Tout commence par une scène biblique. De jeunes écoguerriers en sacs Eastpak tiennent tête aux policiers en armure flanqués de gigantesques pelleteuses. La mine de Garzweiler, cette vorace excavation de lignite à ciel ouvert située tout à l’ouest de l’Allemagne, doit s’agrandir. Pour éviter que le gouffre de charbon n’engloutisse le petit village de Lützerath, des milliers d’activistes écologistes se ruent sur place à partir de 2020 et s’organisent. Par les yeux de photographes comme Ingmar Björn Nolting, qui a collaboré avec le New York Times, le Guardian ou le Spiegel et est venu sur place à plusieurs reprises entre 2020 et 2023, le monde découvre l’éternel retour du mythe de l’adolescent David contre le philistin Goliath, version post-industrielle.
Mais devant cette scène, c’est surtout la « sensation d’un paradoxe » qui s’est installée chez le photographe allemand de 31 ans. Le paradoxe d’un pays qui s’est fixé pour objectif d’atteindre la « neutralité climatique » en 2045, tout en poursuivant de tels gigaprojets polluants, sur fond de guerre en Ukraine et d’inquiétudes sur son approvisionnement énergétique.
Lorsqu’il immortalise le front de Lützerath, où une masse noire au « POLIZEI » réfléchissant, dûment casquée, dresse ses matraques face à ces zadistes d’outre-Rhin, Nolting prend soin d’inclure la rangée d’éoliennes géantes qui observent, impassibles, la bataille du charbon à leurs pieds. « Dans mon travail, j’essaie toujours de trouver l’image qui contient tous les points de contradiction, tous les symboles du paradoxe, comme ces éoliennes devant la mine », explique le photographe à Revue21.

Depuis Lützerath et jusqu’en 2026, Nolting a parcouru l’Allemagne pour documenter les turpitudes, plus ou moins banales, d’une démocratie européenne qui se débat, voire se contredit, dans la fournaise climatique. À l’atmosphère épique de la mine de charbon est venue s’ajouter une myriade de scènes cocasses, symptomatique de la confusion de l’époque. Ainsi de ces six femmes qui s’installent avec serviettes et glacière devant le lac artificiel de Bärwalder pour un pique-nique, tandis qu’à l’arrière-plan vrombit une centrale à charbon, dont l’Allemagne reste très dépendante depuis sa sortie du nucléaire en 2023. « Elles passent juste un beau dimanche après-midi, s’amuse Ingmar Björn Nolting. J’ai trouvé ça fascinant qu’elles choisissent de s’installer ici. À leur place, je ne pourrais pas m’empêcher de fixer la centrale. »
En juin 2023, du côté de Leipzig où il réside, il entend parler d’un vaste feu de forêt non loin et accourt avec son appareil. Mais aux flammes, il préfère le spectacle d’un quidam arborant un masque à gaz à l’orée du bois cramé, lequel pose pour un cliché « souvenir » devant la désolation. « Je veux toujours photographier à un niveau “méta” », justifie Nolting pour ces mises en abîme ironiques.

Dans ces images, il laisse à dessein flotter un décalage entre la gravité des situations et le pittoresque des attitudes. S’en amuse-t-il ? « Je ne trouve pas cela drôle, ni même comique, rectifie-t-il avec sérieux. Je perçois [ces moments] plutôt du côté du bizarre. » Il y a en effet du bizarre, dans un sens horrifique presque lovecraftien, à deviner dans le cadre ces forces de la nature démesurées et comme aux aguets, derrière les feux de forêt et les réacteurs colossaux. Une inquiétante étrangeté qui traduit le moment où la catastrophe, littéralement monstrueuse, infiltre les décors les plus familiers.
Le photographe panache l’immense et le minuscule, nos petits arrangements du quotidien avec le gigantisme croissant de la catastrophe climatique. Comme si les personnages de ces clichés coexistaient cahin-caha avec ces puissances infiniment supérieures, et que cette « colocation » ne pourrait pas durer longtemps.
Au fond, ce projet, poursuivi depuis six ans et baptisé Climate Paradox, n’est jamais un travail sur la nature, mais toujours une chronique des humains qui se débattent devant elle, au bord d’un gouffre qu’ils ont eux-mêmes creusé. Ingmar Björn Nolting cite ces mots indélébiles glissés par un homme d’affaires, pollueur sans remords, qui l’avait invité à bord de son jet privé lors d’un vol entre Majorque et l’Allemagne : « Je n’ai pas d’enfants. Après moi, le déluge. »







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