Tous portent des bottes en caoutchouc salies de boue séchée, le jean rentré au-dedans. Certains ont jeté un vieux poncho sur leurs épaules. Ils sont une vingtaine, là, ramassés au fond de leurs chaises en plastique, la mine renfrognée sous leurs chapeaux de cow-boys. Ils se taisent et se tournent dans un même mouvement lorsque nous nous avançons au milieu d’eux, dans la petite école de Los Guayabos posée à l’orée d’un virage de terre plongeant vers le précipice. Une fois tous les deux mois, les chefs des villages qui parsèment ce versant de la cordillère des Andes, dans le sud-ouest de la Colombie, enfourchent leurs chevaux ou leurs motos pour se réunir et organiser la vie aux creux des falaises ravinées. Nous avons besoin de leur autorisation pour nous rendre à Marquetalia. Le hameau où, en 1964, une poignée d’hommes passèrent un serment : celui de libérer les petits paysans de la mainmise de l’oligarchie en donnant naissance à la guérilla marxiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie – les Farc.
Le lieu-dit, une dizaine de fermes isolées sur les contreforts du volcan Nevado del Huila, se trouve à quelques heures de marche sur un sentier de muletiers, de l’autre côté de la rivière aux eaux brunes qui coule en contrebas. A priori, rien ne devrait entraver notre accès. En 2016, après plus de cinquante ans de conflit – près d’un demi-million de morts –, la guérilla a déposé les armes et signé avec le gouvernement de centre droit, dirigé par Juan Manuel Santos, un accord à La Havane qui vaudra au président un prix Nobel de la paix.
C’est d’ailleurs pour ça que nous sommes là : essayer de raconter, une décennie plus tard et alors que le pays a élu en août 2026 un leader d’extrême droite, Abelardo de la Espriella, ce qu’il advient de cette paix des braves en remontant jusqu’au berceau de la révolte, que nous avions déjà pu découvrir lors d’un séjour en 2023.
« Le processus de paix est une farce »
Mais voilà que l’assemblée s’agite. Sur le côté, un homme se racle la gorge. Son œil, comme un judas intraitable, nous toise au-dessus des têtes baissées. Il tique.
— Je m’appelle Fernando, commence-t-il dans un espagnol compassé. Je suis le représentant de Marquetalia. J’ai entendu parler de vous. Le souci, voyez-vous, c’est que j’ai déjà demandé à ce que vous puissiez venir au village. Mais la réponse a été claire. Ils ont dit non.
— Ils ? Qui ça, « ils » ?
Notre question fige l’assistance. L’espace d’une seconde, un sourire de connivence se dessine au coin des lèvres de Fernando. Autour de lui, les regards se dérobent. Fernando secoue la tête, l’air goguenard, sans dire un mot. Inutile de négocier : « ils » semblent décider de tout ici. Et, en l’occurrence, de notre retour immédiat à Gaitania, la bourgade la plus proche dans cette région accidentée du Tolima. C’est-à-dire à deux heures de moto sur les chemins de pierre bordés de palmiers aux troncs argentés. Un peu plus tard, Fernando s’expliquera par un texto cryptique : « Le processus de paix est une farce. Ici, ça n’existe pas. »
Vraiment ? Et puis, qui sont-ils, ces « ils » mystérieux qui contrôlent la zone ? À Gaitania, à première vue, rien ne trahit le danger. Le village, qui vit principalement de la culture du café, voit les négociants, nonchalants derrière leurs balances, tranquillement partager le trottoir avec les joueurs de billard et les paysans à la mine patibulaire. La journée terminée, tout ce petit monde descend des shots d’aguardiente, la liqueur locale, dans des bars saturés de musique.
Dans le sillage de la guerre civile
Contrairement à ce qu’affirme Fernando, la plupart des 30 000 habitants de la vallée semblent savourer le semblant de sérénité installé depuis que la guérilla s’est officiellement démantelée. « Les accords de paix nous ont apporté beaucoup de tranquillité, de développement, de commerce ! » tonne presque Leonoricel Villamil Toro en nous poussant vers l’intérieur sombre et suranné de son salon. Des dizaines de crucifix et de portraits en noir et blanc de sa fille, tout en boucles brunes et colliers de perles, s’étalent de guingois sur les murs. À 60 ans passés, elle continue de s’agiter dans sa chemise léopard, un jour à diriger sa ferme, un autre comme présidente d’Asovoviga, l’association des femmes de Gaitana victimes du conflit. Née à Bogota, elle est arrivée ici enfant, dans le sillage des nombreux déplacements forcés provoqués par la « Violencia », la guerre civile opposant libéraux et conservateurs, qui déchira le pays entre 1948 et 1960. Au même moment, pour survivre à la répression, certaines communautés paysannes choisirent de se replier dans les zones reculées du pays et d’y fonder des enclaves d’autodéfense.
Au début, rembobine Leonoricel Villamil Toro, les villageois de la région avaient plutôt bien accueilli les objectifs du fondateur des Farc, Manuel Marulanda, venu initialement piloter une expérience révolutionnaire autonome, la « République de Marquetalia », à la fin des années 1950. Au programme : établissement de routes, redistribution des terres, fin des inégalités… Autant de promesses susceptibles de séduire une population locale composée de petits métayers contraints de travailler pour les grands propriétaires terriens.
L’initiative est un affront pour le gouvernement conservateur qui décide, courant 1964, d’envoyer ses troupes pour se débarrasser des rebelles. De leur résistance acharnée naissent les Farc ; le conflit s’envenime. À Gaitania, les familles se retrouvent prises en étau entre les militaires et les guérilleros. « Il y avait des combats en permanence. Dès cinq heures du matin, des gens s’entretuaient. L’après-midi, c’était les bombardements des militaires », revoit Leonoricel Villamil Toro – ces années de plomb lui ont pris un fils. Longtemps, ce sont les Farc qui ont contrôlé le village. « L’État n’était pas là. Nous avons appris à vivre comme ça, avec la guérilla. »

Il y a dix ans, elle s’est engagée corps et âme dans la mise en place locale de l’accord de paix. Chaque jour, elle allait rassurer les citoyens hostiles et « préparer la communauté » à accueillir les combattants venus déposer leurs armes et demander pardon pour leurs crimes. Ainsi, après trois échecs dans les années 1980 et 1990, l’accord de La Havane, mondialement salué, prévoyait, principalement, une réforme agraire, la mise en place d’une justice transitionnelle et la réintégration des guérilleros à la vie civile. La militante a prêté main forte pour faciliter leur installation dans un camp de démobilisation, quelques kilomètres plus haut sur la route qui mène à Marquetalia. « J’ai toujours de très bonnes relations avec les gens qui continuent de vivre là-bas », ajoute-t-elle. Quant à ceux qui contrôleraient de nouveau les montagnes, elle fait la moue et hausse les épaules : « Je ne les ai pas vus. Oui, il y a bien ces rumeurs… mais vous devriez plutôt demander aux démobilisés. Eux doivent certainement en savoir quelque chose. »
Torpeur moite et découragement
Dans un crissement de pneus, le GAZ-69, ce vieux tout-terrain soviétique surchargé de vivres et de passagers qui relie les villages de la vallée, freine dangereusement devant une suite de baraquements. Sur la banquette arrière, un paysan laisse échapper sa médisance : « Ici, ils ne font rien d’autre que picoler. » Ici, c’est l’espace territorial de capacitation et de réincorporation (ETCR) d’El Oso : des cambuses de tôle construites en 2016 comme des centres temporaires. Ils ne sont plus qu’une soixantaine à vivre ici, sur les quelque trois cents femmes et hommes démobilisés descendus des montagnes chargés de leurs bardas militaires, la poitrine gonflée d’espoir. Un lointain souvenir. Aujourd’hui, çà et là, une silhouette traîne le pas, écrasée par l’ennui dans la torpeur moite de l’ETCR, sous le regard narquois d’un Che Guevara aux traits délavés dont la fresque s’efface sur un mur.
Les binocles de Richard apparaissent derrière la lourde porte coulissante d’un hangar d’où s’échappent des effluves fruités. Derrière lui trône une machine à décortiquer les grains de café, flambant neuve. Inerte. Membre des Farc depuis ses 13 ans, il avait souhaité mettre à profit la solidarité héritée de la vie dans le maquis pour monter un projet de réinsertion collectif. Dès son arrivée à l’ETCR, il décide, avec une soixantaine de camarades, de mettre en commun les 8 millions de pesos (2 400 euros à l’époque) accordés par l’État à chaque démobilisé « pour créer une coopérative, se former aux métiers du café » et s’offrir cette décortiqueuse importée du Brésil.
Las. Faute d’acheteurs et d’investissements, le projet se meurt. Le tapis roulant semble désormais figé et la plupart des associés de Richard, découragés, sont partis. « On s’accroche, on essaye d’avancer petit à petit », se rassure sans conviction l’ancien combattant. Avant de se reprendre face à l’évidence : « C’est vrai que ce projet ne dégage aucun revenu. Ni même de travail. Je dois venir ici une fois par semaine, pas plus. » Amer, il énumère une litanie de sigles, d’agences de l’État et de programmes sociaux dont il attend toujours des soutiens. Et lâche, soudain remonté : « On commence à se fatiguer de tous ces mensonges. »
« Nous sommes tous fichés pour terrorisme »
« Voilà dix ans que nous sommes dans les limbes : rien ne s’améliore, rien ne s’aggrave », renchérit Yoni, dont la petite épicerie fait office de café du commerce à l’ETCR. Il ressasse une rancune tenace à l’égard des anciens leaders de la guérilla installés à Bogota, qu’il estime coupables de « trahison » pour s’être un peu trop bien accommodés du luxe de la vie en ville. Nombre d’entre eux, rassemblés au sein du parti Comunes, ont réintégré le jeu politique régulier puis sont devenus parlementaires avant de se faire balayer aux dernières élections.
Accoudé à sa vieille balance de cuivre, Yoni écoute Cristobal, vingt ans de guérilla à son actif, confier ses nouvelles inquiétudes. La victoire surprise d’Abelardo de la Espriella, un inconnu que le pays a découvert sur TikTok et dont l’ultralibéralisme n’a d’égal qu’un conservatisme dévot, l’a pris de court. « Le virage est radical », s’alarme Cristobal. En effet, l’élection clôt les quatre années de la présidence de Gustavo Petro, une parenthèse de gauche unique dans l’histoire colombienne. Cet ancien guérillero du Mouvement du 19 avril (M-19) avait accédé au pouvoir grâce à la promesse d’une « paix totale » avec l’ensemble des groupes armés qui sévissent dans le pays. Un échec patent dont le nouveau président a décidé de prendre le contre-pied. « D’après ses propos, le type veut mettre fin à l’accord de paix », lâche Cristobal.
Le 25 août 2026, à peine installé à Bogota, de la Espriella s’est empressé de couper les « Radios de la paix », un réseau d’une vingtaine d’antennes, volet audiovisuel de l’accord de La Havane et véritables lignes de vie informatives pour les régions les plus marginalisées du pays. Cristobal redoute par-dessus tout que le président ne porte un coup fatal à la juridiction spéciale pour la paix (JEP), le mécanisme de justice transitionnelle chargé de juger les crimes du conflit et de statuer sur les amnisties des anciens guérilleros. « S’il cesse de financer la JEP, plus aucun dispositif ne nous protégera juridiquement, poursuit-il. Sous le régime de droit commun, nous sommes tous fichés pour terrorisme ! »

Loin des odeurs de poudre
Ce scénario hante particulièrement les nuits de Vanessa. Cette ancienne combattante voit les jours défiler depuis la cabane de planches mal dégrossies où elle loge avec son époux et ses trois filles, des « enfants de la paix ». Elle s’est engagée dans la guérilla à l’orée des années 2000, adolescente, accompagnée de ses deux frères et sœurs – tués au combat et dont les portraits pèsent sur les murs. La décennie enlisée qui s’achève n’a cependant rien émoussé de ses convictions. Elle tapote nerveusement sur la table, fait les questions et les réponses, bien contente de pouvoir tromper la monotonie : « Pourquoi les Farc se sont-elles formées ? Parce qu’il n’y avait pas de solution à la violence et à la précarité. Pourquoi accepter de rendre nos armes ? En échange de solutions. »
Parmi celles-ci figurent des garanties de sécurité pour les anciens révolutionnaires, dont Vanessa bénéficie toujours – « pour le moment ». L’accord de La Havane l’a surprise en prison, où elle purgeait une lourde peine pour avoir participé à une prise d’otages. Graciée, elle a rejoint la ferme de son père, dans une vallée voisine, avec l’espoir de refaire sa vie loin des odeurs de poudre. Mais le vieil homme a été assassiné quelques mois plus tard. Vanessa s’est sentie visée : selon l’ONU, près de 500 signataires de l’accord ont été tués en dix ans.
Dissidents et trafiquants d’or
Dans de nombreux cas documentés, les principaux commanditaires de ces exécutions sont des dissidents des Farc, ces jusqu’au-boutistes de la lutte armée rassemblés sous de nouvelles bannières, qui ont refusé de rendre les armes au lendemain de l’accord. Ceux-là mêmes qui, dit-on, cheminent en silence, à la nuit tombée, sur les sentiers escarpés de Marquetalia. Mais, prudence ou ignorance, à l’ETCR non plus, personne ne sait vraiment qui « ils » sont. Pour les habitants comme pour nous, seuls quelques signes permettent de dessiner les contours de leur allégeance.
Çà et là, au creux des virages qui tordent la route entre le bourg et l’ETCR, ou suspendus aux ponts de fer qui enjambent la rivière Atá, des panneaux avertissent que nous pénétrons en territoire contrôlé par le « Front Gerónimo Galeano », une unité de l’Estado Mayor Central (EMC) que dirige Iván Mordisco, dissident de la première heure. « On ne les a jamais vraiment vus, mais personne n’ose enlever les affiches », confie un jeune conducteur de tuk-tuk, laissant entendre que des complices silencieux se glisseraient parmi les villageois pour épier leurs faits et gestes.
La signalétique est si explicite qu’on penserait presque avoir découvert l’identité de ces énigmatiques inconnus qui nous empêchent de monter à Marquetalia. Mais depuis quelques mois, d’autres groupes sont apparus pour exploiter les richesses de la région, ajoutant à la confusion générale. Le lit de la rivière regorge d’or, et cette manne, longtemps négligée, attire depuis deux ans autant de travailleurs que de trafiquants résolus à s’en tailler la part du lion – en dix ans, le cours de l’or a triplé et l’orpaillage concurrence désormais le trafic de cocaïne comme principale source de revenus pour les organisations criminelles.
Sous un soleil rageur
En aval de Gaitania, les berges de l’Atá se sont ainsi couvertes de tentes faites de bâches tendues à la va-vite, formant un gigantesque campement minier illégal : entre 2024 et 2026, plus de 5 000 nouveaux arrivants ont été recensés dans la zone. Les barequeros, orpailleurs artisanaux venus des quatre coins du pays, circulent sans relâche sous un soleil rageur, pioche et pelle à l’épaule, leur batée de bois serrée comme un bouclier, tandis que de gros bulldozers éventrent la rivière – qui n’est plus, par endroits, qu’un immense tas de cailloux gris, vidé de ses pépites. Faute de perspectives, les jeunes de la vallée sont eux aussi séduits par ces promesses d’argent facile. Certains, comme le fils d’un élu local, décident même de prendre le chemin de l’Ukraine pour s’engager comme mercenaires d’un côté ou de l’autre de la ligne de front – plusieurs milliers de Colombiens ont rejoint les tranchées du Donbass depuis 2022.

Dans le canyon de l’Atá, nul ne sait vraiment qui orchestre le chantier. S’en approcher est dangereux : cette économie illicite charrie dans son sillage violences, alcool et prostitution, et le site est étroitement surveillé. Des corps sans vie ont récemment été retrouvés sur les rives. Il faut donc se contenter des nombreux graffitis qui proclament, sans détour, l’empire de La Segunda Marquetalia (LSM) sur la mine illégale. Cette autre dissidence des Farc, née quant à elle en 2019, est dirigée par Iván Márquez, ancien chef de la délégation de négociation à La Havane. Comme l’EMC et la plupart des groupes dissidents, LSM est surtout reconnue comme une organisation criminelle davantage motivée par l’appât du gain que par des objectifs politiques révolutionnaires.
D’abord diffuse, la prédation exercée par ces différentes milices s’est progressivement intensifiée, à mesure que les autorités locales s’opposaient à leur emprise sur la zone et ses ressources. Abdenago, élu par les chefs des hameaux de la vallée pour les représenter à Planadas, le chef-lieu local, se souvient du moment où les problèmes ont commencé : « Il y a près de six mois, ces criminels ont essayé de faire entrer une grosse machine sur le territoire même de Planadas. Le maire s’y est catégoriquement opposé. Depuis, nous vivons dans l’attente de ce qui va se passer. »
Un canon braqué sur la nuque
Début août, des explosifs largués par des drones ont visé la base militaire de Planadas. Un matin, nous découvrons qu’au cours de la nuit, des hommes armés ont organisé le guet-apens du bus public assurant le transport dans la vallée. Ils ont forcé les passagers à descendre, puis incendié le véhicule. Le lendemain, alors que nous étions en route pour l’interviewer, nous apprenons que le maire de Planadas, Juan Camilo Hueje Ribera, a été pris à partie par des assaillants au visage cagoulé. Ils ont d’abord désarmé son escorte et contraint ses membres à s’allonger au sol, avant de les tenir en joue, le canon braqué sur la nuque. Notre rendez-vous n’aura pas lieu. Le village s’est rapidement retrouvé confiné : l’armée a bloqué les routes pour en filtrer l’accès, et les transports publics ont suspendu leur activité durant quarante-huit heures.
Au-delà du sentiment d’insécurité qu’elles nourrissent, ces menaces compromettent l’une des grandes promesses de l’accord de paix : le nettoyage des innombrables mines antipersonnel disséminées durant le conflit. Longtemps, celles-ci ont fait de la Colombie l’un des pays les plus durement touchés par les accidents liés à ces rémanences de la guerre. En 2023, lors d’une précédente ascension, nous avions repéré en contrebas du sentier menant à Marquetalia le campement des démineurs de l’armée colombienne, installés dans une école abandonnée. Trois ans plus tard, les lieux sont désertés.
Pourtant, selon les données partagées par le bataillon de déminage que nous avons pu rencontrer à Bogota, seuls 0,49 % des 3 700 hectares potentiellement minés dans cette zone ont pu être nettoyés. Pourquoi avoir quitté les lieux, la mission à peine entamée ? Dans cette vallée gagnée par les non-dits, le colonel chargé du déminage a fini par admettre que la communauté avait un beau jour décidé de leur barrer l’accès… « Parce qu’ils sont terrorisés », avait-il dit, pesant chacun de ses mots. « Terrorisés par les groupes armés. »
À la lueur des cierges
Au crépuscule, Gaitania plonge dans le noir. L’alimentation électrique du village a été coupée. Les faisceaux lumineux des motos strient l’obscurité. Dans l’église, le père Marco officie à la lueur vacillante des cierges. Des ombres troublantes se dessinent sur les murs alors qu’il bénit la dizaine de fidèles qui bravent la nuit. Nous le retrouvons dans son petit presbytère. Le jeune curé n’est en fonction dans le village que depuis deux ans, mais son jugement est sans appel : « Le processus de paix n’a rien apporté. »
Étonnés, nous lui faisons remarquer que l’accord de La Havane a tout de même permis aux habitants de circuler à nouveau librement sur les routes et de reprendre une activité économique sans craindre pour leurs vies. Il nous corrige doctement : « L’absence de guerre ne signifie pas que la paix soit complète, beaucoup de personnes ont encore des blessures ouvertes. » Un brin provocateur, le prêtre se fait l’écho d’une opinion silencieusement partagée quant au sort des Farc : « On leur a donné des aides, on les a bien installés, ce qui était prévu a été respecté. » Comprendre : ce seraient des privilégiés. Et d’ajouter : « En revanche, celles et ceux dont les proches ont disparu n’ont toujours pas eu accès à la vérité. »
L’enjeu est effectivement de taille. L’Unité de recherche des personnes disparues (UBPD), une institution engendrée par l’accord de La Havane pour retrouver les victimes de disparitions forcées et offrir à leurs familles une forme d’apaisement, recense plus de 137 000 cas dans le pays. À ce jour, seuls 830 corps ont pu être restitués.

Dépouille abandonnée
À Planadas, Amilandy Rodríguez López et Rogelio Ramírez Avilés ont ainsi passé près de vingt ans à chercher leur fille, disparue le 14 décembre 2006. Âgée de 14 ans, elle était partie grossir les rangs de la guérilla sans les prévenir. De ses mains noires – il s’excuse presque, « c’est que nous sommes des travailleurs » –, son père exhume d’une petite boîte la centaine de pages qui racontent, entre les lignes, les difficultés de cette quête : déclaration de disparition, rapport d’autopsie, certificat de décès, requêtes aux administrations colombiennes… Autant de documents que ces parents qui ne savent ni lire ni écrire ne peuvent déchiffrer. On y apprend que, le 28 janvier 2009, un corps de femme est exhumé d’un charnier à San Marcos, près de chez eux. Malgré la dégradation de la dépouille, le médecin conclut à des lésions compatibles avec un projectile d’arme à feu. Puis le corps est abandonné plus de quinze ans dans les rayonnages de la morgue, classé « CNI » : cadavre non identifié.
Tout ce temps, Amilandy Rodríguez López cherche sa fille sans relâche. « Je devenais folle », sanglote-t-elle. Un jour, le procureur de la région l’appelle pour effectuer une prise de sang. L’ADN correspond : les « petits os » de sa fille lui sont restitués dans un sac. Au printemps 2024, le couple les enterre sous la terre ocre qui tapisse le sol de sa maison. Mais faute de coordination entre les administrations, l’UBPD poursuit sa propre enquête. Un an plus tard, elle exige une nouvelle exhumation pour procéder à la restitution officielle des restes et leur offrir une sépulture décente au cimetière de Planadas – quitte à doublement traumatiser la famille.
Pour l’Unité, c’est un succès : elle peut désormais se targuer de deux restitutions sur la centaine de disparitions forcées signalées à Planadas. Pour les parents, cette douleur ravivée ne leur aura pas permis d’éclaircir les circonstances exactes de la mort de leur enfant. Et contrairement aux promesses portées par l’accord de paix, ils n’ont à ce jour reçu aucune indemnisation.
L’armée a forcé les indigènes à collaborer contre la guérilla. Alors les guérilleros ont cherché à nous éliminer.
José Paya, ancien représentant du peuple Nasa
Dans la région, d’autres communautés marginalisées et éprouvées par le conflit armé n’ont pas attendu de l’État colombien qu’il reconnaisse leur caractère de victimes pour prendre les devants et dessiner, au niveau local, les contours d’une paix originale. C’est le cas du peuple indigène Nasa, déplacé de force dans la vallée au début du XXe siècle, et propulsé dans la spirale de violence qui a opposé la guérilla des Farc à l’armée. Dans les années 1990, ces autochtones ont fait de l’autonomie que leur garantit la Constitution un levier de paix : depuis leur réserve perchée face à Marquetalia, ils ont forgé leur propre accord avec la guérilla.
Juché sur un quad bleu électrique, vêtu d’un complet-jogging, le vieux José Paya, dit « El Profe » – car anciennement instituteur –, est le dernier à détenir les originaux de cet accord. « Quand [Manuel] Marulanda est arrivé et a créé la République de Marquetalia, nous nous sommes entendus pour vivre en harmonie : eux d’un côté du canyon, nous de l’autre. Puis l’État s’en est mêlé », revoit-il, le visage fermé, fendillé par de longues rides. « L’armée a forcé les indigènes à collaborer contre la guérilla. Alors les guérilleros ont cherché à nous éliminer. » Pendant des années, des corps sont retrouvés au bord des routes. Des familles entières sont confinées et affamées. Prise en étau dans une guerre qui n’est pas la sienne, la communauté décide finalement de négocier en secret avec les Farc. En 1996, après des mois de tractations, ses représentants s’assoient enfin face aux chefs de la guérilla – José Paya est du voyage.
« Nous avons marché des heures pour rejoindre le lieu de rendez-vous. À un moment, j’ai levé la tête et j’ai vu des hommes en treillis. J’ai d’abord cru que c’était l’armée. Puis j’ai regardé de plus près et, à son chapeau, je l’ai reconnu : c’était le camarade Jerónimo, le chef local des Farc », se remémore-t-il. En présence d’émissaires de la Croix-Rouge et d’un représentant de la Conférence épiscopale de Colombie, l’accord est signé : « C’était le premier entre un groupe armé et une communauté autochtone. En quelque sorte, ça a constitué un exemple pour la suite ! »
« Des fusils partout »
Miraculeusement, alors que le pays s’embrase au tournant du millénaire, que les exactions se multiplient et que les bombardements de l’armée colombienne rasent les positions rebelles, le pacte tient. « Il n’y a plus jamais eu d’affrontement entre les Nasas et les Farc », martèle à son tour Jhon Alberto Cupaque, élu pour deux ans gouverneur des 4 000 membres de la réserve. Au fond, pour eux, l’accord de 2016 n’a pas changé grand-chose : ils auraient bien dû recevoir quelques terres, mais celles qui leur ont été proposées sont incultivables, balaie-t-il. Et sur le plan sécuritaire, c’est surtout grâce à ce vieil accord de 1996 que le gouverneur a pu, sans risque, rencontrer les mystérieux combattants qui alimentent toutes les rumeurs de la vallée.

« Au début de l’année, nous avons entendu dire que la guérilla était revenue. Alors je suis allé voir par moi-même », détaille-t-il, solennel, en serrant sa chonta, un long bâton de bois orné de franges multicolores, symbole de l’autorité indigène. « Je les ai rencontrés dans un des hameaux du coin. Il y avait des fusils partout. Ils venaient de l’autre côté de la montagne, de la région du Cauca », poursuit-il, en référence à l’un des bastions dans lesquels les dissidences des Farc se sont reconstituées ces dernières années. « Je leur ai rappelé qu’en vertu de notre accord de 1996, ils ont le droit de traverser nos territoires, mais pas de s’y arrêter. Ils ont accepté. »
Repoussés aux extrémités du territoire nasa, les combattants ont ainsi réinvesti le hameau de Marquetalia, de l’autre côté du canyon. « C’est leur nouvelle base, en quelque sorte. Ils entrent chez les gens et les obligent à les accueillir, sans se soucier des enfants, ni de la vengeance que l’État pourrait exercer sur les civils qui collaborent. C’est exactement ce que nous voulons éviter chez nous. » Car si l’un des leurs était tué, souffle-t-il, les Nasas n’hésiteraient pas, eux non plus, à reprendre les armes.
Jhon Alberto Cupaque nous autorise à gagner les hauteurs de la réserve, aux limites du pays nasa, à condition d’être escortés par la Garde indigène, une autorité ancestrale dont la mission est précisément la protection et la surveillance pacifique du territoire. Là, le sentier se perd dans la brume, et le vent glacial rappelle la présence des neiges éternelles qui surplombent la vallée. Tandis que les patrouilleurs ouvrent la voie, une bourrasque dégage le paysage et révèle, en contrebas, les vallons de Marquetalia – où nous n’irons pas. D’ici, l’infiltration nouvelle de la guérilla reste invisible. Elle ne se révèle que la nuit, dit-on, lorsque, sur son passage, les chiens se mettent à aboyer.
Ce reportage a bénéficié de la bourse Brouillon d’un rêve de la Scam.
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