mais la posture la plus critique sera celle de Yonatan Zeigen, le fils de Viviane Silver. Les ministres viennent de partir quand il entame sa prise de parole : « Merci à ceux qui sont restés dans la salle. » Le propos est frontal. « Priver Bezalel Smotrich de votre gastronomie n’est pas suffisant », raille-t-il, au sujet du ministre d’extrême droite israélien interdit de territoire français en raison de ses positions pour l’annexion de la Cisjordanie et la recolonisation de Gaza. « On attend de nous que nous imaginions une autre réalité : comment faire si vous continuez à soutenir l’existante ? Assez de discours, il est temps d’agir. » Après coup, lorsque je lui demande pourquoi il est venu s’il n’y croit pas, il répond : « Je ferais quoi sinon ? Rester sur mon canapé ? » De son côté Ali Abu Awwad ne se fait pas d’illusion : « Je sais que je vais me faire utiliser. Qu’ils m’utilisent. Tant que je suis en accord avec mes valeurs et mon combat. Il n’y a pas d’approche pure, ça n’existe pas. »

Yair Dvir de B’Tselem est, lui, resté à Tel-Aviv. Le porte-parole de la combative organisation israélienne de défense des droits humains n’a pas été convié, les organisateurs disant privilégier les associations de « dialogue ». Il nous donne son sentiment au téléphone : « Il faut aller bien plus loin que les conversations sur ledit dialogue et la solution à deux États », et il faudrait déjà revoir la sémantique, dit-il, puisque la formule « conflit israélo-palestinien » induit une responsabilité des deux parties. « Or, je pense que des millions de gens ont maintenant compris que ça ne correspond pas au réel. Il y a une volonté de suprématie claire de la part d’Israël, qui passe par le nettoyage ethnique en Cisjordanie, un processus génocidaire à Gaza, un système d’apartheid. Les gouvernements européens affirment critiquer notre État, mais ils conservent le même logiciel parce que le prix à payer est trop lourd politiquement. »

Tout ça, c’est commode, ça fait du bruit, ça occupe.

Une source ministérielle

Souvenir d’un roman (L’Homme à la colombe) dans lequel Romain Gary, alors diplomate en fonction, écrit cette scène où ses semblables terminent une réunion : « – Alors, on fait comme d’habitude ? – Cela me paraît évident. — Pas de décision ? — Pas de décision. » Car sans aucun doute, le changement de paradigme n’est pas l’objectif de cet « Appel de Paris », surtout dans un contexte où la France, comme l’UE, est hors jeu. Mais l’on pourrait arguer qu’au moins, il se passe quelque chose. Interrogée sur ce point, une source ministérielle au fait des enjeux bilatéraux, vraisemblablement lassée de la langue de bois, a un autre avis : « Tout ça, c’est commode, ça fait du bruit, ça occupe – ça évite surtout d’être en première ligne sur les accords commerciaux et les sanctions. »

Un chant-danse sur un pont

Côté palestinien, Inès Abdel Razek, basée à Ramallah et codirectrice de l’Institut palestinien pour la diplomatie publique (PIPD), soupire. « Le dialogue entre Israéliens et Palestiniens on connaît ça par cœur. Dans le sillage d’Oslo il y a eu un tas de colonies de vacances, d’activités diverses pour le favoriser. J’y ai moi-même participé enfant. Mais dans ces rencontres intra-individuelles, les structures de domination n’étaient pas questionnées. À la fin de la journée, les Palestiniens reviennent toujours à la violence de l’occupation, et les Israéliens à un quotidien où ils peuvent l’ignorer. » Elle interroge également la légitimé et la représentativité des organisations participantes, qui sont surtout, selon elle, choisies en correspondance avec l’agenda politique. Et d’ajouter : « Tout le monde adore parler de “paix”, mais elle n’arrivera pas sans démantèlement des injustices. C’est très confortable comme approche, pour une diplomatie qui ne veut pas reconnaître l’asymétrie de pouvoir. Or la seule solution face aux politiques génocidaires d’Israël, c’est de mettre cet État devant ses responsabilités. »

Loin, très loin de la perspective du Quai d’Orsay. Pour la diplomatie française, l’événement permet surtout de produire du discours à faible coût politique sur un sujet explosif, dans un contexte où l’opinion publique peine à comprendre l’inaction face à la politique israélienne. La position est somme toute assez inoffensive, et sans grand risque de fâcher l’État hébreu, qui n’en finit pas de bouder la France depuis la reconnaissance de l’État de Palestine – il ne faudrait pas que ça empire. (La veille une journaliste française, Alice Froussard, s’était fait remettre dans l’avion alors qu’elle arrivait pour un reportage en Cisjordanie – pas d’amélioration en vue.) 

Je termine cette journée sans m’être débarrassée de la tentation du cynisme, et j’hésite encore entre le rire nerveux et la franche exaspération. La performance de fin n’aide pas : un chant-danse sur un pont au cœur de Paris, entouré de militants et militantes aux pancartes « dignité », « paix », « liberté » écrites en arabe et en hébreu, filmé par caméras et drone pour arroser télévisions et réseaux sociaux (elle aura néanmoins du mal à percer, trop indolore pour se faire une place entre Donald Trump conviant le MMA à la Maison Blanche et les négociations avec l’Iran). À déconseiller à quiconque digère mal le sirupeux. Mon voisin de spectacle, à 4 000 km de chez lui et blasé de tout ce vacarme pour couvrir l’impuissance, lâche : « J’ai l’impression d’être de la chair à relations publiques. » On réfléchit ensemble à de nouveaux concepts. « Diplomatie Instagram. » Ou alors : « Peace porn. »

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