Chœur battant

Écrit par Guillaume Jan Illustré par Ivan Brun
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Chœur battant
Plus connue pour la rumba, la République démocratique du Congo est pourtant un pays de chorales, depuis l’époque des missionnaires. Et c’est par une tournée de chant lyrique qu’un groupe de virtuoses débrouillards lance un travail de mémoire.
Paru en février 2023

Passés les tumultes de la circulation et les envolées musicales des paillotes voisines, le contraste est saisissant quand on pousse la porte du centre culturel Boboto. Ici, l’ambiance est au recueillement. Plus de quatre cents personnes se serrent sur les gradins de cette belle salle de spectacle du quartier de la Gombe, en plein centre-ville de Kinshasa, ­en République démocratique du Congo (RDC). Des adolescents, des adultes, quelques familles entières, tous des passionnés de musique classique. Ce vendredi 29 octobre 2021, la capitale congolaise accueille le dernier concert de la tournée du Requiem pour la paix. 

En introduction du récital, la coordinatrice de ce projet rocambolesque prend la parole. Elle est vêtue d’une robe pétrole et s’appelle Douce Namwezi. « À quel moment nous arrêtons-nous pour pleurer nos morts ? commence-t-elle par interroger, bien droite face au public. On nous avance toutes sortes de chiffres, on nous parle de millions de victimes et les massacres se poursuivent à Beni, à Goma, à Bukavu, partout dans le pays. Pourtant, on ne nous enseigne rien de ce passé à l’école. Dans nos manuels, il n’est nulle part fait référence aux vingt-cinq années de violences que nous avons subies dans l’Est. Tout est mis en marche pour que notre histoire nous échappe. » C’est pour célébrer la mémoire de ces victimes et permettre d’enclencher un travail de deuil et de justice qu’elle s’est investie dans cette tournée de chant lyrique. Elle dit : « Pour que nos morts ne soient pas morts en vain ».

Depuis l’Europe, on n’associe pas spontanément le pays de la rumba à la musique classique. Pourtant, le Congo compte un grand nombre de chorales. Héritées des évangélisateurs arrivés avec la colonisation, fin XIXe siècle, ces formations initialement dévouées aux églises élargissent peu à peu leur répertoire aujourd’hui. Les cantiques chrétiens cèdent la place à des œuvres plus variées, qui laissent entrevoir la vitalité que connaît le chant lyrique en RDC. D’où ce projet fou porté par Douce Namwezi, accompagnée de la soprano française Maruska Le Moing, de la pianiste italienne Lucia Zarcone, de seize jeunes virtuoses repérés à travers ce grand pays pour leurs qualités vocales. Et d’un breakdanseur. 

Il saute, vrille, virevolte

Sur son piano, Lucia Zarcone entame la série d’accords qui ouvre le concert. À pas comptés, les huit chanteuses montent sur la scène, habillées en noir. Elles entonnent un extrait du Dialogue des carmélites, morceau sombre et tourmenté du compositeur français Francis Poulenc, en traversant le plateau de part en part. À intervalles réguliers, la mélodie se brise – provoquant à chaque fois la chute de l’une des choristes. Jusqu’à ce qu’elles soient toutes étendues au sol. Le public écoute en silence, pénétré par ces voix pures. Les lèvres se pincent, les regards se perdent dans le vide, des mâchoires se crispent. 

Puis l’autre moitié de ce chœur de poche, la moitié masculine, vêtue de noir également, rejoint les femmes sur la scène. Le groupe entonne O Fortuna, du compositeur allemand Carl Orff. La fougue de cette cantate réveille aussitôt l’assistance, l’électrise même. Le danseur congolais Faraja Batumike, un des performeurs hip-hop les plus en vue du continent africain, accompagne le mouvement de sa sensibilité très acrobatique. Il saute, vrille, virevolte, fait mine de tomber et se relève dans un même mouvement, avant de se lancer dans un spectaculaire windmill – les épaules au sol, les jambes qui tournoient comme un moulin à vent. Sur leurs bancs, les spectateurs écarquillent les yeux. Les chanteurs enchaînent les morceaux, alternant rythmes calmes et soutenus : ils sont un bloc qui palpite et traduit, avec grâce, les émotions du recueillement et les va-et-vient de l’énergie vitale.

Parmi les choristes, Bénédicte Sifa Maheshe, frêle mezzo-soprano au joli sourire mais au regard dur, exprime toute son émotion. La jeune femme est originaire du village de Kaniola, au Kivu, dans l’est du pays – un des nombreux bourgs ayant subi la longue litanie de violences qui semble ne jamais s’arrêter dans cette région depuis le milieu des années 1990. Plusieurs membres de sa famille ont été tués par les milices armées retranchées dans les forêts voisines. Sa grande sœur a été séquestrée huit mois dans un camp rebelle et violée à de nombreuses reprises. « Quand je suis sur scène, c’est toujours pour eux que je chante », confiait-elle, dix jours plus tôt, lors du concert d’ouverture de cette tournée Requiem pour la paix, justement donné dans son village natal. 

La barbarie s’étend sur 600 kilomètres, le long des frontières avec l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi.

Kaniola. Quatre pistes de terre rouge bordées de baraques en planches, trois buvettes, un salon de coiffure, des champs de manioc encadrés d’eucalyptus, quelques chèvres en liberté et un monument aux morts précédé d’un portique qui indique : « place des ­Martyrs de Kaniola-Nandja ». Armel Kadego, jeune et sémillant abbé, sort de son presbytère pour présenter aux visiteurs cette tourelle de briques et de béton, peinte en violet tirant sur le mauve : « Il y a eu beaucoup de tueries. Nous les avons recensées ici, en inscrivant le nom des victimes. » Selon le décompte de la paroisse, qui réunit plus de 30 000 fidèles, 287 personnes ont été ­massacrées entre 1996 et 2008 (d’autres sources annoncent plus de 500 morts entre 1994 et 2008). Et des milliers d’autres battues, torturées, prises en otage, violées dans la forêt, faisant de Kaniola un des villages les plus meurtris de la région. 

C’est dans ce décor de collines verdoyantes que s’empêtre la « drôle de guerre » qui éreinte le pays depuis un quart de siècle. Des centaines d’autres villages ont subi les mêmes types d’atrocités. L’État congolais n’a jamais effectué de décompte, mais cette incessante succession de violences a causé plusieurs centaines de milliers de morts et au moins 5 millions de déplacés internes, selon le Haut Commissariat aux réfugiés. La barbarie s’étend sur 600 kilomètres, le long des frontières avec l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi. « La situation que nous connaissons, ce n’est rien d’autre que la suite du génocide rwandais de 1994 », résume l’abbé Armel. 

Cette année-là, d’avril à juin, les milices hutu interahamwe massacrent plus de 800 000 Tutsi. Lorsque l’armée de rébellion tutsi, le Front patriotique rwandais (FPR), parvient à prendre le contrôle du pays, elle provoque l’exil de 2 millions de Hutu. Les deux tiers fuient au Congo, qui s’appelle alors le Zaïre, dirigé par le vieil autocrate Mobutu. Des camps de réfugiés sont dressés à la frontière autour de Bukavu et de Goma, les Casques bleus français de l’opération « Turquoise » tentent maladroitement de faire tampon, des groupuscules interahamwe prennent possession des camps.

Se nourrir en pillant les villages

En octobre 1996, Paul Kagame, qui dirige alors le FPR, envoie ses hommes briser ces foyers de résistance hutu en s’alliant à la rébellion de Laurent-Désiré Kabila, un des opposants historiques au président Mobutu. Une armée de circonstance est créée, baptisée Alliance des forces démocratiques pour la libération (AFDL). La moitié des Hutu est rapatriée au Rwanda, l’autre fuit vers l’intérieur du Zaïre ou se cache dans les montagnes du Kivu : ces maquisards seront les premiers à perpétrer des massacres à l’encontre de la population congolaise. Soit pour se nourrir en pillant les villages, soit pour imposer la peur et afficher leur pouvoir de nuisance face aux autorités congolaises et rwandaises. Mais ils ne seront pas les seuls à semer la violence. 

Car l’histoire se complexifie. L’AFDL de Laurent-Désiré Kabila poursuit son avancée vers Kinshasa, qu’elle envahit en mai 1997. Mobutu est renversé, Kabila prend sa place et le Zaïre redevient République démocratique du Congo. Fin de ce qu’on appelle la première guerre du Congo. Un an plus tard, le nouveau président Kabila décide de chasser du pays les soldats rwandais et ougandais qui l’ont aidé à gagner le pouvoir.

C’est là que débute, à partir d’août 1998, la deuxième guerre du Congo : en représailles, Paul Kagame finance en sous-main une autre armée de rebelles, qui mène une guerre de harcèlement dans le but de contrôler l’exploitation des matières premières du Congo – notamment du coltan et de la cassitérite, qui entrent dans la composition de nombreux appareils numériques, dont les ventes sont alors en plein boom. De son côté, la population congolaise crée des milices d’autodéfense, des comités de villages généralement appelés maï-maï. Mais certains de ces groupes armés commettent à leur tour leur lot d’exactions dans les zones qu’ils sont censés protéger, motivés eux aussi par le contrôle des mines artisanales. 

J’étais révolté par l’absence de travail de mémoire en RDC. C’était d’autant plus agaçant que, de son côté, le Rwanda avait bien mis en place ces commémorations.

Jean-Luc Virchaux, initiateur du Requiem pour la paix

Depuis presque trente ans, les provinces de l’Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu ne connaissent pas la paix. Et les violences se poursuivent aujourd’hui, dans un grand silence médiatique. C’est ce silence qui a donné naissance au Requiem pour la paix, avec l’idée d’organiser un hommage lyrique à toutes les victimes. Le point de départ de cette aventure remonte au mois de mai 2019. Cette année-là, l’institut français de Bukavu, ville frontière avec le Rwanda sur le lac Kivu, présente Les Indes galantes, opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau réinterprété sous la direction – déjà – du duo Maruska Le Moing et Lucia Zarcone.

Dans l’assistance, le Suisse Jean-Luc Virchaux, alors à la tête de l’antenne de la ­Coopération suisse dans la région des Grands Lacs, a un déclic : monter un spectacle autour du travail du deuil des victimes des violences au Congo, au Rwanda et au Burundi. « J’étais révolté par l’absence de travail de mémoire en RDC, se souvient cet homme énergique et opiniâtre, habitué des missions diplomatiques et culturelles en terrains difficiles. C’était d’autant plus agaçant que, de son côté, le Rwanda avait bien mis en place ces commémorations. » Au pays des mille collines, plusieurs actions ont en effet été menées dès les mois qui ont suivi le génocide, dans l’objectif de favoriser la réconciliation des populations sur le long terme : inhumations officielles des victimes, célébrations locales et nationales, construction d’un mémorial en 2004 à Kigali, la capitale.

Responsabilités lourdes et accablantes

Pour la RDC, Jean-Luc Virchaux voit les choses en grand : il rêve du Requiem de Mozart accompagné par un orchestre symphonique, qui circulerait dans les trois pays frontaliers. L’Helvète envisage même de réunir les trois chefs d’État, dans un esprit de paix. Il dégage 100 000 dollars du budget de la Coopération suisse et propose à Maruska Le Moing de recruter des chanteurs de haut niveau. Il invite Maurice Brouard, directeur des instituts français de Goma et Bukavu entre 2016 et 2019, à le suivre dans son entreprise. Les deux hommes travaillent d’arrache-pied pour faire vivre cette idée originale. Mais Paris, toujours mis en cause par l’État rwandais pour ses connivences avec les Hutu avant, pendant et après le génocide, ne souhaite finalement pas s’associer à des cérémonies mémorielles. Un employé du ministère des Affaires étrangères, en poste à l’époque, confirme : « Décider de mettre en place une commémoration des morts était délicat, compte tenu du contexte. En 2019, les deux pays étaient encore en froid sur la question de la responsabilité de la France dans le génocide. C’était avant le rapport Duclert de mars 2021. » 

Ce rapport lève le voile sur le rôle ambigu qu’ont joué les autorités françaises pendant la période. Ses auteurs relèvent « un ensemble de responsabilités lourdes et accablantes » et pointent du doigt l’« aveuglement » de Paris face à l’élimination méthodique des Tutsi par les milices extrémistes hutu. Commandée par le président Emmanuel Macron, cette enquête retrace la « faillite de la France au Rwanda » entre 1990 et 1994. Sur la base de ces conclusions, le chef de l’État français, en visite à Kigali au mois de mai 2021, a reconnu la « responsabilité » de son pays, ouvrant la voie à des relations plus sereines entre les deux nations. 

Mais fin 2019, le chemin vers un rapprochement franco-rwandais semble encore long. Après que la France s’est retirée de l’organisation du Requiem, la ­Coopération suisse se retrouve seule à financer cette tournée pour la paix. Comble de malchance, Jean-Luc Virchaux tombe gravement malade en janvier 2020, un mois avant la première. Sans la détermination de la Bukavienne Douce Namwezi, le projet aurait sombré. Celle qui s’occupait déjà des tâches administratives et logistiques de la tournée depuis le retrait de l’institut français, reprend le flambeau au pied levé.

Bukavu. Un ensemble confus de bicoques imbriquées les unes dans les autres, quelques collines qui tombent en piqué dans les eaux bleu pastel du lac Kivu, une flopée d’églises, une cathédrale construite en 1950, un million d’habitants et plusieurs centaines de chorales. « On en compte au moins cinq cents, estime Douce Namwezi. Et il y en a tout autant à Goma, sur la rive nord du lac. » Le mouvement choral, né avec l’arrivée des missionnaires à la fin du XIXe siècle, vient s’inscrire dans une tradition congolaise où le chant, comme la religion et les cérémonies de deuil, a toujours occupé une place majeure. « Vu le peu d’offre en matière culturelle, ces chorales continuent d’attirer une bonne partie de la jeunesse, précise ­Ami-Fidèle Kabusoko, principal maître de chant du Requiem, relais de Maruska Le Moing sur place. Pendant longtemps, ces formations d’amateurs n’entonnaient que des cantiques d’église. Mais depuis une douzaine d’années, les répertoires s’étendent et prennent des libertés. » 

C’est à l’église que Christian Ndeko, un autre chef de chant du Requiem, a été séduit par le chant lyrique. Mais il estime qu’il est temps aujourd’hui de « détacher les chorales de la religion, de faire émerger les nouveaux talents au niveau national. » Et, pourquoi pas, d’intégrer ces chants au patrimoine congolais. « Le problème, c’est qu’il n’y a pas d’école de musique dans la région, nous sommes tous autodidactes », déplore Romain Akonkwa Roga, 23 ans, coiffeur et choriste du Requiem. Qui ajoute : « C’est par le Web que j’ai découvert la richesse du classique. YouTube m’a fait rencontrer Mozart. » Quand elle lui a fait passer son audition, Maruska Le Moing a noté la tessiture particulière de sa voix et le lui a fait remarquer. « Je ne savais pas que j’étais baryton,sourit le jeune homme. Je ne savais même pas ce que ça voulait dire. » Les nouvelles technologies auront finalement joué un rôle important dans la diffusion et l’évolution de la grande musique en RDC. « Internet nous amène à découvrir des artistes et des styles très variés, reprend Christian Ndeko. Ça place aussi la barre plus haut en termes de virtuosité. » 

Vivaldi sous une pluie diluvienne

Ce samedi 23 octobre 2021, la petite troupe de chanteurs entre au collège Alfajiri, l’école la plus réputée de Bukavu. Pelouses soignées, bâtiments de briques construits par les jésuites belges à partir des années 1940, et un théâtre où est donné le deuxième concert de la tournée, après celui de Kaniola. Les artistes reproduisent le même enchaînement d’œuvres graves et plus rythmées. Ici, dans cette grande ville davantage connectée au monde, le public, plus connaisseur en matière de musique classique, applaudit debout. Quand Maruska Le Moing vient féliciter ses chanteurs, elle les met en garde : « Demain matin, nous prenons le bateau pour Goma. Ne vous couchez pas tard, reposez votre voix. »

Deux jours plus tard, après une longue traversée entre les îles vertes du lac Kivu et quelques péripéties logistiques, la troupe chante pour le public de Goma. Un voile bleu sur les épaules, le contre-ténor Clément Bisimwa interprète le gracieux Cum Dederit de Vivaldi avec sa voix légère, qui va chercher si loin dans les aigus – il y est question, en latin, du « pain de la douleur » et des « enfants des persécutés ». Le barde arpente la scène comme s’il traversait un champ de ruines quand, soudain, le ciel s’obscurcit jusqu’à devenir anthracite. Un éclair, deux coups de tonnerre et une pluie diluvienne font trembler la salle.

Le spectacle continue néanmoins jusqu’à la dernière note, suite mélancolique et vaillante qui s’obstine dans le déchaînement des éléments. Une heure plus tard, la tempête est passée, la troupe rentre dans la cour de l’hôtel, savoure une brochette de chèvre et entame une discussion passionnée sur les moustiques : sont-ils plus agressifs à ­Kinshasa, où la chaleur est plus lourde qu’au Kivu ? Transmettent-ils davantage le paludisme ici ou dans la capitale ? La plupart des chanteurs ont moins de 30 ans, certains même pas 20, ils n’ont jamais pris l’avion et n’ont jamais vu « Kin ». C’est là que se rend le Requiem le lendemain, pour le dernier concert de la tournée. 

Beaucoup de Congolais peuvent trouver dérisoire de jouer de la musique classique pour les morts alors qu’ils ont du mal à se nourrir

Raïka Falone, soprano

Cohue, désordre, tumulte, chaleur moite. Entassés dans le minibus trop étroit qui les attendait à l’aéroport, les choristes ont les traits tirés quand ils arrivent à la capitale. Les deux dernières semaines ont été intenses : trajets chaotiques, réveils aux aurores, hôtels piteux, parfois sans eau ni électricité. Ils sont conscients aussi de porter une responsabilité. « Beaucoup de Congolais peuvent trouver dérisoire de jouer de la musique classique pour les morts alors qu’ils ont du mal à se nourrir et à payer les frais de scolarité de leurs enfants, raisonne Raïka Falone, soprano de 19 ans et étudiante en génie civil. Mais il est essentiel de ne pas oublier les victimes de ces violences. Et de livrer notre version de la situation que vit la population de l’Est, à 2 000 kilomètres d’ici. C’est pour ça qu’il faut porter le message à Kinshasa. »

La troupe entre dans la mégapole à petite vitesse. Le véhicule est ralenti par les embouteillages, la foule des piétons, les chariots des dockers qui se ­faufilent ­habilement dans le trafic. Fumées d’échappement des taxis déglingués, odeur d’essence, de poussière, de fruits pourris, d’arachides grillées, d’ordures brûlées. Les jeunes chanteurs n’en perdent pas une miette. « La chaleur, l’ambiance, la saleté, ça ressemble exactement à ce qu’on m’avait dit », formule Ignace Lukungulika Anyunva, soliste ténor et étudiant en droit à Bukavu.

Assise à l’avant du minibus, Douce ­Namwezi veut profiter de son passage à la capitale pour sensibiliser le gouvernement au message du Requiem. La trentenaire, citée par la BBC dans sa liste annuelle des cent personnalités féminines les plus influentes en 2020 – en raison notamment de son engagement pour l’égalité des sexes –, a réussi à obtenir un rendez-vous avec la ministre de la Culture, ­Catherine Katumbu Furaha. Elle s’y rend le lendemain : au cours de cet échange, elle évoque son désir de transformer la tournée en « mémorial itinérant » qui proposerait chaque année des tours de chants lyriques dans plusieurs villes du pays. Elle demande aussi à la ministre que la tragédie qui déchire le Kivu soit au moins inscrite dans les manuels scolaires et enseignée à l’école. Catherine Katumbu Furaha écoute et prend des notes. 

Le jour de la dernière, la salle Boboto est pleine à craquer. Quelques officiels sont présents, dont Roger Denzer, ambassadeur de la Suisse en RDC, et Thérèse Kulungu, juriste et collaboratrice de Denis Mukwege. Chirurgien spécialisé dans l’accompagnement des femmes victimes de viols et prix Nobel de la paix en 2018, le docteur Mukwege est aussi parrain du Requiem depuis la première édition – l’homme a fait de la lutte contre l’impunité des crimes et des violences des régions frontalières du Rwanda et de l’Ouganda son principal cheval de bataille. La ministre de la Culture est représentée par son secrétaire Gracia ­Kalongera qui annonce cérémonieusement, juste avant le début du récital, l’érection face au Parlement d’un monument aux victimes de ces vingt-cinq années de violences. Sur le moment, Douce veut y croire : pendant toute la durée du spectacle, elle se laisse porter par cette première victoire du Requiem.

Peine perdue. Un an plus tard, quand nous lui reparlons en octobre 2022, Douce est désabusée. La ministre de la Culture n’a jamais donné suite à son projet de mémorial et la tragédie de l’Est n’est pas davantage inscrite dans les programmes scolaires. La tournée du Requiem n’a même pas pu être maintenue en 2022, faute de ­financements. « À un moment, j’ai eu l’impression de me retrouver au point de départ », soupire-t-elle quand elle fait le point sur les douze mois écoulés. Mais elle ne s’avoue pas vaincue. « Nous continuons le travail de mémoire avec les populations locales. Plus nous serons nombreux à partager ces informations, moins notre histoire sera dénaturée. » 

Douce Namwezi a accompagné ces derniers mois la projection de L’­Empire du silence, le film-bilan tourné par le Belge Thierry Michel sur ces décennies de violences et l’inacceptable silence qui les accompagne. Dans son long métrage, sorti en mars 2022, le documentariste relaie le plaidoyer du docteur Mukwege pour donner davantage de visibilité aux victimes – ceux « qui n’ont pas de nom, pas de sépulture, et qu’on essaie d’abandonner dans l’oubli de l’histoire », comme il le dit. Douce envisage de faire traduire le film en langues locales. 

« Ce sont de petits jalons, mais ils font des émules,affirme-t-elle. Nous avons montré que le chant lyrique, qui invite au recueillement et à la méditation, pouvait être un moyen de transmettre l’émotion des souffrances que nous avons subies et que nous continuons de subir. D’ailleurs, d’autres spectacles sur le modèle du Requiem sont prévus dans les mois à venir, mais à une plus petite échelle. » Sa détermination n’a donc pas varié ? La Sisyphe congolaise hoche la tête : « Elle est même plus forte que jamais. »

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