À Tokyo, la paix tourmentée du sanctuaire des guerriers japonais

Écrit par Jérémy André Illustré par Dominic Bugatto
12 janvier 2026
Le temple Yasukuni
Au cœur de la capitale nipponne se dresse le Yasukuni-jinja, consacré aux soldats morts pour l’empereur, criminels de guerre compris. Le temple ainsi que son musée attenant sont depuis des décennies cibles du courroux de la Chine. Alors qu’une visite de la Première ministre japonaise pourrait relancer cette féroce bataille mémorielle, son grand prêtre parle à Revue21.
20 minutes de lecture

« Vous êtes assis là où s’asseyait l’empereur. » Je tressaille à ces mots du grand prêtre, craignant d’avoir fait d’emblée un faux pas. « Il n’est pas venu depuis cinquante ans », me rassure immédiatement Umio Otsuka. Le prêtre shinto japonais me pardonne sans peine mes maladresses d’Européen qui ne sait pas où il met les pieds. À peine remis d’un long périple, j’ai audience avec ce kannushi, le maître et gardien du Yasukuni-jinja, lieu de culte et mémorial national des soldats sacrifiés « pour défendre l’empereur ». Comme on dirait aux Invalides, « tombés au champ d’honneur ».

À Paris, Valérie Niquet, respectée spécialiste française du Japon et autrice de Chine-Japon. L’affrontement (éd. Perrin, 2006), un des rares ouvrages francophones sur le sujet, m’a recommandé auprès de cet ecclésiastique au profil inclassable. Umio, « l’homme de la mer » en japonais, parfaitement francophone, a été commandant d’un destroyer, directeur du renseignement militaire, vice-amiral. Il fut le premier officier supérieur des Forces d’autodéfense nommé ambassadeur, à Djibouti, à la fin de la décennie passée, avant de prendre sa retraite en 2024 pour endosser la jōe, la robe de soie blanche des prêtres shinto, et veiller sur ce temple si particulier. Celui-ci renferme les âmes de tous les Japonais morts pour leur pays depuis le milieu du XIXe siècle. Quasi toutes les familles du pays y sont représentées.

Celle d’Umio Otsuka y comprise : « Le grand-père de mon épouse ainsi que deux cousins de mon père comptent parmi les divinités consacrées », s’est-il confié lors d’une de nos multiples conversations menées au sanctuaire, puis par mail et vidéoconférence à mon retour en France. Bien avant qu’Otsuka n’entre dans les ordres, le Yasukuni était une présence familière, depuis son enfance. « L’école Gyosei [Étoile du matin], fondée par des religieux marianistes français auprès desquels j’ai étudié pendant douze ans, est située à proximité immédiate du sanctuaire. C’était même un de nos terrains de jeux. »

Une ligne rouge

Hors du Japon, le sanctuaire a une tout autre image. La République populaire de Chine le considère comme un symbole du « militarisme » qui hante, selon elle, le pays du Soleil-Levant. Pékin, invariablement, avertit donc que toute visite du site par le chef du gouvernement japonais est une ligne rouge à ne pas franchir. La superpuissance voisine est parvenue à les stopper entièrement depuis plus d’une décennie.

Mais la nouvelle Première ministre japonaise, Sanae Takaichi, élue en octobre 2025, est une habituée des lieux qui ne se laissera pas dissuader aussi facilement que certains de ses prédécesseurs. Dès 1995, celle qui n’était encore qu’une journaliste et jeune parlementaire s’était fait remarquer en s’opposant au Premier ministre Tomiichi Murayama, qui faisait acte de repentance en reconnaissant les « responsabilités » japonaises dans la Seconde Guerre mondiale. Elle avait d’emblée rejoint le groupe des membres de la Diète formé en soutien au sanctuaire Yasukuni, point de ralliement des conservateurs. En 2022 et 2024, elle s’y est rendue plusieurs fois comme ministre. Et elle a promis ces mêmes années de s’y rendre une fois appelée aux plus hautes fonctions.

Le 13 décembre 2025, pour le 88e anniversaire de la sanglante prise de Nankin par l’armée japonaise, un porte-parole de la diplomatie chinoise a dénoncé une éventuelle visite au sanctuaire comme « un défi flagrant à l’ordre international d’après-guerre et un affront à la conscience humaine ». Et de faire monter la tension d’un cran à l’approche du 26 décembre – date anniversaire de la dernière visite, en 2013, d’un Premier ministre japonais, Shinzo Abe, mentor de Sanae Takaichi – en spéculant sur la venue imminente de la dirigeante japonaise… qui n’a finalement pas eu lieu. Le Studio photo de Nankin, fresque cinématographique à gros budget sur les crimes commis lors du massacre, s’est hissé à la tête du box-office chinois à l’été 2025. Sa sortie mondiale en fanfare début 2026 ne manquera pas d’appuyer le récit chinois d’un Japon qui n’a pas soldé les comptes avec ses vieux démons.

Trois coups de tambour

Le tumulte de la politique se dissipe une fois parvenu à ce havre de paix au cœur de Tokyo, le long d’une avenue qui enserre le palais impérial. Comme tout temple shinto, le sanctuaire Yasukuni se signale par d’imposants torī, portails de poutres dont la géométrie annonce un espace détaché du chaos du monde. Au risque de décevoir les curieux attirés par le scandale, l’esplanade et les bâtiments de culte ne contiennent aucun symbole du Japon impérial, des invasions de la Chine et de l’Asie-Pacifique, ni hommage aux criminels de guerre dont il est question partout en se renseignant sur le Yasukuni-jinja. Drapeaux, bannières, tractages et rassemblements politiques y sont d’ailleurs strictement interdits.

Ce matin de début novembre 2025, les visiteurs anonymes viennent s’incliner à tour de rôle devant le haiden, le hall réservé aux rites et aux prêtres. Trois coups de tambour signalent le début d’une cérémonie. Ce jour est consacré à l’empereur Meiji, pour l’anniversaire de sa naissance. Entre les lames d’un panneau de bois, j’aperçois Umio Otsuka. Tel le dernier pape croisé par le Zarathoustra de Nietzsche, qui continue d’honorer Dieu alors qu’il sait que Dieu est mort, il ouvre les portes puis, à la vue de tous, commande à une prière et des offrandes, en l’honneur du souverain fondateur, dont les successeurs ont déserté les lieux.

Le lendemain, quand il me reçoit, le grand prêtre m’invite à prier avec lui, m’offrant le privilège d’accéder à l’espace réservé au clergé. Tout derrière se cache le saint des saints, le honden, la demeure des divinités, appelés « kamis » dans la tradition shinto – ici, les Japonais morts pour la patrie. Nous buvons une libation à la santé de ces âmes emportées dans une ère meurtrière. L’abyssal puits rempli d’innocents est-il souillé, comme une source immense par une goutte d’arsenic, par l’infime présence des quelques responsables de cette immense barbarie ? Les crimes de ce monde polluent-ils à jamais l’infini au-delà ?

J’ai vécu en tant que militaire en gardant constamment à l’esprit la question de la vie et de la mort.

Umio Otsuka, le grand prêtre de Yasukuni

« Je ne suis peut-être pas le prêtre le plus érudit, se confie Umio Otsuka, quand j’engage la conversation sur ces épineuses questions spirituelles. Mais ayant vécu en tant que militaire en gardant constamment à l’esprit la question de la vie et de la mort, je peux dire que je suis un prêtre capable de comprendre les sentiments qui animaient les futurs kamis lorsqu’ils sont partis au combat. » Le culte du Yasukuni illustre d’abord la transformation de rites animistes ancestraux du Japon pour exalter le service de l’empereur, à la fin du XIXe siècle. En 1867, le très jeune Mutsuhito, 15 ans à peine, a restauré le pouvoir du trône impérial, ouvrant l’ère Meiji, et mettant fin à trois siècles de régence par le shogunat, grâce à l’appui des samouraïs.

Victorieux d’une brève guerre civile, il établit donc à l’été 1868 un sanctuaire, le Shōkonsha de Tokyo, sur cette colline proche de son palais, avant de le rebaptiser en 1879 Yasukuni, « pays en paix », et d’en faire une des principales basiliques de sa nouvelle religion d’État, le shintoïsme. En 1882 lui est adjoint un musée militaire, le premier du Japon, le Yūshūkan, bâti en brique selon les plans d’un architecte italien, un des premiers symboles de la mue de la capitale en cité moderne.

Embarquer dans un bombardier

Rebâtis dans les années 1930, le Yasukuni-jinja et le Yūshūkan offraient les décors tout trouvés pour magnifier, à l’ère des rassemblements géants et des médias de masse, les campagnes invariablement victorieuses du Japon impérial jusqu’en 1941. Comme l’historienne Akiko Takenaka le reconstitue dans sa somme de référence (Yasukuni Shrine. History, Memory, and Japan’s Unending Postwar, 2015, non traduit), s’y met alors en scène « une atmosphère de festival sophistiqué célébrant le militarisme japonais », entre les expositions promettant d’embarquer dans un bombardier ou d’enfiler un masque à gaz pour traverser une salle enfumée par une attaque chimique et les dioramas géants, comme une spectaculaire reconstitution du raid sur Pearl Harbor, en avril 1942. Tandis que les rites funéraires et mémoriels entretenaient l’esprit de Yasukuni, la joie du sacrifice ultime à la guerre. Les soldats, marins et pilotes japonais se saluaient en partant au combat d’un : « Nous nous reverrons au Yasukuni. »

Tout cela a disparu avec la capitulation de 1945. Commandant des forces d’occupation, le général Douglas MacArthur voulait fermer totalement le site. Un jésuite allemand, le père Bruno Bitter, l’en dissuada. Suivant ainsi la sagesse universelle de Tirésias, le devin aveugle de Thèbes qui conseillait la clémence à son ami Créon, régent de la cité, qui voulait interdire à Antigone d’enterrer son frère vaincu : « Un mort n’a pas besoin d’être tué deux fois. » MacArthur imposa cependant la stricte séparation de l’État et de la religion dans la Constitution japonaise, forçant le Yasukuni à devenir une fondation privée.

Le Yūshūkan existe toujours, rénové en 2008. Autant que le sanctuaire lui-même, ce musée est l’objet du scandale. Destinées à exposer les reliques et témoignages intimes des soldats, ses vastes salles d’exposition mettent aussi en avant les innombrables véhicules et équipements suicides employés durant des « opérations spéciales » à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les fameux Mitsubishi A6M Zéro des kamikazes, mais aussi une myriade d’instruments de mort moins connus, scaphandres pour aller se faire exploser sur les barges de débarquement américaines, « torpilles humaines », embarcations suicides… Fascinantes pour les passionnés d’histoire militaire, ces pièces sont synonymes de la folie meurtrière et des souffrances d’une époque, réprouvées aujourd’hui par une majorité de Japonais.

Cent mille tués

La brutalité de la prise de Nankin, en décembre 1937, qui avait choqué le monde, est justifiée dans un cartel qui se termine ainsi : « Les soldats chinois déguisés en habits civils furent sévèrement poursuivis. » Dans les faits, après un siège plus difficile que prévu, une soldatesque japonaise hors de contrôle se déchaîna sur les prisonniers et les civils de la capitale de la République de Chine. Archives, témoins étrangers et photographies attestent de dizaines de milliers d’exécutions et de viols durant des semaines. L’oncle de l’empereur, le prince Asaka, commandait alors les opérations, avec le général Iwane Matsui, qui tentait de rétablir la discipline.

En 1948, le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient estima à plus de 100 000 le nombre de civils et prisonniers chinois tués à Nankin, et prononça contre Matsui une condamnation à mort par pendaison. Le prince Asaka a échappé aux poursuites. Après guerre, la République populaire de Chine a adopté comme vérité officielle le chiffre démesuré de 300 000 civils tués – reprenant un bilan parfois évoqué pour l’ensemble des combats de 1937 et 1938 dans la région du delta du Yangtzé. Jamais le Yūshūkan ne glorifie ce bain de sang… mais il détaille les critiques contre la « justice des vainqueurs » du procès de Tokyo, et rend abondamment hommage au juge indien Radhabinod Pal, qui vota pour l’acquittement des quatorze dirigeants japonais visés par les charges les plus lourdes.

« Je définirais ce type d’histoire comme révisionniste, m’a prévenu Akiko Takenaka. Le narratif du musée est ultraconservateur. Créer ce narratif est une manière d’honorer ceux qui ont été consacrés dans le sanctuaire. » La précédente version du Yūshūkan, héritée de l’après-guerre, était plus partisane encore. Les critiques de certains visiteurs ont forcé à quelques compromis avec la rénovation des années 2000. « Il y a eu de nombreux allers-retours avec des historiens de l’Académie de défense nationale du Japon », précise la professeure Takenaka, enseignante à l’université du Kentucky.

Visites de l’empereur

Le Yūshūkan est la manifestation visible d’une bataille historique qui a pour véritable terrain le monde de l’invisible, contenu dans le Yasukuni. « Après-guerre, une controverse est apparue, mais elle avait d’abord lieu strictement entre Japonais », explique le grand prêtre Otsuka. La « laïcité » exigée par MacArthur laissait le champ libre à la politisation de la « question de Yasukuni ». De rares intellectuels appelaient à la disparition de ce vestige d’un passé honni. Des chrétiens contestaient la divinisation de leurs proches par un temple païen. Cependant, les Premiers ministres japonais et l’empereur Hirohito se rendaient régulièrement au Yasukuni, sans provoquer de condamnations à l’étranger.

Un raccourci historique veut que ce soit un grand prêtre, Matsudaira Nagayoshi, lui-même ancien officier de marine, qui ait mis le feu aux poudres en 1978 : comme ils étaient morts durant la guerre, qui ne prit fin officiellement que par le traité de San Francisco en 1951, le sanctuaire avait ajouté à la liste des kamis les quatorze dirigeants et officiers supérieurs condamnés à mort en 1948 comme « criminels de guerre de classe A » lors des procès de Tokyo. Rétrospectivement, on a attribué à leur consécration au Yasukuni l’arrêt des visites de l’empereur. La réalité est plus complexe. Le geste est passé inaperçu pendant plusieurs années. Et l’empereur avait cessé ses visites avant.

Umio Otsuka remet la chronologie en ordre : « La dernière visite impériale remonte à l’automne 1975 », précise-t-il. Les visites des chefs du gouvernement faisaient débat, l’opposition s’emparant de la séparation de la religion et de l’État pour fustiger une droite accusée d’être nostalgique du Japon impérial. « La veille de la visite impériale de l’automne, reprend Otsuka, les partis d’opposition ont interrogé le gouvernement à la Diète sur le caractère public ou privé de cette visite, ce qui a politisé la question. » C’est ce premier débat national qui semble avoir conduit l’empereur à cesser de se rendre au sanctuaire.

La gêne face à l’intégration des quatorze criminels de guerre a fini de convaincre la Maison impériale de se tenir à carreau, comme en témoignent des archives de son premier cercle. « Hirohito avait tant fait pour redorer son image depuis 1945, il avait bien failli être lui-même jugé par les forces d’occupation, il se devait de rester prudent », explicite quant à elle Akiko Takenaka.

Déflagration de la controverse

Le chemin de l’apaisement n’était pas pour autant perdu. À la demande d’un prêtre shinto, le pape Jean-Paul II avait même donné, en 1980, une messe au Vatican pour prier pour les âmes honorées au Yasukuni, dont les 1 618 Japonais condamnés pour crime de guerre qui y avaient été intégrés au fil du temps. Interrogé, lors d’une visite au Japon, par une écolière chrétienne lui demandant s’il fallait se prosterner quand elle passait devant le sanctuaire shinto, le pontife romain est même réputé avoir acquiescé. Invoquant l’hommage nécessaire à « ceux qui sont morts pour la patrie ».

La déflagration de la controverse à l’échelle mondiale n’est intervenue qu’en 1985. Pour les commémorations du 15 août des quarante ans de la fin de la guerre, le Premier ministre Yasuhiro Nakasone a tenu à se rendre au Yasukuni en sa qualité officielle – alors que ses prédécesseurs le faisaient à titre privé, rhétorique inventée pour paraître respecter la Constitution. Un acte symbolique dénoncé par la gauche comme anticonstitutionnel et contraire à la séparation stricte du religieux et du politique. C’est là que Pékin s’en est saisi. Et a commencé à pointer la présence des condamnés des procès de Tokyo comme le signe d’un retour du Japon au « militarisme ». Cette obsession nouvelle de Pékin pour le Yasukuni trahissait des intrigues entre factions du Parti communiste chinois. Le secrétaire général du PCC, Hu Yaobang, réputé favorable à des réformes politiques, avait cultivé de bonnes relations avec Nakasone. Le réveil de la propagande anti-japonaise devait accélérer sa mise à l’écart, l’année suivante, et le triomphe d’une ligne dure.

Le Yasukuni est ainsi devenu la pomme de discorde, non seulement avec Pékin, mais aussi plus tard avec Séoul. Jun’ichirō Koizumi dans les années 2000 puis Shinzo Abe dans les années 2010 en ont fait les frais. Qu’importe les nuances, les gestes de repentance comme l’ouverture d’un second temple en mémoire de toutes les victimes des guerres d’Asie-Pacifique – dans lequel s’était prosterné aussi Shinzo Abe en 2013, sans parvenir à éviter la polémique. Même les officiels étrangers évitent désormais de s’y montrer. Depuis sa nomination, plusieurs diplomates occidentaux n’ont pas répondu aux invitations d’Umio Otsuka. Des Français s’y risquent, très discrètement, tandis qu’Américains et Britanniques n’y viennent jamais. La révélation d’une visite confidentielle de l’ambassadeur ukrainien Sergiy Korsunsky, en 2024, a déclenché une petite tempête diplomatique avec la Chine.

Transposition

Aujourd’hui, Pékin dégaine contre Takaichi les mêmes salves que contre Nakasone : le spectre d’une « remilitarisation » du Japon avec la hausse du budget de défense, le retour d’une dictature avec le renforcement du contre-espionnage, l’épouvantail des criminels de guerre du Yasukuni-jinja… Umio Otsuka s’en désole, préfère faire profil bas et ne pas se mêler de politique. Mais il tient à lever certains malentendus. Comme l’explique la chercheuse Akiko Takenaka dans son livre, une bonne partie de ceux-ci viennent d’une question de vocabulaire, de traduction, et de transposition de concepts occidentaux, et chrétiens, à la spiritualité japonaise. Pour ses avocats, le Yasukuni a pour vocation de « porter le deuil » des soldats – tsuito en japonais. Pour ses détracteurs, il sert à les « honorer » – kensho en japonais.

Il n’y a pas de paradis ou d’enfer dans le shinto.

Umio Otsuka, le grand prêtre de Yasukuni

Umio Otsuka ajoute à cette distinction une subtilité spirituelle : « Notre rôle est d’aider à la transition des défunts entre leur qualité d’être humain et celle de kami. Quand ils sont encore humains, il faut les consoler, mais quand ils sont devenus des divinités, ils peuvent être vénérés. » Une vénération qui fait abstraction de leur vie terrestre. Contrairement aux religions occidentales, le shintoïsme ne repose pas sur une vision morale de l’au-delà. « Il n’y a pas de concept de paradis ou d’enfer dans le shinto, ajoute le prêtre. Tout le monde meurt, mais l’âme est immortelle. Le méritant de son vivant devient un kami. Dans le cas du sanctuaire Yasukuni, les âmes des militaires et des civils morts au combat, mobilisés par l’État, sont vénérées comme des kamis ayant contribué à la nation, sans distinction de sexe, de rang, de statut ou de mérite. »

Contre la caricature d’un temple militariste, Umio Otsuka promeut une autre vision de son sanctuaire : celle d’un mémorial pour la paix, qui a vocation à « recueillir les aspirations » des soldats morts pour le Japon, « à les transmettre aux générations suivantes et à prier pour que celles-ci vivent en paix », plaide-t-il. Il travaille à adapter son temple à un public qui a changé. Les vétérans et les familles de l’après-guerre ont laissé la place à de jeunes générations et des touristes qui n’ont jamais connu le dernier conflit mondial. Le prêtre réfléchit à haute voix à une nouvelle rénovation du musée Yūshūkan, et vient de lancer, dans les derniers jours de 2025, une refonte du bâtiment attenant au Yasukuni, pour ouvrir davantage le sanctuaire au public. « Le Yūshūkan est un lieu où sont exposés les objets personnels laissés par les divinités consacrées, afin de se souvenir, grâce à eux, de leurs vertus. Il n’a pas pour vocation d’être un musée d’histoire », esquisse-t-il.

D’ici là, il faudra traverser les tempêtes politiques que risquent de susciter les visites de Sanae Takaichi et de ses successeurs. La Première ministre s’est montrée prudente à ses débuts. Bien conseillée, elle ne s’est pas risquée à une apparition durant les festivités d’automne de 2025, qui tombaient pile entre sa victoire électorale et sa nomination. « Elle pourrait essayer de créer un contexte dans lequel une telle visite serait acceptable, prédit Akiko Takenaka. Elle est consciente des implications politiques. » D’autant plus aiguës désormais que la Chine est épaulée par la Russie dans ses passes d’armes diplomatiques. Dans un communiqué joint, émis lors du défilé militaire du 9 mai à Moscou commémorant les quatre-vingts ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, les deux pays ont lancé un avertissement au Japon, l’appelant à « faire preuve de prudence dans ses paroles et ses actes sur des questions historiques telles que le sanctuaire Yasukuni, et rompre définitivement tout lien avec le militarisme ».

Ces intimidations conjointes sont désormais systématiques. Cela n’a pas échappé à Umio Otsuka. Il regrette sobrement que « le recueillement et l’hommage rendus aux héros qui ont donné leur vie pour la nation » ne se fassent pas dans la « sérénité ». Il a quitté l’uniforme pour se retrouver sur ce champ de bataille d’une guerre cognitive. C’est sa « tragédie », constate-t-il stoïquement, lui qui croyait prendre sa retraite des affaires du monde dans celui des morts.

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