Été 2022, place de l’Odéon, sixième arrondissement de Paris. Trois hommes de lettres déjeunent à La Méditerranée, où s’attablait jadis Jean Cocteau. L’écrivain Emmanuel Carrère a répondu à l’invitation de son ami et agent, l’incontournable François Samuelson, dont les clients s’appellent aussi bien Michel Houellebecq que Virginie Despentes. L’enjeu des agapes est de faire plus ample connaissance avec cet essayiste nommé Giuliano da Empoli, l’homme du moment. Au printemps, Gallimard a publié son premier roman, Le Mage du Kremlin. L’Italien y imagine les confessions de Vadim Baranov, un Raspoutine des temps modernes inspiré de Vladislav Sourkov, le tacticien qui a orchestré l’avènement du « Tsar » Vladimir Poutine.
Initialement tiré à quelques milliers d’exemplaires – l’auteur n’avait jusqu’ici pas habitué ses éditeurs français à un tel phénomène de librairie –, le Mage est un succès fulgurant. Et pour cause : juste avant sa parution débutait l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Comme l’écrivaient alors partout les éditorialistes : l’Europe, sonnée, redécouvrait la guerre. Vue de la rue Gaston-Gallimard, la tragédie avait aussi des airs de Kairos, ce petit dieu ailé de l’opportunité révéré par les Grecs, qui avait cette fois-ci le dur visage d’un ancien espion soviétique. « Vladimir Poutine a été un attaché de presse XXL », plaisante Samuelson. En quelques semaines, et malgré les grimaces de certains experts, le livre aux accents prophétiques de Giuliano da Empoli devient la pierre de Rosette à partir de laquelle se déchiffreraient les mystères cyrilliques de Moscou.
Alors, pour les trois hommes, c’est entendu, pour toucher un public plus large encore, Le Mage du Kremlin doit devenir un film. Carrère, l’auteur de Limonov et longtemps plume phare de Revue21, en sera le scénariste. Le réalisateur ne peut être qu’Olivier Assayas, cinéaste plusieurs fois primé qu’Empoli admire depuis Carlos, le biopic du terroriste éponyme – l’Italien lui a déjà envoyé son manuscrit par la poste, sans toutefois le convaincre.
« Le sage de l’Élysée »
Carrère sort sur le trottoir pour accueillir sa mère de 93 ans, Hélène Carrère d’Encausse. Celle qui, en son temps, avait prédit la fin de l’URSS, a lu Le Mage en fine connaisseuse, puisqu’elle a elle-même conseillé plusieurs présidents de la République en matière de kremlinologie. Elle n’a d’ailleurs jamais caché, jusqu’à son mea culpa après l’invasion de l’Ukraine, une certaine estime pour Vladimir Poutine (qui le lui a bien rendu en saluant, à sa mort, un an après ce déjeuner de l’Odéon, « une grande amie de notre pays »). Après avoir embrassé son fils, la secrétaire perpétuelle de l’Académie française se tourne immédiatement vers Empoli : « Votre livre m’a beaucoup impressionnée. Vous aurez le grand prix du roman l’Académie française. » Promesse tenue.
Quatre ans et 930 000 exemplaires écoulés plus tard, Le Mage du Kremlin est sorti en salles en janvier 2026, avec un Jude Law en Poutine empesé. Désormais, les essais géopolitiques de l’Italien s’arrachent, et son premier roman a même été décliné en BD. Bombardé « visionnaire » à la une de L’Express, « décodeur du chaos » à celle de L’Obs, « mage de raison » en dernière page de Libération. Bernard Henri-Lévy, subjugué par « l’implacable justesse » et la nature « prémonitoire » de ces écrits, l’a intronisé au conseil de surveillance d’Arte France. « Il est l’un des rares, sur la scène européenne, avec lequel je me sente en accord sur la plupart des grands sujets », souligne le philosophe, éternel visiteur du soir des présidents. « Vous êtes non pas “le mage du Kremlin”, mais ici, ce soir, “le sage de l’Élysée” », a lancé Emmanuel Macron en épinglant les insignes de chevalier de la Légion d’honneur au revers de sa veste, en novembre 2025. Au passage, le président s’était étonné auprès de Carrère que Empoli ne signe pas lui-même le scénario du film.
Malgré ces hommages, l’Italien ne s’est pas départi de cet air à la fois cordial et désaffecté, comme si la comédie des hommes et le tumulte du monde dont il fait son miel ne l’affectaient qu’à moitié. Être là, et ne pas y être. « Il a ce que les Italiens appellent par ce mot merveilleux de Baldassar Castiglione dans Le Livre du courtisan, la sprezzatura », note Jean-Paul Enthoven. Un mot souvent traduit par « nonchalance », que l’ancien pilier de Grasset, à l’ère pré-Bolloré, définit comme « une façon d’être sans effort. C’est être désinvolte, mais très précis à la fois. » Enthoven n’a que des éloges pour celui dont il fut le découvreur en France. Comprenez, « Giuliano est totalement fidèle, jamais médisant ». Et, comme le rappelle la figure de Saint-Germain-des-Prés, « quand on tombe sur quelqu’un qui ne dit du mal de personne à Paris, croyez-moi, on le garde ».
Lac suisse et bichon maltais
Il émane effectivement de Giuliano da Empoli, 53 ans, fils et petit-fils d’économistes et hauts fonctionnaires italiens, l’aisance et la tranquillité de ceux qui ont toujours une porte de sortie. Au sens de l’identité déjà – doté de la double nationalité italo-suisse, mais né à Neuilly-sur-Seine, il est francophone depuis l’enfance. C’est ainsi qu’il a pu s’exfiltrer à pas de loup d’une première carrière politique en Italie, soldée par son échec à se faire élire sénateur de Toscane en 2018, pour renaître quelques années plus tard en homme de plume à Paris. Tout comme il aime se replier dans sa douce maison de famille décorée par ses arrière-grand-mères à Interlaken, au bord du lac suisse de Brienz, avec sa femme, sa fille et leur bichon maltais.
Ce n’est pas le genre d’homme à rester pendant les défaites.
Confidence soufflée dans un café romain
Une aisance à disparaître qui lui vaut ce mot amer glissé dans un café romain par un conseiller politique italien : « Ce n’est pas le genre d’homme à rester pendant les défaites. » Chez Giuliano da Empoli, l’activité éditoriale comme l’aventure politique ne sont ni un labeur inquiet ni une nécessité vitale. Quelque chose de plus proche de l’otium des antiques Romains : le loisir de l’esprit, libéré des contraintes matérielles, même au plus près du pouvoir.
Il y a quelque chose de nuageux chez ce penseur présenté comme un Machiavel à l’ère de l’IA conquérante et du trumpisme contagieux. Descendu de sa montagne suisse, il parvient en dépit de ses proximités partisanes à apparaître comme un doux prophète apolitique, débitant ses leçons de sagesse de la Renaissance à l’usage des bonnes gens. Empoli aime à décrire l’Italie comme « un laboratoire » où se préparent les futurs possibles de la politique.
À toute vitesse
On peut ainsi voir dans le fougueux Matteo Renzi, qu’il a accompagné voilà plus d’une décennie dans sa conquête-éclair de l’Italie, un préfigurateur d’Emmanuel Macron. Le populiste Mouvement 5 étoiles, qui a ravi le pouvoir à ce « disrupteur » transalpin, a été le modèle des Gilets jaunes. Il est aussi permis de penser que Silvio Berlusconi a inventé le style Trump. Si l’Italie est une boule de cristal, alors celui qui en revient ne peut être que prescient. Pourtant, sans jamais frontalement le refuser, Empoli n’est pas très prompt à parler de son passé italien. On le comprend : en France, il se déplace libre comme l’air, sorte d’aristocrate des idées qui se meut sans bagage. En Italie, où Renzi est particulièrement impopulaire, l’étiquette d’ancienne éminence grise le ramène irrémédiablement dans le bourbier partisan. Ou, pour le dire d’un mot facile, nul n’est prophète en son pays.
Plutôt que des confessions dans le salon d’une datcha, col roulé et livres anciens au coin du feu, la rencontre avec l’auteur du Mage du Kremlin a lieu chez son éditeur, à Paris. Ce jeudi de juillet 2026, l’homme, qui arbore une chemise blanche et une discrète montre dorée, marche à toute vitesse à travers les couloirs de Gallimard. Son esprit est occupé par la sortie imminente de son prochain roman, Le Fondateur, à paraître en octobre. La veille, il a rempli le Panthéon pour sa leçon sur le père de l’Europe, Jean Monnet. Trois semaines plus tôt, c’étaient les sénateurs qui buvaient ses paroles au sujet de la désinformation et des réseaux sociaux.
Entre-temps, il a fait un saut à Rome pour recevoir un diplôme honorifique et en a profité pour dîner avec son prince déchu, Matteo Renzi. Notre rendez-vous a lieu dans un vaste salon haussmannien, chichement décoré, où, en l’attendant, on peut parcourir de vieux livres alignés dans de sages armoires blanches. Coup de chance, s’y trouve le livre Kaputt de Curzio Malaparte, drôle d’écrivain voyageur toscan du début du XXe siècle, ayant servi dans l’armée française avant de changer de nom, et auquel Empoli se réfère intensément.
La vie d’un autre
D’emblée, on demande au nouveau mage de Saint-Germain-des-Prés comment il voit la politique. Est-ce un art très descendant, vertical, presque poutinien, où le prince, au sens machiavélien, doit prendre l’initiative ? Une science du sondage et du big data, où il faut coller le plus près possible aux désirs des électeurs ? Lui a popularisé cette parabole marketing qu’il décrit comme le mode opératoire des « ingénieurs du chaos » dans son essai éponyme de 2019. Si vous voulez vendre votre soda, c’est-à-dire votre politique, nul besoin d’en améliorer la recette ou d’en baisser le prix : mieux vaut augmenter la température de la salle de cinéma pour assoiffer le quidam. Telle serait la recette, à l’ère numérique, des stratèges du populisme comme les Américains Steve Bannon et Arthur Finkelstein. Soit s’appuyer sur les algorithmes pour exciter colères et passions.
Lors de notre rencontre, Empoli nous souffle une métaphore toute neuve : « Celle de la voile. Quand vous naviguez, vous ne déterminez pas la direction du vent. Mais le bon marin va où il veut quand même. » Et d’illustrer : « Prenez les dirigeants européens : le plus à gauche est probablement Pedro Sánchez [en Espagne] et la plus à droite sûrement Giorgia Meloni [en Italie]. Je ne suis pas extraordinairement fan ni de l’un ni de l’autre, et même si je vais avoir moins de sympathie pour Meloni, ce n’est pas la question… Les deux sont très habiles. Deux acrobates, qui arrivent à imposer leur corpus dans une certaine mesure, dans un contexte donné – le vent qui souffle, si vous voulez. »
Quel homme était-il avant de devenir l’écrivain que le Tout-Paris s’arrache ? La question l’étonne d’abord. Ses yeux semblent demander pourquoi ce lointain petit pays, l’Italie, nous intéresse tant. Et puis il entreprend de conter une vie qui lui paraît si distante, presque celle qu’un autre aurait vécu pour lui. « Je n’ai jamais eu d’appartenance exclusive à un lieu, commence-t-il. J’ai toujours été un peu au mauvais endroit. Même en Italie, qui est le lieu de mon identité la plus forte, j’ai toujours senti que j’étais en décalage. »
Vous imaginez, vous, débarquer dans une école à Rome sans savoir jouer au foot ? Ça commençait mal.
Giuliano da Empoli, auteur du Mage du Kremlin
Giuliano da Empoli partage ses premières années entre la France et Bruxelles, au gré des affectations paternelles. Ce n’est qu’à 11 ans qu’il arrive dans la capitale italienne, lorsque son père, Antonio da Empoli, économiste d’élite, est appelé au sein du gouvernement socialiste de Bettino Craxi, nommé en 1983. L’expert doit rendre compatible le socialisme transalpin avec le néolibéralisme conquérant de la décennie. Le bambino Empoli a, lui, un autre problème : « Le football était interdit dans mon école à Bruxelles : on faisait du volley-ball, du handball… Vous imaginez, vous, débarquer dans une école à Rome sans savoir jouer au foot ? Ça commençait mal. »
Puis arrive ce matin de février 1986. Ils sont quatre à attendre, planqués rue de la Farnesina, à Rome. Des néo-Brigades rouges, revenants de la décennie sanglante qui a terrorisé la politique italienne dans les années 1970. Ils ont bien étudié l’itinéraire de leur cible. Ils n’ont plus qu’à attendre qu’Antonio da Empoli fasse son arrêt habituel au kiosque à journaux pour ouvrir le feu. L’économiste est touché, un carabinieri en faction réplique, une assaillante de 27 ans perd la vie. Son père survit, mais Giuliano da Empoli sera contraint de passer le reste de sa jeunesse sous protection policière. Un arrière-plan qui le rendra hypersensible à la violence que peuvent déployer les extrêmes en politique.
Son père est alors au cœur du bouillonnement intellectuel de centre gauche, animé par les éditions Marsilio tenu par le frère d’un ponte du gouvernement où il officie. À sa suite, le jeune nepo baby brûle toutes les étapes de l’initiation politique. À 21 ans, il s’engage dans la campagne en faveur de Romano Prodi, un prototype du dottore italien qui, comme Mario Draghi plus tard, veut soigner le vieux pays fiévreux par une cure d’austérité économique. Étudiant à la Sapienza à Rome puis à Sciences Po Paris, il publie à 22 ans son premier essai aux éditions Marsilio, Un grand futur derrière nous. Un manifeste jeuniste à succès, qui capture l’air du temps et raconte sa frustration de vivre « dans un vieux pays gouverné par de vieilles personnes, qui sont très contentes de protéger leurs rentes », nous restitue-t-il trente ans plus tard. La tragédie le rattrape : une semaine après la parution du livre, son père meurt dans un accident de voiture.
Fascination pour le pouvoir
Dans ce premier essai, l’essayiste précoce épingle – déjà – les pesanteurs d’une gauche fossilisée et se demande par quel mystère Silvio Berlusconi arrive à gagner à tous les coups. Il estime que son camp, la gauche sociale-démocrate, doit s’inspirer des méthodes du Cavaliere pour retourner ses armes contre lui. Question délicate, pas si éloignée d’une certaine fascination pour le pouvoir que certains ont cru déceler dans la peinture de Vladimir Poutine dans Le Mage du Kremlin. Une interrogation qu’Empoli ne cesse de relancer de livre en livre depuis ses débuts, qu’il scrute les tactiques du stratège Maga Steve Bannon, la chorégraphie frénétique de Donald Trump ou la brutalité froide du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane, qui ordonne sans ciller l’assassinat du journaliste Jamal Kashoggi comme l’aurait fait un César Borgia, le prince de Machiavel. Là-dessus, Giuliano da Empoli adore citer le cinéaste Woody Allen : « Il y a sans doute quelque chose que les méchants ont compris et que les gentils ignorent. »
Ironiquement, sa jeunesse d’alors et sa vivacité d’esprit attirent l’attention des pontes vieillissants du centre gauche italien, durant la première parenthèse Prodi, de 1996 à 1998. Avant la trentaine, Giuliano da Empoli a déjà repris le flambeau paternel, enchaînant les passages en cabinets ministériels, des portefeuilles culturels le plus souvent. Las, le jeune technocrate doit quitter le Palazzo Chigi quand Berlusconi remet la main sur Rome. Il se réfugie aux archives de la Biennale de Venise, dont il prend la direction, avant de devenir, à 30 ans, le directeur délégué de la maison d’édition qui l’a publié à ses débuts. Quand Prodi prend sa revanche aux élections, en 2006, Empoli rempile auprès du ministre de la culture, Francesco Rutelli, qui le nomme au conseil d’administration de la Biennale de Venise. « Et c’est là, poursuit Giuliano da Empoli en buvant tout doucement son verre d’eau, que je rencontre Matteo Renzi. »
Renzi est alors un ancien scout, natif de Florence, la ville de Machiavel et des Médicis, qui a gravi en trombe les marches du parti chrétien-démocrate jusqu’à devenir président de la Toscane. Le trentenaire est talentueux, sémillant, magnétique. L’ancien vice-président du Conseil Rutelli l’a désigné comme son dauphin, les caciques socialistes le craignent. Il porte un discours qui, à la façon de Macron sous Hollande, prétend perturber les coordonnées de la droite et de la gauche. Comme Empoli, Renzi est un fieffé jeuniste – il se moque des vieilles cathédrales, des corps constitués et voit l’Italie comme un vieux magasin d’antiquités à remuer d’urgence. Son humour acide et ses slogans saturent le débat public, comme lorsqu’il lance le slogan de la rottomazione, tiré du vocabulaire automobile, pour « envoyer à la casse » la vieille garde. Des syndicats et autres associations, il dit qu’ils sont « bien moins représentatifs qu’un club de joueurs de burraco [un jeu de cartes populaire]. En espérant que mon jugement ne soit pas trop offensif pour le noble jeu du burraco… »
« Comme des aliens »
Le premier déjeuner entre les deux hommes a lieu en 2008 dans le fief de Renzi. Une rencontre fugace, mais l’homme politique garde le numéro de ce drôle d’oiseau aux cheveux pas toujours bien peignés, intello et informé à la fois, attentif aux nouvelles technologies – Empoli a signé dès 2002 un essai titré Overdose sur la « l’infobésité » numérique, comme on l’appelait à l’époque.
Quelques mois après leur premier rendez-vous, Renzi lui fait l’amitié d’assurer à ses côtés la présentation publique d’un autre « petit livre » qu’il vient de signer sur l’élection de Barack Obama et l’ère Facebook. Un an plus tard, Empoli, alors « en train d’écrire à la montagne », reçoit un coup de fil : Renzi vient de ravir la mairie de Florence et veut en faire son adjoint à la culture. « À ce moment-là, nous sommes alignés sur une obsession : réussir la disruption de la gauche italienne, se remémore l’essayiste. Avec Renzi, on est très enthousiastes à l’idée de dynamiter un peu le “truc”. » Dit autrement en ces temps-là, sous forme de slogan imprimé sur des t-shirts arborés lors de la Leopolda, le raout annuel des cadors du clan Renzi à Florence : « les dinosaures ne se sont pas éteints tous seuls ». Ce qu’il faut, c’est une bonne météorite.
« J’étais très controversé dans le monde de la culture à Florence, reconnaît l’ancien adjoint. Renzi voulait quelqu’un de l’extérieur pour pouvoir s’émanciper des petits groupes qui contrôlent la culture locale depuis toujours à coups de petits financements par-ci par-là, aux copains d’un côté et de l’autre. » Le jeune quadra aux joues rondes et à l’air presque adolescent veut faire de l’auguste ville « une plateforme d’art hypercontemporaine », comme Venise et sa biennale, en misant sur les stars internationales.
Ainsi, pendant six mois, le Palazzo Vecchio, le palais-forteresse des Médicis dont les murs ont abrité Machiavel et emprisonné le prédicateur Savonarole, accueille le célèbre et parfaitement kitsch crâne conçu par l’Anglais Damien Hirst, serti de diamants de plus d’un millier de carats. « Le problème, c’est que ces artistes débarquaient à Florence comme des aliens », se souvient Valentina Gensini, une curatrice florentine qui travaillait avec lui. Elle dirige aujourd’hui le Murate Art District (MAD), l’ancienne prison à l’est de la ville reconvertie en musée d’art moderne à l’époque.
Il faut quand même respecter… Et il y a des choses que je n’ai pas respectées à l’époque.
Giuliano da Empoli
Le crâne de Hirst devient un scandale local : deux femmes responsables d’institutions culturelles s’insurgent dans une lettre ouverte. En réponse, fier de son coup, Giuliano da Empoli les qualifie de zie, de « vieilles tantes ». L’insulte lui restera longtemps collée à la peau. « Je pense que ce que l’on faisait était juste, mais on aurait peut-être pu le faire avec… plus de diplomatie », concède Empoli en cherchant ses mots. Avant d’ajouter : « Il faut quand même respecter… Et il y a des choses que je n’ai pas respectées à l’époque. »
Le chemin sur les pas des années italiennes de Empoli mène à un élégant cabinet d’avocat sur les hauteurs de Florence. Là, Alberto Bianchi demande à son assistante des espressi presto. Ce sexagénaire au français parfait, beaux restes d’une thèse de droit à Paris, était le financier et l’avocat de Matteo Renzi pendant son ascension. À ce titre, il fait l’objet de poursuites pour corruption et financement illicite de parti politique (s’il a été relaxé en première instance, le parquet a fait appel). La rançon de la proximité du pouvoir : Bianchi faisait partie du fameux giglio magico – le « lys magique », emblème de la ville de Florence qui désigne le carré d’as des plus fidèles renzistes. Empoli n’est pas de ce premier cercle, mais il lui a laissé le souvenir d’un homme calme et fin observateur. « En tant qu’adjoint je ne peux pas dire qu’il ait laissé une marque très forte dans la ville de Florence, euphémise-t-il. Giuliano a une grande sensibilité politique, mais le pragmatisme requis pour travailler avec une administration n’était pas son fort. » Pas assez florentin pour Florence, en somme.
Pour Valentina Gensini, la directrice du MAD, il était évident que les triviales nécessités de la politique ennuyaient son ancien patron. Il rechigne à recevoir, limite ses rendez-vous au minimum, à rebours de l’affabilité attendue par la politique locale, surtout en Italie. Là et pas là en même temps : Empoli passe déjà beaucoup de temps en France, où il rejoint sa femme, une librettiste d’opéra franco-américaine. « Giuliano n’était pas un homme politique, résume Valentina Gensini. Il avait des tas d’idées, mais pas la patience requise pour une petite ville conservatrice comme Florence. »
La confiance se brise
Au bout de deux ans, Matteo Renzi ne voit pas venir le jour où son intellectuel préféré abandonne son poste d’adjoint au maire. « Renzi est surpris de la chose, il n’a pas l’habitude qu’on le quitte, résume Empoli. En Italie, je suis toujours tiraillé entre ma passion pour la politique et une très forte envie d’y échapper. C’est toujours la même torture. Alors je démissionne. » Il revient toutefois au côté de son champion comme directeur de son programme pour les primaires de la gauche italienne, dès 2012. Mais la cohabitation « se passe moyennement », élude Empoli. Une série de mésententes et une confiance qui se brise. Comme au moment où la presse locale révèle, d’un ton moqueur, que Renzi a collé aux semelles de l’ex-président américain Bill Clinton, de passage à Florence, dans l’espoir de se faire photographier à ses côtés pour asseoir son destin d’homme d’État, sans que l’Américain ne daigne se prêter à l’exercice.
Renzi comprend que l’humiliante indiscrétion a été glissée aux journalistes par son évasif conseiller. « Des incidents, il y en aura d’autres, évacue Empoli. À partir de là, notre relation est plus conflictuelle, parce que lui a quand même un caractère dominant et que moi, je ne supporte pas d’être dominé. » Luigi Zingales, économiste italien de renommée internationale, jadis soutien de Renzi et désormais professeur à Chicago au podcast très écouté, voit surtout chez les deux hommes une différence de nature : « Matteo voulait le pouvoir, pas Giuliano. Lui était toujours très relax, avec beaucoup d’élégance. Pas comme un politique, mais comme un intellectuel qui distille les conseils. »
Un même péché d’hubris les rassemble pourtant. Dans une ville où la tortue des Médicis conseillait pourtant, sur son blason, de se « se hâter lentement » (festina lente), le jeune conseiller a fait sien le défaut de son patron : l’excès de vitesse. Un empressement qui conduira le duo Renzi-Empoli au pouvoir à Rome, avant de leur coûter l’Italie.
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