Marie Dosé, l’avocate et les ogres de l’époque (1/2) : Du djihad à #MeToo

Écrit par Clément Fayol Illustré par Agnès Ricart
22 juin 2026
l'avocate Marie Dosé devant une forêt de micros
Première partie de notre enquête sur l’ascension vertigineuse d’une prodige des prétoires. Où l’on se penche sur sa relation amour-haine avec les journalistes. Et sur son dévorant dévouement pour ses affaires – et ses clients. Jusqu’à une petite clé USB rose…
17 minutes de lecture

Marie Dosé est à bout de forces. Voilà des heures qu’elle bataille face aux questions du juge d’instruction. L’avocate a un quart de siècle de barreau derrière elle. Des clients, elle en a préparé des dizaines à cette épreuve. Mais là, c’est elle qui doit se défendre : « Je ne pouvais pas, moi, deviner une quelconque violence dans des rapports amoureux qu’on m’assurait formidables », dit-elle au sujet des faits reprochés à son client, le comédien Philippe Caubère, mis en examen en 2024 pour « viols », « agressions sexuelles » et « corruption de mineur », et fin 2025 pour « proxénétisme ».

En ce début du mois d’avril 2026, dans ce petit bureau du palais de justice de Créteil, Marie Dosé n’a pas revêtu sa robe. Elle est mise en examen, aux côtés du célèbre homme de théâtre, pour « soustraction ou altération » de preuves. Le soupçon repose sur un mail de 2021, révélé par Le Monde, dans lequel elle écrit avoir « pris la décision de planquer » l’ordinateur de son client. Quels secrets inavouables pouvaient contenir ce MacBook gris ? Pourquoi l’avocate aurait-elle risqué son illustre carrière en conseillant de le faire disparaître ?

« Humiliation »

Fidèle à elle-même – dure, combative, peu impressionnée par les magistrats –, Marie Dosé nie en bloc : « Je n’ai jamais eu entre les mains, touché ou déplacé cet ordinateur. Il n’a jamais été dans mon cabinet. » Quelques mois plus tôt, Le Monde avait révélé quasiment en temps réel la perquisition de son domicile et son placement en garde à vue. Toute sa profession, ou presque, s’était rangée derrière elle, indignée devant l’« humiliation » de la garde à vue, « instrument d’intimidation » infligé à la pénaliste, comme l’avait formulé la Conférence des avocats du barreau de Paris dans un communiqué particulièrement virulent.

Dans un coin de la pièce, Agathe Pujol, 32 ans, est là. Ce jour de printemps, les deux femmes ont été convoquées pour une confrontation. Trois ans plus tôt, cette jeune comédienne avait déposé une petite clé USB rose sur le bureau de la brigade des mineurs à Créteil. Déclenchant la lente mécanique qui pourrait bien causer la chute d’une des avocates les plus influentes de Paris.

Le jeu de la pression et des médias

En deux décennies, Marie Dosé, 52 ans, s’est installée tout en haut de l’aristocratie des avocats engagés. De ceux qui plaident dans les grandes affaires qui définissent l’époque, longtemps aux côtés d’activistes écologistes et anticorruption. De ceux, aussi, qui osent défendre ces justiciables que la société réprouve, des « revenants » du djihad aux ogres du mouvement #MeToo.

À chaque fois, elle revendique la rigueur et la raideur aveugle du droit, bouclier face aux indignations passagères et aux émotions vengeresses. Et fait preuve d’un zèle rare, même chez les plus endurcis des pénalistes, quand il s’agit de porter les batailles de prétoire sur la place publique, de les transformer en concepts et en signes des temps. Jusqu’à ne plus se satisfaire de petites victoires judiciaires et de simples relaxes, à jouer la contre-attaque, mettre la pression à ceux qui l’ont défiée et s’assurer de la diffusion médiatique de ses combats. Au risque, engagée corps et âme dans les luttes de ses clients, de s’y brûler.

Pour retracer cette trajectoire, je l’ai longuement rencontrée et, durant des semaines, j’ai parlé à ceux qui composent son univers : de ses clients à ses adversaires dans le prétoire, jusqu’aux journalistes si dépendants de ses confidences. Sans oublier, évidemment, les présumées victimes de ces affaires.

Un roc dans la tempête

Un mois après la confrontation au tribunal de Créteil, la revoilà dans sa robe d’avocate, au premier rang d’une salle de l’ancien palais de justice de Paris. Son mètre soixante dressé devant le pupitre de la défense, pour une cour d’assises spéciale. Sur l’ordinateur ouvert de la pénaliste, on distingue de gros gribouillis rouges sur les PDF de procédure, indiquant les passages qu’elle utilisera pour les débats. Elle est collée à la vitre de plexiglas qui la sépare d’une femme trentenaire poursuivie pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Cette mère de famille, convertie à l’islam, est une « revenante », comme on appelle ces Français partis rejoindre le « califat » djihadiste de l’État islamique (Daech) dans le chaos de la guerre civile syrienne, au mitan des années 2010.

Marie Dosé malmène un psychiatre brestois qui croit avoir décelé une tendance à la « dissimulation » chez sa cliente. L’expertise à charge est comme éclipsée quand l’avocate reprend la main, sans un éclat de voix, en faisant témoigner une amie d’enfance de l’accusée. Dans cette audience ultra-normée, engourdie par la froideur du rituel judiciaire, Marie Dosé parvient à créer un moment d’humanité entre les deux femmes communiant soudain dans les larmes, et même une embrassade, devant l’avocat général qui ne parvient pas à contrer ce moment. Son talent est indéniable. Le procès devait durer deux jours, il va s’étaler sur trois en raison de sa ténacité. Si certains l’imaginent abattue par ses tourments judiciaires, elle n’a rien perdu de sa superbe. Sa frêle silhouette d’oiseau aux grands yeux ronds ne dit rien de ce qu’elle est pour ses clients : un roc, la dernière chose à laquelle s’accrocher dans la tempête.

N’aime pas les portraits

C’est le premier rôle d’un avocat. Dans son cabinet, il ramasse des personnes brisées ou acculées – plaignants ou mis en cause – qui attendent un discours rassurant, tantôt bagarreur, tantôt protecteur. La grammaire judiciaire est obscure pour la plupart des clients, contraints de remettre leur sort entre les mains de leur conseil. À deux pas de la prestigieuse salle des ventes Drouot, le cabinet de Marie Dosé est propice à la confidence. Elle règne sur les lieux, n’a pas d’associé, et ses collaborateurs sont jeunes. Dans son bureau, il y a une belle table d’écriture au cuir tanné, une petite bibliothèque parsemée de cadres photo, des fenêtres en bois qui laissent entrer la lumière d’une paisible cour intérieure. Un cocon qui tient plus du cabinet de thérapeute que des bureaux tape-à-l’œil des avocats d’affaires.

Un mois et vingt mails ont été nécessaires pour décrocher une heure trente face à elle dans son antre feutré. Elle dit qu’elle n’aime pas les portraits, mais elle a encadré au mur le premier que Libération lui a consacré, dix ans plus tôt. « C’était le moment où je m’inquiétais des lois liberticides promulguées durant l’état d’urgence [au lendemain des attentats de Paris de novembre 2015, ndlr] », explique-t-elle. Elle disait à l’époque avoir « un vrai problème avec la “pipolisation” de [son] métier, parce qu’on n’est rien d’autre que la voix de son client ». Elle est pourtant devenue l’une des rares femmes en robe noire dont la notoriété est comparable à celle d’un Éric Dupond-Moretti avant qu’il bifurque en politique. Une des rares à avoir sa page Wikipédia, à être invitée régulière des matinales radio ou des émissions de débats. La semaine avant notre rencontre, elle dissertait littérature dans La Grande Librairie sur France 5 avec la romancière Katherine Pancol.

Il ne fait pas très froid, mais elle s’est enveloppée d’un long manteau gris. L’air est chargé d’effluves de papier d’Arménie. « Alors, qu’est-ce que vous voulez ? lance-t-elle d’emblée, une pointe de nervosité sous le débit tranquille. Je ne répondrai à aucune question sur l’enquête en cours – je crois que vous avez lu mon communiqué. » Un texte publié à sa sortie de garde à vue, où, d’emblée, elle annonçait autant que dénonçait l’inévitabilité de sa mise en examen, sous l’angle d’une dérive généralisée : « En justice comme en société, l’avocat n’a jamais été autant considéré comme le complice de ses clients. Et c’est bien pire encore quand le justiciable est accusé de violences sexuelles et que l’affaire attire les médias. » Ces mêmes médias à qui, pourtant, elle doit tant.

Je me sens de gauche, et la gauche restera ma famille politique.

L’avocate Marie Dosé

Sur le site web de son cabinet sont listés les articles qui lui ont été consacrés au fil de sa carrière. Une machine à remonter le temps jusqu’au tout début des années 2000. Fille d’un instituteur lorrain devenu député socialiste, Marie Dosé débarque à Paris. Elle a 25 ans. Son père, François Dosé, est arrivé à l’Assemblée nationale quelques années plus tôt, dans les wagons de la « gauche plurielle » de Lionel Jospin après la dissolution de 1997. Elle est issue d’une fratrie de trois, une sœur jumelle et un frère. Elle entame alors sans passion des études de droit pour rebondir après que ses rêves de pianiste furent brisés par une maladie des mains.

Finalement, ce sera une vie d’avocate. Talentueuse, acharnée dans le travail, elle monte son cabinet avant ses 30 ans. Son nom affleure au détour d’articles dans la rubrique faits divers, à l’instar de cette affaire où elle obtient la condamnation d’un gardien de prison pour violences. Déjà, elle est cette avocate indignée qui ne se contente pas de défendre un client, mais dénonce un système – le monde carcéral, en l’occurrence. Elle rejoint divers collectifs et associations qui donnent de la voix face aux réformes pénales ou qui s’engagent dans la défense des droits humains. « J’ai commencé avec feu Henri Leclerc, avocat et président de la Ligue des droits de l’homme, que j’admirais beaucoup, puis avec SOS Drogue International, une formidable association » – devenue depuis le Groupe SOS, mastodonte de l’entrepreneuriat social fondé par Jean-Marc Borello, un proche d’Emmanuel Macron. Elle tient à le redire en face durant notre entretien : « Je suis de gauche. Enfin, je me sens de gauche, et la gauche restera ma famille politique. »

Cheb Mami et Robert Boulin

Sa première grosse affaire, c’est Cheb Mami, le chanteur algérien accusé d’avoir commandité une tentative d’avortement forcé sur son ex-compagne. Mais dans ce dossier, elle ferraille pour la victime, à rebours de ses futurs combats post-#MeToo. L’affaire, sordide, est énorme et la catapulte sur le devant de la scène jusqu’au procès, en 2009, où la star du raï est condamnée à cinq ans de prison.

Ensuite, les beaux dossiers s’empilent. L’attentat de Karachi, l’énigme sans fin de la mort du ministre Robert Boulin, la disparition du vol MH370 de Malaysia Airlines, le Comité invisible de Tarnac… Elle impose son style, sa petite musique proche de la défense de rupture – consistant à contester la légitimité du procès –, mais sur un mode mezza voce. « J’ai débuté dans un milieu d’hommes exclusivement, se souvient-elle. Ils jouaient sur leur force – physique et vocale –, que nous n’avions pas. Il a donc fallu poser d’autres codes, d’autres façons d’être à l’audience. »

C’est moi qui étais là le premier jour de l’affaire libyenne de Nicolas Sarkozy. Quand le dossier s’est construit, j’y étais.

L’avocate Marie Dosé

Elle se distingue par une capacité incroyable à digérer des dossiers tentaculaires, notamment aux côtés de son aîné William Bourdon, avocat fondateur de Sherpa, association spécialisée dans la lutte contre la corruption. La voilà courtisée par les journalistes, au cœur de véritables affaires d’État. « C’est moi, avec Sherpa, qui ai déposé plainte dans l’affaire de financement du terrorisme en Syrie par Lafarge. » C’est elle qui accueille les salariés du cimentier dans son bureau, puis renforce leur récit en mobilisant des journalistes sur place et des experts en géopolitique. « C’est moi qui étais là le premier jour de l’affaire libyenne de Nicolas Sarkozy, et je suis restée l’avocate [de Sherpa] pendant deux ans, s’enflamme-t-elle en déroulant ses faits d’armes. Quand le dossier s’est construit, j’y étais. »

Les ONG s’arrachent son profil de cogneuse – à l’instar de Greenpeace, qui l’a lâchée au lendemain de sa garde à vue. « Dès qu’on avait un problème, on l’appelait, se souvient Laura Monnier, ancienne responsable juridique de l’association écologiste. Avant, la stratégie [juridique] était de ne pas assumer les actions activistes. Avec elle, ça a changé : elle plaidait de tout son cœur. »

Frontière poreuse

Marie Dosé est un phénomène, une tornade, une écorchée vive, tous nos interlocuteurs s’accordent là-dessus. Elle ne prend pas de vacances, travaille jour et nuit, s’intéresse peu à l’argent, n’a pas le permis, quadrille Paris en Uber, obsédée par les évaluations que lui laissent les chauffeurs. La frontière entre ses vies, professionnelles et personnelles, est poreuse, amis et clients deviennent interchangeables, bien qu’elle s’en défende. Dans un portrait laudateur, tiré de L’Avocate était une femme (recueil d’entretiens publié en 2021), on lit que « la proximité de certains avocats avec leurs clients la met mal à l’aise ». Ou encore, dans sa voix, que « les confrères qui, au palais, les tutoient et les infantilisent me gênent. Je ne supporte pas cette espèce de copinage ».

Pourtant, elle est la première à en abuser, comme le montrent les longues correspondances, sur un registre très intime, que j’ai pu consulter. À ses clientes, elle peut proposer les clés de sa maison normande pour se mettre au vert. À d’autres, elle donne rendez-vous dans son petit appartement de Saint-Germain-des-Prés, où brillent ses talents de cuisinière. Tout le monde le dit : personne ne s’implique comme elle.

La justice est lente. Et cette lenteur a ses effets : pendant parfois une décennie, l’avocate se retrouve au cœur d’interminables feuilletons médiatico-judiciaires qui, à force, font naître des complicités aussi étroites qu’inattendues. Avec ses clients, évidemment, mais aussi avec un impressionnant réseau de journalistes – et ce sont eux, précisément, qui racontent le mieux la méthode Dosé, loin des prétoires.

Si on ne publie pas ce qu’elle attend, elle te fait comprendre qu’elle peut couper les accès. C’est malheureux, mais j’ai encore besoin d’elle.

Un journaliste, à propos de Marie Dosé

Messages, mails, notes vocales à l’appui, ils sont nombreux à témoigner de ce compagnonnage parfois fructueux, souvent ombrageux, jamais équilibré. C’est elle qui distribue les infos (une plainte explosive, l’accès à une source rare…) permettant de sortir un scoop, débloquant des témoignages exclusifs, rendant possibles de grands reportages qui viendront rafler les prix les plus prestigieux. « Je suis avocate, pas communicante », balaye celle qui a pourtant organisé tant de conférences de presse. Mais, pour les journalistes, la relation de dépendance est difficile à tenir sur la durée. « Il y a toujours, dans ces relations, une part d’instrumentalisation, et c’est à nous de garder la bonne distance, confie un reporter. Mais avec elle, c’est intense. » Un autre parle de « chantage affectif ». Le premier a coupé les ponts, pas le second. « Si on ne publie pas ce qu’elle attend, elle te fait comprendre qu’elle peut couper les accès. C’est malheureux, mais j’ai encore besoin d’elle. »

Marie Dosé s’en défend, mais l’avocate veille jalousement à son image, mêlant ses combats et sa promotion personnelle, passant de l’amour à la haine, des « bises » aux jurons, dès qu’elle sent qu’elle perd le contrôle. Elle peut faire pression pour qu’un anecdotique cliché d’elle paru dans Corse Matin soit changé à son goût, sous prétexte que « cette putain de photo est partout sur internet », comme elle le textote à la rédactrice de l’article. Ou écrire à un réalisateur, après la diffusion d’un documentaire sur les enfants de djihadistes croupissant dans les « centres de déradicalisation » du Kurdistan syrien, dont elle a facilité certains accès : « Purée, mais c’est quoi ce reportage ? Je n’aurais pas dû te faire confiance… C’est dégueulasse. L’Élysée n’attendait que ça pour les laisser crever. »

« Ma vie aurait pu être détruite »

L’effondrement du califat autoproclamé de Daech a ouvert une nouvelle page dans la carrière de l’avocate. La défense des enfants des djihadistes français arrêtés et détenus par les autorités locales devient sa cause la plus célèbre. Dans les matinales des grandes radios, à longueur de tribunes, elle se positionne en lanceuse d’alerte, vigie face à la tentation de laisser dépérir ces femmes et enfants dans les camps et geôles de la Syrie et de l’Irak, et appelle à rapatrier et juger les djihadistes en France pour leur éviter des « procès notoirement inéquitables » sur place. « Ils sont Français, ils sont notre échec. […] J’ai l’impression de défendre nos valeurs contre l’obscurantisme », argumente-t-elle au micro de RMC fin 2017, fustigeant la volonté d’Emmanuel Macron de procéder au cas par cas. Au fil des ans, elle se démène, multiplie les demandes de rapatriement et obtient, au sein d’un collectif d’avocats, la condamnation de la France devant la Cour européenne des droits de l’homme en septembre 2022.

Dosé s’est faite experte de la zone et s’y met volontiers en scène, marchant dans ces camps de détention des familles de djihadistes, insalubres et terrifiants, tout en commettant parfois des impairs de débutante. Comme cette fois où elle assure aux autorités kurdes en France et en Syrie que des grands-parents d’enfants qui l’accompagnent sont des juristes membres de sa délégation. Une « couverture » trahie par les embrassades qu’ils ne purent retenir à la vue de leurs petits-enfants. Causant ainsi la convocation de son fixeur par les services de renseignements kurdes pour un interrogatoire musclé. « Ma vie aurait pu être détruite », s’inquiétait dans un message audio ce dernier, menacé de perdre ses accréditations, auprès d’une consœur.

Quand j’aborde ce dossier emblématique des « revenants » du djihadisme lors de notre rencontre, elle refuse d’endosser le rôle de la pasionaria. « Ce n’est pas mon combat, c’est celui des personnes que je représente. Je suis la voix des gens qui me désignent, donc celle des grands-parents et des femmes qui m’ont saisie », insiste-t-elle, entre fausse humilité et mise à distance.

Dans la haute société germanopratine

La cause, c’est pourtant elle qui la porte depuis des années, certains journalistes raillant même son côté madone « full orientaliste » sur place, « à poser pour la photo entourée d’une nuée d’enfants » dans les lugubres camps. Les mêmes notent que, lorsqu’elle n’est pas mise en valeur dans ces récits épiques, elle le prend mal. Il y a quelques mois, elle a envoyé à une journaliste un de ces longs mails nocturnes et bilieux dont sont familiers ceux qui l’ont fréquentée. Son tort ? Avoir publié, sous forme d’une bande dessinée, l’histoire d’une de ses clientes, une revenante de Syrie, sans que Marie Dosé n’apparaisse dans aucune des cases. Elle se dit « blessée » : « J’ai l’habitude que celles et ceux que je défends réécrivent l’histoire de leur défense, et c’est tant mieux. Mais c’est toujours douloureux. » Et l’avocate de regretter auprès de la reporter de ne pas avoir été consultée pour les « éléments de langage à développer » pour ne pas « énerver le PNAT », le parquet antiterroriste.

Sa stature d’avocate médiatique et courageuse, écartelée entre Paris et Raqqa, un brin fantasque avec sa passion pour l’accordéon et les perruches, en a fait quelqu’un dans le microcosme de Saint-Germain-des-Prés, fasciné par cette pile électrique pour qui rien ne semble indéfendable. Mondaine sur le tard, bien que mariée à un écrivain, Marc Villemain, qui fut la plume de Dominique Strauss-Kahn et de François Hollande, son cercle amical évolue. Aux reporters de guerre à chèche et aux idéalistes tenaces des ONG anticorruption s’ajoutent d’influentes personnalités des médias qui, à des degrés divers, défendent ses intérêts.

Plusieurs invités aux anniversaires ou soirées de l’avocate racontent son entrée dans la haute société germanopratine ces dix dernières années. Outre la productrice engagée Fabienne Servan-Schreiber – dont le film Daech, les enfants fantômes met abondamment à l’image l’avocate – et la romancière Marie Desplechin, Marie Dosé noue une relation forte avec l’humoriste Sophia Aram à partir de 2020, ou encore avec Guillaume Erner, le matinalier de France Culture, qui l’a invitée plusieurs fois sans mentionner leur proximité. Paradoxalement, celle qui a défendu tant d’années des islamistes radicalisés devient une figure de cette gauche des beaux quartiers, héritière du vieux socialisme, animée par une laïcité intransigeante et obsédée par la prétendue dérive « wokiste » de son camp. Au risque que sa vie de pénaliste percute ses fidélités mondaines.

Une ligne de défense inflexible

24 mars 2024 : ce jour-là, Céline Martelet s’en souviendra toute sa vie. Le téléphone de la reporter, dont Marie Dosé fut l’avocate et l’amie, n’arrête pas de vibrer. « Comme dans un film, des notifications dans tous les sens, raconte la spécialiste du Moyen-Orient. Je clique sur un lien, je vois Philippe Val [ex-patron de Charlie Hebdo et de France Inter] dans sa chronique sur Europe 1 lancer une charge contre moi d’une violence inouïe et, en parallèle, je reçois des centaines de menaces de mort. » Quelques jours plus tôt, Céline Martelet et sa consœur Édith Bouvier, défendues par Marie Dosé, ont été condamnées pour « financement du terrorisme » par le tribunal correctionnel de Paris. Leur était reproché d’avoir notamment aidé, en 2017, une mère de famille à transférer 350 euros à sa fille partie rejoindre l’État islamique en Syrie, la jeune femme se disant alors en danger de mort, affamée par le siège de Raqqa. « Je reconnais avoir commis une erreur – une erreur qui m’a coûté très cher », regrette aujourd’hui Céline Martelet, qui a expliqué à la barre « être sortie du cadre de son métier » pour « sauver des vies », notamment celles d’enfants.

Durant les longues années de procédure, la journaliste assure que l’avocate leur avait imposé une ligne de défense inflexible, refusant toute reconnaissance de leur part, même partielle, d’une quelconque faute. Résultat sans appel et désastreux : douze mois de prison avec sursis, un CV balafré. « Elle nous a conduites dans le mur par entêtement, regrette Céline Martelet. Quand j’ai changé d’avocat, j’ai découvert qu’il pouvait y avoir une relation bien moins verticale et autoritaire, mais aussi qu’on aurait dû dire la vérité : on a fait une connerie pour des raisons humanitaires, mais ça ne fait pas de nous des financeuses de terrorisme. » Un ressentiment que ne partage pas Édith Bouvier, l’autre journaliste condamnée : « Marie Dosé m’a sauvée, elle croit dans ses causes et elle s’implique, c’est sa manière d’être. »

Sophia Aram et la collecte de fonds

Dans les jours qui suivent la chronique de Philippe Val, des journalistes contactent l’avocate. Ils ont appris que, pendant les débats du procès Martelet-Bouvier, a été mentionnée une autre affaire de transfert d’argent à un mouvement combattant en Syrie, datant de 2015, dans le cadre du rapatriement rocambolesque d’une jeune Française partie rejoindre Daech. Une opération à laquelle auraient participé, en lançant une collecte de fonds, plusieurs intimes de Dosé, dont Sophia Aram, ainsi que Felix Legrand, chercheur spécialisé sur la zone, et accessoirement fils de l’éditorialiste Thomas Legrand. Il s’agirait cette fois – d’après le récit de la djihadiste repentie – d’un versement bien plus conséquent à hauteur de 30 000 euros, destiné à une milice en Syrie. Loin des 300 euros transmis par une mère à sa fille qui ont coûté leur réputation à Céline Martelet et Édith Bouvier.

L’épisode est raconté, de façon romancée et en masquant l’identité des protagonistes, dans un livre sorti en 2016, qui a inspiré le film Exfiltrés, en salles trois ans plus tard. Tout ce temps-là, jamais les noms des célèbres bienfaiteurs de cette « revenante » n’ont surgi dans le débat public. Persuadée que Céline Martelet est celle qui a attiré l’attention des journalistes « qui la font chier avec ça », Marie Dosé s’agace : « Je ne veux plus qu’on parle de cette histoire… lui écrit-elle. Imagine que ce récit donne lieu à une enquête préliminaire qui serait immédiatement classée sans suite. Parce que c’est ce qui va se passer. » Et d’assurer que l’opération du livre était validée par le Quai d’Orsay et le ministère de l’intérieur, contrairement à celle des deux journalistes. Plus tard, elle se fait plus menaçante après que son amie Sophia Aram est contactée par des journalistes : « Si un papier sort mettant en cause Sophia et les autres en indiquant que cette affaire a été révélée par votre défense au procès, je ne pourrai plus vous défendre. Déontologiquement, c’est injouable… »

Éteindre l’incendie

Habile, l’avocate est parvenue à éteindre l’incendie, se démenant pour convaincre les journalistes sur le coup d’abandonner cette piste. Aucun article n’est jamais sorti sur cette affaire. Sophia Aram n’a pas répondu à nos questions et Felix Legrand nie en bloc, jurant « n’avoir entendu parler de cette histoire [que] de loin ». Marie Dosé, elle, assure qu’elle a toujours agi dans l’intérêt de ses clientes : « Chaque fois que cette malheureuse comparaison a été avancée pour dénoncer l’injustice faite à Céline Martelet et Édith Bouvier – injustice que je n’ai cessé de combattre et qui continue de me heurter profondément –, j’ai toujours soutenu qu’elle reposait sur une analyse erronée et que, loin de servir l’intérêt de mes clientes, elle ne pouvait que les desservir. » Céline Martelet a définitivement rompu avec son avocate. Avec Édith Bouvier, elle s’est désistée de son appel, rendant sa condamnation définitive.

7 octobre 2025. Jour de perquisition. Un an et demi après une première fouille infructueuse, les enquêteurs reviennent avec un chien renifleur dans le mas provençal de Philippe Caubère, à deux pas de l’étang de Berre dans les Bouches-du-Rhône. L’animal rôde, puis s’arrête devant une table en bois ronde. À l’intérieur, dissimulé dans une trappe, un MacBook gris. Enfin. Après vérification rapide, cela ne fait aucun doute : c’est celui que les enquêteurs cherchaient depuis la découverte du mail de Marie Dosé. Ce mail retrouvé dans la petite clé USB rose…

À suivre

Découvrez le deuxième volet de notre enquête sur Marie Dosé : Le poison de l’affaire Caubère. À paraître mercredi 24 juin.

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