Il fait bon vivre à Vichy. En cette matinée d’octobre, seule une poignée de lycéens manifestant sous les fenêtres d’un hôtel de ville aux airs de forteresse vient troubler le calme qui règne dans cette ville cossue de l’Allier. Pourtant, derrière les façades élégantes de la cité thermale, les fantômes du pétainisme rôdent toujours. Depuis 2020, un projet de musée historique couve dans la sous-préfecture bourbonnaise, où les années noires ont longtemps peiné à trouver leur place dans le récit local. Prévu pour 2025, puis repoussé à l’horizon 2032 à cause « d’aléas financiers », le musée doit retracer deux mille ans d’histoire de la ville. Mais quelle place accorder aux quatre années qui firent entrer Vichy dans une triste postérité en tant que siège du régime collaborationniste durant la Seconde Guerre mondiale ?
Le passé n’attend pas les arbitrages du présent pour refaire surface. Et il suffit parfois d’une caméra pour l’exhumer. À quelques encablures de l’opéra, les hôtels Second Empire et leurs balcons ouvragés, hérités de l’âge d’or de la cité thermale, bordent le parc des Sources. L’un d’entre eux, l’Aletti Palace, avec ses ferronneries azurées, a accueilli au printemps 2025 une partie du tournage du film Notre salut d’Emmanuel Marre, sorti en salles le 30 septembre 2026. Le long-métrage explore les rouages ordinaires de la collaboration, suivant, caméra à l’épaule, le destin d’un fonctionnaire arriviste et zélé – basé sur la véritable trajectoire de l’arrière-grand-père du réalisateur, Henri Marre – lorsque Vichy devient en juillet 1940 le siège du gouvernement de l’État français. Réquisitionné, l’Aletti abrite alors les services de plusieurs ministères du régime de Pétain. Près de quatre-vingts ans plus tard, Swann Arlaud, dans le rôle d’Henri Marre, y retrouve des couloirs et des chambres presque inchangés. « À certains endroits, c’est comme si un Hiroshima idéologique avait figé la ville », commentera le producteur du film, Alexandre Perrier, en interview pour le Centre national du cinéma (CNC).
Fin août, l’avant-première de Notre salut s’est tenue dans la cité auvergnate, attirant plus de 550 spectateurs. « Personne n’avait fait autant depuis Kev Adams », se réjouit le directeur du cinéma Grand Écran, Jules Amossé. Au passage, l’équipe du film a également participé au 82e anniversaire de la libération de la ville. Avec ses critiques dithyrambiques et ses plus de 500 000 entrées dans l’Hexagone trois semaines après sa sortie, le Prix du scénario à Cannes cartonne. À Vichy, une semaine après sa sortie, le film a réalisé un démarrage supérieur à celui du blockbuster américain Heart of the Beast, porté par Brad Pitt, indique Jules Amossé. « Les chiffres sont bons pour un film d’art et d’essai, c’est boosté par le fait que ça soit tourné ici. » Michel, 79 ans, était sceptique. Il ne va jamais au cinéma, mais il s’est déplacé. Lorsqu’il dit d’où il vient, cet enfant du pays né quelques années après la guerre dans une « maison occupée à l’époque par le gouvernement de Vichy », se voit parfois demander s’il n’a pas honte. « J’ai été surpris par Notre salut. C’est une histoire sans doute très réaliste qu’on montre peu, surtout ici. »
Mémoire sélective
Devenu, par métonymie, le nom du régime, Vichy porte aujourd’hui encore le stigmate de ces quatre années de faillite morale et politique de la France. Dès la Libération, pourtant, la municipalité tente de se dissocier de la collaboration : « Vichy n’est pas le siège d’un gouvernement traître à la patrie, mais la “Reine des villes d’eaux” […]. Le conseil municipal proteste avec énergie contre ce discrédit immérité infligé à notre ville et à ses habitants », indique un bulletin du 20 novembre 1944. « À ce moment-là, la municipalité développe un discours victimaire, analyse l’historienne Audrey Mallet, autrice de Vichy contre Vichy. Une capitale sans mémoire (2019). Les Vichyssois sont triplement victimes : de malchance, car leur ville a été choisie comme capitale, des Allemands, et d’injustice puisque le nom “Vichy” pour désigner le régime de Pétain porterait préjudice à la ville. »
Ce discours défensif traverse les alternances politiques et s’enracine durablement. Dans l’espace public, la mémoire est, elle, sélective. Çà et là, des plaques louant les résistants locaux sont apposées. Sur la façade de l’opéra, l’une d’elles commémore les 80 parlementaires qui refusèrent, le 10 juillet 1940, d’accorder les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Les 569 en faveur de cette décision ne sont, eux, pas mentionnés. Qu’advient-il, dans ces quelques occurrences mémorielles, de ceux qui, comme Henri Marre dans Notre salut, ont servi le régime ?
Pendant plusieurs décennies, dans le pays et à Vichy, le récit officiel d’une France majoritairement résistante a laissé dans l’ombre la responsabilité de l’État. La publication, en 1972, de La France de Vichy par l’historien américain Robert Paxton marque un tournant dans l’historiographie du régime, enterrant le mythe du « bouclier » qui présentait Pétain en protecteur des Français face à l’envahisseur nazi. Mais la ville reste aux prises avec ce que l’historien Henry Rousso nomme un « passé qui ne passe pas ». La reconnaissance historique par Jacques Chirac, le 16 juillet 1995, de la responsabilité du régime de Vichy dans la déportation et l’extermination de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale n’y changera rien. « L’ancien maire Claude Malhuret [en poste de 1989 à 2017, aujourd’hui sénateur divers droite de l’Allier] était par exemple hostile à l’idée de faire un musée évoquant le régime de Vichy. Pour lui, c’était ressasser de vieilles histoires », explique Michel Promérat, président du Centre international d’études et de recherches de Vichy (CIERV), créé en 2016 en réaction au « manque d’information sur le sujet ». Mais depuis l’élection à la mairie de Frédéric Aguilera (Les Républicains) en 2017, la ville a changé son fusil d’épaule, enclenchant un tournant mémoriel.
On en demande plus à Vichy qu’ailleurs, comme si on avait quelque chose à se faire pardonner.
Frédéric Aguilera, maire de Vichy
L’édile reçoit dans son fastueux bureau. Ce tout juste quinquagénaire tire le rideau d’un coup sec, mais sur le parvis, les revendications lycéennes se font toujours entendre. Chiraquien autoproclamé, réélu pour un second mandat lors des municipales de 2026, il partage le constat de ses prédécesseurs : « On reproche à la ville de ne pas avoir été plus vite que la France, les intellectuels et les historiens sur la question mémorielle. On nous en demande plus qu’ailleurs, comme si on avait quelque chose à se faire pardonner. »
Pour autant, Frédéric Aguilera met en avant les initiatives qu’il a engagées. Commémorations, colloques en partenariat avec le Mémorial de la Shoah, et, depuis 2019, un parcours historique virtuel élaboré par l’historienne Audrey Mallet. Des QR codes, disséminés dans la ville au pied d’une trentaine de bâtiments, renvoient vers l’application ou le site « Vichy, 1939-1945 » contant les faits qui s’y sont déroulés en texte, vidéo ou audio. Ce projet vise, selon sa conceptrice, à « ramener l’histoire de la Seconde Guerre mondiale dans l’espace urbain vichyssois de façon subtile et non permanente ». Pragmatique, le maire ajoute : « Aujourd’hui, ces bâtiments sont habités, donc on ne veut pas signaler par des plaques que des personnes ont été torturées ici. »
Diluer l’épisode collaborationniste
Mais si ce n’est par ces discrètes étiquettes sur les murs, rien ne laisserait penser que l’hôtel du Portugal fut le siège de la Gestapo ou que l’hôtel du Parc accueillit, quatre ans durant, le bureau du maréchal. L’Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain (ADMP), qui « milite pour la réhabilitation du maréchal en tant qu’homme, homme d’État et militaire », a acheté les chambres 124 et 125 qu’il occupait lorsque le palace a été mis en vente par lots au lendemain de la guerre. Son ancien président, Hubert Massol, ex-membre du RN et instigateur du vol du cercueil de Pétain en 1973 à l’île d’Yeu, a converti les lieux en un musée privé qui recevrait chaque année entre 10 et 20 visiteurs. « Si un jour ces bureaux sont remis en vente, est-ce que la mairie devra les préempter ? s’interroge Frédéric Aguilera. La question est complexe et je n’ai pas d’avis tranché là-dessus. Il faut éviter d’en faire un mausolée. » En mai 2026, l’actuel président de l’ADMP, Jacques Boncompain, a été condamné pour « contestation publique de crimes contre l’humanité ». Il affirmait alors que le chef du régime de Vichy avait « sauvé » des Juifs.
À Vichy, le renouveau mémoriel doit également – et surtout – s’incarner dans « la création d’un parcours muséal sur quatre sites », a annoncé la mairie en avril. Elle espère ainsi replacer l’Occupation dans une longue histoire locale, évitant de réduire la ville à ses années sombres. Quitte à diluer l’épisode collaborationniste entre l’époque gallo-romaine et le Vichy d’aujourd’hui ? Hussein Bonaud, seul élu d’opposition La France insoumise (LFI), le redoute. « Je suis sceptique, car j’ai un élément de comparaison : les fêtes napoléoniennes », explique-t-il autour d’un thé à la menthe. À la fin des années 1990, Vichy érige Napoléon III – alors fidèle curiste – en héros de la ville. Depuis 2008, chaque mois de juin, l’empereur est mis à l’honneur lors de festivités historiques : bals costumés, parades… On peut même voir Frédéric Aguilera défiler en calèche en tenue d’époque. « Mais pas un mot sur le coup d’État ni sur l’exil… Il y a une vraie volonté d’occulter le négatif », pointe Hussein Bonaud. Le projet débutera d’ailleurs en 2027 par la source de l’Hôpital, soit une façon d’insister d’abord sur le passé thermal de la cité.
Ce n’est pas aux politiques d’écrire l’histoire. La mémoire, c’est autre chose.
Frédéric Aguilera, maire de Vichy
Pour garantir la rigueur historique du musée, la municipalité a fait appel à un comité scientifique composé d’une dizaine d’experts : archivistes, documentalistes, historiens. La période 1940-1944 est supervisée par Audrey Mallet et Henry Rousso, autre historien de référence sur le régime de Vichy. « La mairie a voulu éviter le microcosme local en sollicitant des intervenants extérieurs aux noms prestigieux. Mais ils ne viennent pas très souvent à Vichy », déplore Michel Promérat. Le président du CIERV n’a pas été associé au projet. Si le contenu sur la période de collaboration n’est pas arrêté, des dissensions sémantiques apparaissent déjà. Le maire est un fervent défenseur de l’appellation « État français ». « Dire “régime de Vichy” arrange énormément tous ceux qui considèrent que ce n’était pas la France, estime Frédéric Aguilera. Ça a permis de mettre la poussière sous le tapis. »
En juin 2026, lors du brevet des collèges, il a même interpellé publiquement l’Éducation nationale sur l’emploi de cette formule dans le sujet d’histoire : « Ce régime avait un nom : l’État français. Ce n’était pas un détail administratif. C’était un choix politique. » Audrey Mallet juge, elle, que ces revendications « n’ont aucun sens » : « Au lendemain de la guerre, on parlait d’Occupation pour mettre l’accent sur les Allemands. L’utilisation de l’expression “régime de Vichy” a justement permis d’assumer la responsabilité de la France. » Comment la période sera-t-elle finalement nommée dans le futur musée ? « Ce n’est pas aux politiques d’écrire l’histoire. La mémoire, c’est autre chose », glisse Aguilera. Le débat reste ouvert.
Faire parler les murs
Ailleurs en Europe, d’autres villes dont le nom est devenu indissociable du crépuscule totalitaire ont tenté d’apprivoiser leurs démons. À Salò, au nord de l’Italie, les nazis avaient laissé Benito Mussolini établir sa République sociale italienne, surtout connue, à l’instar de Vichy, comme la Repubblica di Salò de 1943 à 1945, version agonisante du régime fasciste. En juillet 2023, le MuSa (Museo di Salò), un joli bâtiment à la façade ocre consacré à l’histoire locale, s’est doté d’une section permanente au nom de l’« ultimo fascismo ». Reléguée au dernier étage du musée, on y accède après avoir traversé une enfilade de salles célébrant l’âge d’or romantique de cette « rive délicieuse du lac de Garde », comme la décrivait Stendhal, dont les citations bardent les murs.
Une fois dans cet espace, point de mention de l’aussi célèbre que scandaleux film de Pasolini, Salò ou les 120 journées de Sodome, mais un cartel ambigu, en anglais et en italien, expliquant que la République de Salò reste « un spectre menaçant pour “les vainqueurs”, et un lieu de nostalgie pour “les vaincus” […]. Rejetée par la plupart, elle a été défendue par quelques-uns, avec une force particulière, typique de ceux qui ressentent que la mémoire fait partie de leur identité. Elle a donc exercé une influence durable, tant positive que négative. »
Dans la cité allemande de Sigmaringen, dernier refuge du gouvernement collaborationniste français entre septembre 1944 et avril 1945, le projet mémoriel s’incarne par un parcours urbain retraçant les relations franco-allemandes au XXe siècle. À l’inverse, Nuremberg, la ville bavaroise qui a donné son nom aux lois antisémites de 1935, a choisi d’inscrire le travail historique dans un lieu emblématique du nazisme. Ouvert en 2001 dans l’aile nord du palais des congrès qui accueillait le parti hitlérien, le centre de documentation retrace l’histoire du régime, sa propagande et ses crimes. La rupture avec l’architecture et le passé nazi est matérialisée par un pieu de verre et d’acier monumental imaginé par l’architecte Günther Domenig.
Une autre manière de faire parler les murs, dont Vichy « aurait pu suivre l’exemple », estime Audrey Mallet. « La ville aurait dû s’employer à devenir un centre de réflexion sur le régime de Vichy. Quand le tourisme mémoriel s’est développé dans les années 1990, c’était le moment de bâtir un tourisme historique. Elle a loupé le coche. » Un constat que partage Hussein Bonaud : « Au lieu de dire “c’était pas moi”, Vichy devrait faire mieux. Elle a l’opportunité de montrer l’exemple. » Le futur musée dira quelle place la ville est prête à accorder à ses fantômes.
Crédits photo : Tabl-trai, TCY, Wikimedia commons
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