Marie Dosé, l’avocate et les ogres de l’époque (2/2) : Le poison de l’affaire Caubère

Écrit par Clément Fayol Illustré par Agnès Ricart
24 juin 2026
l'avocate Marie Dosé dans une salle de tribunal
Deuxième partie de notre enquête sur l’ascension vertigineuse d’une prodige des prétoires. Qui pensait avoir sauvé du scandale #MeToo un monstre sacré du théâtre. Avant d’être mise en examen à ses côtés pour un MacBook disparu, puis retrouvé.
21 minutes de lecture

À lire, la première partie de notre enquête sur Marie Dosé : Du djihad à #MeToo.

Philippe Caubère est le premier grand dossier #MeToo en France. Lancé aux États-Unis comme un cri de solidarité et de sororité (« moi aussi »), le mouvement de libération de la parole des femmes face aux violences sexistes et sexuelles (VSS) n’a alors même pas un an. Le scandale Weinstein, qui éclate en 2017, est dans toutes les têtes. Mais en France, l’affaire Caubère est d’abord un fiasco judiciaire. Pour Marie Dosé, un fait d’armes, qui trône dans l’onglet « procès et affaires » de son site web, sa salle des trophées.

En 2018, le comédien aux trois Molières, connu du grand public pour avoir incarné Jean-Baptiste Poquelin dans le film d’Ariane Mnouchkine ou le père de Marcel Pagnol dans La Gloire de mon père, est accusé de viol par une comédienne et dramaturge plus jeune et moins connue que lui, devenue militante féministe et antispéciste. Solveig Halloin, 44 ans à ce moment-là, parle à visage découvert – c’est rarissime. Le tonitruant Caubère, de vingt-quatre ans son aîné, est, lui, un libertin revendiqué, flamboyant défenseur de la prostitution et de la corrida, brandissant contre vents et marées sa liberté soixante-huitarde face à une société qui serait devenue puritaine.

Les faits dénoncés remontent à 2010. L’acteur reconnaît des relations sexuelles, mais nie toute contrainte, parle d’une relation « fleur bleue ». Pour sa défense, il jette d’abord son dévolu sur Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo, mais ce dernier décline. C’est un journaliste – évidemment – qui lui conseille alors d’appeler Marie Dosé.

« Il faut l’interner »

Nous sommes au printemps 2018. À l’époque, l’avocate a encore son cabinet rue du Louvre, les « revenants » du djihad l’occupent beaucoup. Elle prend le dossier en main. Applique sa méthode, féroce, sans compromis. Philippe Caubère l’écoute. C’est même le client idéal. Habitué de la joute cathodique – en 2011, il avait fait la tournée des plateaux pour s’indigner avec verve de la pénalisation des clients de prostituées dont il se revendiquait fièrement –, il panique devant l’emballement médiatique. Rapidement, Caubère et Dosé se tutoient, s’écrivent à toute heure du jour et de la nuit, échangent leurs états d’âme. Sur le fond du dossier, l’avocate joue « parole contre parole ». En face aussi, croit-elle, elle a trouvé la plaignante idéale. La personnalité de Solveig Halloin, volcanique militante, fait régulièrement parler d’elle. Une aubaine : « Il faut l’interner. Excellent pour nous… Quelle haine sur son visage », écrit-elle à son client, en septembre 2018 après un passage télévisuel de l’activiste. Interrogée par la police, Halloin affirme ne pas être la seule victime de l’acteur et assure, déjà, qu’un ordinateur contient les preuves de sévices ou de pratiques sexuelles violentes du comédien sur d’autres femmes.

L’affaire est pourtant classée sans suite un an plus tard. Dès lors, le duo Dosé-Caubère triomphe. Pas question de faire profil bas : le désistement judiciaire devient une victoire idéologique sur les supposées « dérives » du féminisme contemporain, de son prétendu puritanisme. Si prompte à dénoncer le « pilori médiatique », Marie Dosé mobilise ses relais dans la presse et organise la contre-offensive.

Sans difficulté, l’avis de classement tourne dans toutes les mains. La petite musique du duo se diffuse sur les ondes et dans les colonnes des journaux. Philippe Caubère multiplie portraits et interviews, de L’Obs au Point, jouant le grand rescapé de la prétendue folie misandre de l’époque – notons que nombre de ces articles, aujourd’hui, ont perdu la signature de leurs auteurs quand ils sont encore en ligne. L’avocate n’hésite pas à enfoncer le clou en chargeant Solveig Halloin : « Il y a des milliers de raisons pour porter plainte. Exister médiatiquement, d’abord. Et puis Philippe Caubère représente tout ce qu’elle déteste : la défense de la tauromachie, de la prostitution. »

L’une des plus grandes avocates actuelles sur la place de Paris. Des plus retorses et des plus fortes.

Le comédien Philippe Caubère, à propos de Marie Dosé

Autour de lui, le comédien ne tarit pas d’éloges sur celle qui l’a sauvé, judiciairement et médiatiquement. Il répète que c’est elle qui l’a convaincu de prendre la parole publiquement. De rectifier, de laver son nom face aux « fausses accusations ». Dosé va plus loin : elle retourne la foudre judiciaire contre la comédienne, promet de la poursuivre en dénonciation calomnieuse, et obtient finalement une condamnation pour diffamation. Des années plus tard, dans Libération, Solveig Halloin parlera de cette période comme celle d’une « persécution ». En privé, notamment dans un texto, Caubère vante « l’une des plus grandes avocates actuelles sur la place de Paris. Des plus retorses et des plus fortes ». Il se murmure dans les milieux du théâtre et du cinéma qu’une avocate a trouvé le moyen de sauver les hommes dans la tourmente du cyclone #MeToo.

Les années suivantes, Marie Dosé défend le dirigeant des Verts Julien Bayou – on y reviendra –, puis Frédéric Beigbeder, accusé de viol en 2023 dans une affaire vite classée. Tout comme « Reda », ce sans-abri algérien que l’écrivain Édouard Louis accusait de viol dans son Histoire de la violence (2016) et dont elle obtient la relaxe. À chaque fois, elle leur évite une condamnation, malgré une médiatisation intense. Elle mouille le maillot comme personne, et ça marche. Pour le moment du moins.

Rêve de Cannes

En 2022, elle passe plusieurs mois aux côtés d’une étoile montante du cinéma, l’acteur et réalisateur Samuel Theis. Sa science du prétoire s’allie enfin à ses aspirations artistiques. La pénaliste l’assiste dans l’écriture de son film Je le jure. Un huis clos conçu pour exposer les rouages cruels de la machine judiciaire, à travers le procès d’un pyromane présumé. Les ambitions de l’équipe sont immenses. On pense déjà à Cannes – Anatomie d’une chute, autre film de procès où Theis joue un des premiers rôles, vient d’y obtenir la Palme d’or. Mais en juin 2023, tout bascule. En plein tournage, après une soirée arrosée, un régisseur accuse Samuel Theis de viol. Une enquête judiciaire est ouverte.

Dosé remet la robe et part en guerre pour son ami réalisateur, qui nie toute contrainte. Elle obtient qu’il ne soit placé que sous le statut de témoin assisté. Le tournage continue, mais le metteur en scène se voit contraint de terminer son film confiné, à distance de ses équipes, dans le cadre d’un protocole inédit. Puis vient la sortie en salles, en catimini. Marie Dosé la scénariste ne foulera pas le tapis rouge. Elle rédige les éléments de langage d’un étrange texte glissé dans le dossier de presse, évoquant « un signalement de VSS » à l’encontre de Theis valant au long métrage « un accompagnement particulier » – c’est-à-dire la mise en retrait du réalisateur lors de la promotion et de l’exploitation du film, alors que l’enquête est encore ouverte.

Judith Godrèche et ses agresseurs

Printemps 2026. En pleins préparatifs du Festival de Cannes, où elle présente son film Mémoire de fille, Judith Godrèche attrape son téléphone et envoie une salve de messages à Augustin Trapenard, présentateur de La Grande Librairie sur France 5. « Je suis un peu désarçonnée car j’apprends que l’avocate d’un de mes agresseurs est invitée [dans l’émission] demain », écrit-elle.

L’actrice et réalisatrice est devenue la figure tutélaire de la deuxième vague #MeToo française, début 2024, lorsqu’elle a raconté, sans fard, ses premiers pas au cinéma en tant qu’égérie adolescente sous la coupe lubrique de cinéastes bien plus âgés qu’elle, dont Benoît Jacquot. Celui avec qui elle a entretenu dès ses 15 ans une longue relation, longtemps fétichisée par les cinéphiles et le milieu, sera bientôt accusé par deux autres actrices et ex-compagnes – Isild Le Besco et Julia Roy – d’avoir instauré un système de « prédation » sur ses tournages, toujours à la recherche de « nouvelles muses ».

Dans la foulée, Judith Godrèche accuse Jacques Doillon, autre coqueluche de la critique dans les années 1980, d’avoir abusé d’elle lors d’essais pour La Fille de 15 ans, film au titre programmatique, avant que d’autres plaintes ne se rajoutent, malgré la prescription des faits. Jacquot nie, minimise. Doillon crie au « mensonge ». Les mois suivants, les deux hommes sont mis en examen pour viol. Tous deux font appel à Marie Dosé.

« Faire condamner les victimes »

La pénaliste, fidèle à sa méthode de la contre-attaque tous azimuts, poursuit Judith Godrèche en diffamation pour l’un de ses posts Instagram où elle accuse Doillon de « coucher » avec des « enfants » sur ses tournages. C’est justement cet épisode que rappelle Godrèche à Trapenard par SMS, évoquant « la violence des tactiques [de l’avocate] qui terrorisent les victimes et les font condamner à la place de leurs agresseurs ».

Quand je l’interroge sur ce point dans son cabinet, Marie Dosé se raidit : « Je n’ai jamais déposé plainte contre quiconque dit avoir subi un viol, je ne fais jamais ça. » Puis précise : « Par contre, j’ai déposé plainte contre Judith Godrèche pour diffamation quand elle a dit et écrit [sur Instagram] : “Jacques Doillon ne fait pas que tourner avec des enfants, point, il couche avec, point.” » Elle tente même de retourner la table, en échafaudant pour nous un drôle de scénario, à la fois relativiste et glaçant : « Quand [ce genre de chose] vous arrivera – ce que je ne vous souhaite pas –, vous verrez qu’à un moment donné il n’y a plus aucun élément tangible, il n’y a plus que des récits. » Que serait la vérité judiciaire dans ce cas ? Un récit parmi d’autres quand elle ne gagne pas ?

Face au « tribunal médiatique »

La pénaliste a beau avoir longtemps dénoncé la violence faite aux individus par le rouleau compresseur judiciaire, elle semble ignorer la terreur qu’elle inspire aux plaignantes en face d’elle. Au fond, Dosé n’a jamais arrêté de faire du Dosé. Elle applique aux affaires de violences sexuelles, si sensibles, son approche toujours au bord de la rupture : elle ne défend pas un homme, elle s’attaque à une déviance de la justice, qui céderait aux humeurs militantes en flageolant sur ses grands principes – la présomption d’innocence, la prescription, le secret de l’instruction, etc.

Les coupables de cette dérive sont tout trouvés : les journalistes et leurs « enquêtes #MeToo », hors des clous judiciaires, sans nuance, toujours à charge. La voilà qui cogne sur le « tribunal médiatique » après en avoir tant usé. En ligne de mire, les témoignages et accusations anonymes y participent au même titre que les fuites de procédures dans la presse.

« Vous n’avez pas de contraintes, vous n’êtes pas officier de police judiciaire, vous n’êtes pas procureur, pas juge », énumère-t-elle en me regardant, faisant de moi le représentant de la presse d’investigation, qu’elle ne porte plus dans son cœur alors que nombre de ses figures ont longtemps défilé dans son cabinet. « Il y a des garanties procédurales qui sont aussi des contraintes que le travail d’enquête journalistique n’a pas, poursuit-elle. Je ne dis pas que la vérité judiciaire est la seule qui existe, mais que c’est celle-là qui doit primer sur les autres. »

Façon rouleau compresseur

Ce discours en fait une héroïne du barreau – « C’est courageux ce qu’elle a fait en défendant le droit contre les médias », salue un pénaliste qui ne la porte pourtant pas dans son cœur. La bonne cliente le ressert partout où on l’invite, sur les plateformes finalement nombreuses où ce discours rassure. Voilà la nouvelle cause de la Cassandre en toge : les dérives d’une « judiciarisation du regret », concept qu’elle a forgé. Il désigne, explique-t-elle à Libération, ces « femmes qui se trompent de registre en saisissant la justice, par dépit amoureux, par vengeance… ». Elle assure parler d’un point d’équilibre, celui d’un féminisme « à l’ancienne » (dans Libé, encore) qui a « peur » du hashtag vengeur #BalanceTonPorc, tout en continuant à défendre d’autres femmes « victimes, nombreuses, dont la souffrance est encore trop souvent occultée », comme la performeuse Deborah De Robertis, visage du #MeToo de l’art contemporain.

« J’ai refusé des défenses, mais je n’ai jamais refusé de défendre quelqu’un », assène-t-elle pour dénouer une autre de ses contradictions. Sa seule condition est d’avoir l’assurance d’un « dialogue » avec son client sur la stratégie à tenir. Ce serait la raison pour laquelle elle aurait refusé de s’atteler au cas Gérard Depardieu après la mort de son avocat historique, le ténor du barreau Hervé Temime. « Sans parler de lui, je peux juste dire qu’il y a certaines personnes incapables d’être à l’écoute. » En réalité, elle impose sa stratégie façon rouleau compresseur, sans empathie pour la partie adverse, exigeant une totale obéissance de ses clients.

Julien Bayou, le contre-récit

Il en est ainsi de l’interminable affaire Julien Bayou. Elle a bataillé dur pour l’ancien dirigeant écologiste. Fin juin 2022, Anaïs Leleux, une ex-compagne de l’alors secrétaire national d’Europe Écologie Les Verts, alerte la cellule d’enquête sur les violences sexistes et sexuelles rattachée aux instances du parti. Elle accuse Bayou, tout au long de leur relation sur plusieurs années, de lui avoir causé des souffrances psychologiques, à force d’entremêler vie militante, sexuelle et sentimentale, fort de son statut de chef volage, multipliant les conquêtes et revenant sur ses engagements dans la relation. L’homme évoque, lui, la banalité d’une rupture douloureuse.

Trois mois plus tard, la députée Sandrine Rousseau, sa rivale pour la tête du parti, est interrogée sur la nature de l’affaire dans l’émission C à vous. Elle confirme qu’il existe une procédure interne visant Julien Bayou. Et, surtout, qu’elle a reçu la plaignante, dont le récit aurait mis au jour des « comportements de nature à briser la santé morale des femmes », formule qui entre instantanément dans le débat public.

Aucune procédure judiciaire n’est alors ouverte. Mais Bayou, sous pression, est poussé à la démission après une semaine de tempête médiatique et politique. Un nouveau dossier pour Dosé. Elle organise une conférence de presse, et lance un contre-récit : il serait absurde qu’un obscur comité au sein des Verts soit chargé d’enquêter sur des allégations d’une telle gravité. Elle tacle sévèrement Sandrine Rousseau : « L’ambition politicienne ne saurait justifier toutes les croisades. » Elle se démène. Des journalistes reçoivent des captures d’écran des messages envoyés par une élue parisienne à d’anciennes relations de Julien Bayou, à la recherche d’autres victimes présumées. L’idée étant de suggérer que l’écologiste a été visé par une forme d’action concertée, pour ne pas dire par un complot.

Alors qu’elle savait que je venais de faire une tentative de suicide, Marie Dosé a multiplié les procédures et autres coups de pression.

Anaïs Leleux, ex-compagne de Julien Bayou

Le contre-feu finit par prendre. Libération consacre sa couverture à une enquête sur les « dérives » d’un « collectif féministe informel » de « louves alpha » autoproclamées, qui aurait mis le patron des Verts « sous surveillance » durant trois ans, fouillant chaque recoin de sa vie intime. Sophia Aram prend le relais dans une chronique au registre moins subtil (« la quéquette de Bayou »), mais sur la même ligne. En coulisses, Dosé gère d’une main de fer la séparation entre Julien Bayou et son ancienne compagne, rédigeant elle-même les négociations patrimoniales au sujet de leur maison commune. « Alors qu’elle savait pertinemment que je venais de faire une tentative de suicide, Marie Dosé a multiplié les procédures et autres coups de pression », me confie Anaïs Leleux, qui y voit un « prolongement des violences psychologiques » de son ex-conjoint. Elle dépose finalement plainte contre ce dernier pour « harcèlement moral » et « abus de faiblesse ». Une procédure classée sans suite début 2025.

Une fois encore victorieuse, Marie Dosé est pourtant amère, au micro de France Inter, le 26 février 2025 : « Je n’ai pas réussi à le protéger et je ne réussirai pas à le protéger de ce qui va suivre. » Depuis, allégations et témoignages émergent sporadiquement dans les médias, empêchant tout retour à la politique de l’ancien député. Le cas Bayou est un feu mal éteint. Mais il n’est rien à côté de l’embrasement que va connaître l’affaire Caubère, sur qui la justice se penche à nouveau en 2023.

La crainte d’une bascule populiste

Ceux qui la connaissent intimement la décrivent comme torturée. Réellement terrifiée à l’idée que la société bascule dans une forme de tyrannie populiste des victimes. Marie Dosé décrit, avec une pointe de mépris, les jeunes magistrats et magistrates comme trop influençables dans ces affaires de VSS. Des affaires dont les faits remontent, pour certains, à des décennies en arrière et qui ne devraient, à ses yeux, même pas être examinées, au nom de la prescription. « Les juges, ils sont comme vous et moi – ils ont 20 ans, 30 ans, 40 ans, des enfants… et ils s’adaptent à la société, me dit-elle. Ce qui fait qu’ils ne peuvent plus dire : “Bon, alors, quarante ans plus tard, il n’y a pas de preuve : non-lieu.” » L’avocate semble le prendre personnellement. Au Monde, elle a récemment déclaré qu’en vingt ans d’exercice, à quelques relaxes « au forceps » près, « jamais elle n’a eu le sentiment que justice avait été rendue ».

L’heure tourne. L’air est comme chargé dans son bureau. Elle se tend, sait que l’entretien se dirige inévitablement vers le sujet de sa mise en examen pour « soustraction ou altération » de preuves. Son regard vacille. Qu’y lire ? La peur ? Le vertige de la perte de contrôle ? Elle dit : « Je constate que [dans les débats judiciaires] je n’ai plus en main que des récits qui se fracassent l’un l’autre. C’est dangereux. »

Une grenade dégoupillée

Arrivé là, il me faut sortir de son récit, quitter le cabinet cosy de l’avocate, en commencer un autre. A priori la même histoire, certainement la même affaire, mais un autre regard, un tout autre vécu. Celui d’Agathe Pujol. La frêle jeune femme appelée à confronter l’avocate dans le bureau du juge, le 7 avril 2026. La femme à la clé USB rose [voir l’épisode 1 de notre enquête].

Sa première rencontre avec Marie Dosé remonte au 3 mai 2018. La comédienne n’a pas 30 ans, mais elle n’est déjà plus que l’ombre d’elle-même. Elle accompagne Philippe Caubère, de quarante-deux ans son aîné. Les traits tirés, d’une maigreur alarmante, sa détresse crève les yeux. L’avocate réalise que la jeune femme est une grenade dégoupillée dans ce dossier. La preuve vivante, et accablante, des effets causés par l’emprise de Caubère et les orgies qu’il organise. Le mois suivant, Dosé la rencontre en tête à tête. « Je pense qu’elle a compris à ce moment-là qu’il fallait que je disparaisse. Que si les policiers me rencontraient, toute la défense de son client s’effondrait », analyse rétrospectivement Agathe Pujol.

Glissement vers l’horreur

Lorsque je la rencontre, à Paris, au printemps 2026, elle vient de fêter ses 33 ans. Attablée devant une tisane, elle décrit ses douze années de relation avec Philippe Caubère comme s’il l’avait « enfermée » dans un « film pornographique ». Elle reprend du début. En 2010, elle a 17 ans, des rêves de théâtre. Caubère est un mythe, elle est impressionnable. Il l’ensevelit sous ses mails aux déclarations enflammées et perverses, où se glissent les apologies littéraires de la pédocriminalité de Gabriel Matzneff. Très vite débute une relation intime et décousue, faite de rapports sexuels brutaux, de pratiques extrêmes, sur plus d’une décennie.

Philippe Caubère est marié, mais il revendique publiquement des mœurs sexuelles débridées, y compris en groupe – même s’il n’étale pas au grand jour sa fascination pour les scénarios les plus pervers, comme son excitation devant sa « maigreur de déportée », comme il le lui écrit dans un mail. Agathe Pujol glisse chaque jour un peu plus vers l’horreur. Elle détaille les pratiques scatologiques et sexuelles extrêmes qu’il lui a imposées. Elle estime avoir été violée à sa demande, aux différents domiciles de l’acteur ou dans le bois de Vincennes, par « des centaines d’hommes ». Elle raconte que, depuis une adresse mail secrète, sous le pseudo de « Dominique Boyer », Caubère la « proposait » contre rémunération à d’autres hommes sur des sites de petites annonces.

Interrogée à ce propos, l’avocate du comédien ne m’a pas répondu. Devant les juges, ce dernier a affirmé que ces échanges avaient pour but de sélectionner les partenaires prenant part à leurs jeux sexuels, sans but lucratif.

« Lorsque j’ai pris la décision de planquer l’ordinateur »

Mais comment sortir du « parole contre parole » ? Agathe Pujol affirme avoir conservé toute sa correspondance sur plusieurs années, disséminée sur d’anciens téléphones. Longtemps, elle n’en a rien fait. Jusqu’à ce jour de 2023 où la brigade des mineurs la contacte. Une autre comédienne, Pauline Darcel, de deux ans sa cadette et mineure au moment des faits, a porté plainte. Celle-ci raconte un traitement similaire aux mains de Caubère, et suggère aux policiers d’aller parler à Pujol. Les enquêteurs vont enfin l’entendre. Au passage, elle leur tendra la petite clé USB rose.

À l’intérieur, une trentaine de mails écrits par Caubère, qui avait la manie de disséminer sa correspondance à d’autres interlocuteurs. Ainsi, dans l’un d’eux, daté de juin 2021, apparaît un message signé Marie Dosé : « Tu voulais que cette histoire s’arrête. Lorsque j’ai pris la décision de planquer l’ordinateur et que tu m’as suivie dans cette décision, c’était autant pour la protéger elle que toi. Non, c’était surtout pour la protéger elle. » Que savait exactement Marie Dosé du contenu de cet ordinateur ? Et pourquoi avoir rencontré en tête à tête la jeune amante de son client ? Aux enquêteurs, l’avocate a assuré qu’elle ignorait tout de leur relation, hormis le fait que Pujol lui paraissait en détresse psychologique, la faute à des « rumeurs salissantes ».

En février 2019, au moment où la plainte de Solveig Halloin est classée sans suite, la pénaliste avait fait son numéro préféré, celui du débriefing victorieux, un brin sentencieux, devant la presse. Elle avait reçu dans son bureau un journaliste de L’Obs pour une interview croisée avec son client Philippe Caubère, alors « blanchi ». Elle saluait « l’enquête précise [des policiers] » ayant abouti à cette vérité judiciaire du moment. Elle soulignait aussi : « Ils ont expertisé son ordinateur, son téléphone portable. » Le fait qu’elle mentionne spontanément ses appareils informatiques comme un élément clé attestant l’innocence de son client, deux ans avant qu’elle lui écrive ce mail au sujet d’un ordinateur « planqué », intrigue pour le moins. Le classement sans suite aurait-il été obtenu parce que les policiers avaient fouillé le « mauvais » ordinateur ? Le Monde a donné un début de réponse, révélant, numéro de série à l’appui, que le MacBook d’abord expertisé dans l’affaire Solveig Halloin était en réalité neuf.

Chien renifleur de matériel informatique

Marie Dosé a cessé de défendre Philippe Caubère début 2024. Mais son sort est désormais intimement lié à celui de son ancien, et encombrant, client. L’enquête pour dissimulation de preuves la visant a même été jointe au dossier du comédien. Les voilà liés par la même procédure.

Caubère, visiblement, n’était pas le client obéissant et scrupuleux rêvé par Dosé. Les enquêteurs de la brigade des mineurs de Créteil sont convaincus que l’ordinateur retrouvé en octobre 2025 dans le mas du comédien par un chien renifleur de matériel informatique – on les surnomme les « e-dogs » – est celui qu’ils cherchaient depuis la découverte de ce fameux mail. Pourquoi l’a-t-il gardé ? Nul ne le sait. Ce qui est attesté, désormais, c’est qu’il contient les messages envoyés depuis la boîte mail secrète que Philippe Caubère utilisait pour « proposer » la jeune femme à des internautes contre menus paiements. Un élément clé pour étayer les poursuites pour proxénétisme qui pèsent désormais sur l’acteur à la chute sans fin.

Je suis innocente et la justice le dira : je n’ai jamais détruit ou dissimulé la preuve d’une infraction. Jamais.

Marie Dosé

Dans le bureau de la pénaliste, les masques sont tombés. J’ai réussi à amener la conversation sur l’importance de la preuve dans les affaires de VSS, pour contrer justement le « parole contre parole », cette fameuse « guerre des récits », et en venir au mystère de ces deux ordinateurs – l’un, neuf et vide, et l’autre, retrouvé et accablant. Marie Dosé s’agace : « C’est dégueulasse ce que vous faites, vous m’accusez, mais vous ne savez rien. » Quelques jours plus tard, elle me reproche par mail mon « insistance » à ce sujet : « Je suis innocente et la justice le dira : je n’ai jamais détruit ou dissimulé la preuve d’une infraction. Jamais. Je parlerai le moment venu. »

Lors de son audition, l’avocate a assuré n’avoir jamais rien su du comportement de son client : « Je n’aurais pas été assez stupide pour déposer une plainte en diffamation contre Solveig Halloin, qui dénonçait ou, plus exactement, qui qualifiait Philippe Caubère de “prostitueur” et de “serial violeur”, si j’avais eu connaissance de toute cette boue sexuelle que je découvre dans le cadre de cette affaire. » Mais, le 15 avril 2026, le comédien, interrogé à son tour par le juge d’instruction, l’a lâchée : « J’ai montré beaucoup de choses à Marie Dosé, je lui ai montré des photos. À ce moment-là, je ne faisais pas de courrier sans [le] montrer à Marie Dosé, j’étais dans une paranoïa totale. » Au cours du même interrogatoire, il reconnaît également avoir caché l’ordinateur à la demande de son avocate, mais pas pendant l’enquête Halloin – « beaucoup plus tard », affirme celui qui est désormais poursuivi pour des faits s’étalant de 2010 à 2022.

« Le courage d’oser »

Notre entretien arrive à son terme. Elle remet ses cheveux au carré en arrière, tient mon regard sans ciller derrière ses lunettes à écailles. « Vous ne comprenez pas à quel point ce métier commence à devenir de plus en plus compliqué, justement parce que l’on confond celui qu’on défend et son avocat. » La revoilà d’attaque. L’issue judiciaire, après tout, est lointaine, l’avocate présumée innocente – et loin d’être « cancellée ». Interrogé sur une éventuelle procédure disciplinaire interne à l’ordre des avocats de Paris, son bâtonnier Louis Degos ne nous a pas répondu. Et Dosé était tout récemment, le 17 juin 2026, l’invitée d’honneur du concours de la Conférence des avocats du barreau de Paris, compétition d’éloquence où viennent briller les ténors de demain sur deux thèmes choisis pour elle, comme le veut l’usage : « Est-ce la règle qui nous garde ? » et « Avons-nous encore le courage d’oser ? ».

Difficile ne pas y voir un message du barreau de Paris, qui l’avait soutenue comme un seul homme après les révélations du Monde au moment de sa garde à vue, pendant que son amie Sophia Aram menait une bruyante campagne sur les réseaux sociaux, appelant à se désabonner du quotidien, qualifiant l’article en question d’« ignominie raffinée ». Marie Dosé y a pourtant de solides soutiens en Annick Cojean, figure du journal, et surtout la grande reporter Florence Aubenas, avec la « complicité amicale » de laquelle l’avocate a présenté son dernier livre, début mars, à la librairie Gallimard. Ce qui ne l’a pas empêchée, à l’automne précédent, de déposer plainte contre le quotidien pour « violation du secret de l’instruction ».

Ce livre, intitulé La Violence faite aux autres, elle en a assuré la promo le regard noir, balayant toutes questions sur l’affaire Caubère. Elle l’a écrit quand son ciel commençait à sévèrement s’assombrir, relu par son compagnon écrivain ferraillant contre le cancer. Un ouvrage inclassable. Elle y raconte les morceaux choisis d’une vie de pénaliste : des fragments d’existences brisées par la justice – par ses délais mortifères, ses magistrats obtus et son manque de moyens criant. Le tout entremêlé de scènes de chimiothérapie de son conjoint. « Un exutoire », m’explique-t-elle.

En clair-obscur

Ses précédents ouvrages, aux ventes modestes, sans commune mesure avec sa surface médiatique, sont appréciés dans une profession qui se sent assiégée. Le premier, Les Victoires de Daech. Quand nos peurs fabriquent du terrorisme, paru en 2020, est un réquisitoire charpenté contre la justice antiterroriste. L’année suivante, elle publie l’Éloge de la prescription. Puis, en 2025, l’Éloge de la présomption d’innocence, avec un texte resserré autour des affaires #MeToo, cosigné avec sa consœur Julia Minkowski – conseil, entre autres, des réalisateurs Benoît Jacquot et Nicolas Bedos (condamné, lui, pour agressions sexuelles en octobre 2024).

Au cours de cette enquête, j’ai également relu des dizaines d’interviews de Marie Dosé. Au détour de cette épaisse documentation, je suis tombé sur un bout d’interview désormais impossible à oublier. L’entretien, paru dans Franc-Tireur, magazine où l’avocate compte de nombreux proches, remonte à quelques mois avant la déflagration de sa garde à vue. Dans le rôle de l’intervieweuse, Tristane Banon s’interroge : « Peu de violeurs sont condamnés. Comment l’expliquez-vous ? » Marie Dosé répond : « Les portables ne sont plus là, les ordinateurs ont disparu, tout le monde a eu le temps de s’organiser. »

Elle me raccompagne à la porte. Que retenir de ce parcours hors norme, de ce destin en clair-obscur ? Un conte moral à l’attention des avocats, sur les risques d’épouser de trop près les causes de ses clients ? Les prochains mois le diront. Marie Dosé a choisi deux femmes pour la défendre, Frédérique Pons et Céline Lasek. L’information judiciaire va bientôt toucher à sa fin. L’avocate et son client sont présumés innocents. Le juge devra trancher entre non-lieu ou renvoi devant un tribunal ou une cour d’assises. Dans tous les cas, elle livrera la plus grande plaidoirie de sa carrière. Dans le prétoire ou devant les micros.

Explorer le thème
Féminisme
l'avocate Marie Dosé devant une forêt de micros
Juin 2026
Marie Dosé, l’avocate et les ogres de l’époque (1/2) : Du djihad à #MeToo
L’ascension vertigineuse d’une prodige des prétoires. Sa relation aux journalistes, son dévorant dévouement à ses affaires… et une petite clé USB rose.
Enquête  |  Juin 2026 | Arcanes
femme sur une colline, avec une planche de skate sur la tête
Septembre 2025
Jeunes femmes s’évadant à skateboard en Éthiopie
Un collectif de jeunes skateuses éthiopiennes défie les normes patriarcales et les traditions. La photographe Chantal Pinzi est allée à leur rencontre.
Récit photo  |  Septembre 2025 | Vivant
femmes journalistes en Afghanistan
Juin 2025
Femmes d’Afghanistan, une résistance clandestine
Des Afghanes bravent les lois et les patrouilles des talibans pour continuer à vivre. En les photographiant, Kiana Hayeri les réinscrit dans l’histoire.
Récit photo  |  Juin 2025 | Pouvoirs
bouquet de fleurs en forme de vulves
Juin 2025
Ces chercheuses qui prennent (enfin) la vulve au sérieux
En cartographiant l’évolution des organes féminins à la puberté, elles font avancer la science et entendent mettre fin à de dramatiques erreurs médicales.
Enquête  |  Juin 2025 | Vivant
femmes rassemblées sur la place d’un village afghan
Avril 2025
Les potières contre les talibans
Véronique de Viguerie a saisi en pleine discussion ces femmes d’un village de montagne en Afghanistan. Une photo forte comme une peinture du XIXe siècle.
Coup d’œil  |  Avril 2025 | Pouvoirs
trois femmes dont l’une tresse les cheveux de l’autre
Février 2025
Tresser la résistance iranienne
La photographe Hoda Afshar porte un regard incisif sur la lutte des femmes en Iran. Décryptage d’une photographie iconique.
Coup d’œil  |  Février 2025 | Géographies
Octobre 2024
Le « lowriding » se conjugue aussi au féminin
Le photographe suisse Mario Heller a rencontré des Californiennes adeptes du « lowriding », longtemps réservé aux hommes.
Récit photo  |  Octobre 2024 | Imaginaires
Septembre 2024
Les Beyoncé de la rime
Elles se montrent sur les réseaux et déclament dans les bistrots. Ces nouvelles voix littéraires et féministes font sortir la poésie du boudoir.
Reportage  |  Septembre 2024 | Imaginaires
Novembre 2023
Le ring des Mexicaines
Sur les rings, le photographe Théo Saffroy s’est immiscé dans une discipline sportive longtemps réservée aux hommes.
Coup d’œil  |  Novembre 2023 | Uncategorized
Des scènes de colocataires dans un appartement et au centre, de dos, une des colocataires se déshabille
Juillet 2021
Mon coloc, ce voyeur
Il se disait féministe. Il était le plus sympa de la colocation. Jusqu’à ce qu’Alice ouvre son ordinateur…
Témoignage  |  Juillet 2021 | Aventures