Menue et délicate, allure d’elfe avec ses boucles grises et ses yeux noirs immenses, Arundhati Roy, 57 ans, est sans doute l’une des femmes les plus libres qui soient. Née en 1959 à Shillong, dans l’est de l’Inde, la romancière qui a reçu en 1997 le Booker Prize pour Le Dieu des petits riens a depuis publié une douzaine d’essais polémiques, toujours soigneusement argumentés.
Prenant position contre les essais nucléaires indiens, contre la construction de gigantesques barrages dans son pays, contre l’appropriation des terres par les sociétés minières, contre la droite nationaliste hindoue, contre les multinationales qui polluent et excluent, elle s’est également attaquée à l’icône absolue, le Mahatma Gandhi, qui fut favorable à la hiérarchie des castes.
Femme de convictions, Arundhati Roy s’est enfoncée dans les forêts de l’Inde centrale aux côtés de rebelles maoïstes. Pour avoir évoqué l’indépendance du Cachemire, occupé militairement par l’Inde, elle a été accusée de « sédition », et reçoit des menaces de mort des ultranationalistes hindous.
Rien ne l’intimide. Dans son dernier recueil, Capitalisme : une histoire de fantômes, elle dénonce la « mise en orbite des riches » dans l’Inde émergente, un phénomène qui frappe son pays avec violence mais qui touche aussi le reste du monde. « La seule chose qui vaille la peine d’être mondialisée, c’est la contestation », écrit-elle.
Usant d’une intelligence tactique et de sa sensibilité littéraire, elle est parfois jugée « agaçante », voire « sans nuances ». Elle s’en moque : « Aucun collectif ne me contrôle. »
D’où tenez-vous votre goût pour l’engagement politique ?
Arundhati Roy : De l’enfance sûrement, de ma mère. Issue d’un milieu traditionnel, celui des chrétiens syriaques du Kerala, au sud de l’Inde, ma mère a d’abord transgressé les règles en épousant un brahmane hindou de Calcutta. Quelques années plus tard, j’avais 2 ans, nouvelle transgression : elle a divorcé de cet homme, mon père, qui était alcoolique… Ma mère est retournée vivre chez ses parents à Ayemenem, un village du Kerala. On jasait à son sujet, c’était difficile. Elle passait parfois sa colère sur mon frère et moi, elle se montrait dure et cruelle. Malgré mon jeune âge, je voyais bien pourquoi : c’est que d’autres s’étaient montrés durs et cruels avec elle. J’ai développé très tôt une sensibilité aigüe à l’injustice. J’avais compris que l’establishment local, conformiste et intolérant, n’allait pas nous aider. Ni chrétienne ni hindoue, je me suis sentie extérieure à l’élite villageoise, j’ai eu conscience de ma vulnérabilité. Je n’appartenais pas vraiment à une famille, ce qui est très rare en Inde.
Plus tard, enfant dans les années 1960 et même après, on me disait : « Tu es la fille d’un mariage mixte, ta mère est une divorcée, personne ne voudra t’épouser. » Ma mère n’a cessé de se heurter aux pesanteurs sociales. Elle s’est battue pour son héritage – que la tradition réservait à son frère. Elle s’est battue pour créer une école. Comme mon frère, je n’ai pas été à l’école avant l’âge de 10 ans, c’est avec ma mère que j’ai appris à lire, écrire et compter. Avec elle, je suis devenue prompte à réagir. Sinon, je serais psychiquement éteinte.
Personne ne m’a endoctrinée, c’est pourquoi j’ai vu crûment, sans filtre, les rapports de force à l’œuvre dans une société quasi féodale. Personne ne m’a jamais affirmé que l’homosexualité, par exemple, était un péché. J’observais le pouvoir qu’exerçaient les hommes sur les femmes, les hautes castes sur les basses castes, l’exclusion des dalit, les intouchables. Je voyais qu’ils avaient leurs propres écoles, leurs propres églises, mais ils n’avaient pas le droit de franchir le seuil des maisons… Comment justifier cela ? C’est un véritable apartheid.
En fait, je crois qu’il existe deux sortes de gens : ceux qui sont à l’aise avec le pouvoir, et les autres, ceux qui le questionnent. Je ressens le besoin de questionner le pouvoir, quel qu’il soit. J’écris toujours sur le pouvoir. Dans mon roman, Le Dieu des petits riens, qui a choqué dans le village où j’ai grandi, le dernier chapitre décrit un rapport sexuel tout à fait consenti entre une chrétienne appartenant à la bourgeoisie locale et un jeune intouchable. C’est une transgression majeure du système des castes. Sur place, on m’a dit que pareille chose était purement et simplement « impossible », et cinq avocats ont porté plainte contre moi devant le tribunal du Kerala pour « indécence », « offense à la morale ».
Est-ce de cette enfance villageoise que vous tenez votre goût de la nature et votre souci de la préserver ?
Oui. Dans les années 1960-1970, il n’y avait pour ainsi dire rien dans mon village d’Ayemenem : pas de télévision, pas de magasins, pas de cinémas, pas de restaurants ou de bars. Aucune distraction. Mon univers, c’était la maison, la forêt et la rivière. Mon frère et moi fabriquions nos jouets avec des morceaux de bois, nous tressions de petits filets de pêche… Cet univers ne m’a jamais quittée. J’ai pris position contre la course aux armements nucléaires en raison des risques que la bombe atomique fait courir à l’homme mais aussi à la nature. J’ai dédié un essai à « toutes les marmottes, tous les campagnols, tout ce que, sur cette terre, menace et terrorise la race humaine ».
À présent, je vis à New Delhi, je suis une citadine mais mon paysage intérieur reste un paysage de campagne. Oh, bien sûr, les villages indiens n’ont rien d’idyllique. Il s’y exerce un contrôle social très pesant : tout le monde observe tout le monde. Il y a des problèmes de malnutrition, d’accès aux soins. Mais de nos jours, ceux qui sont expulsés de leurs villages par les exploitations minières, les industriels et les promoteurs connaissent un sort bien plus misérable.
Le Kerala où vous avez grandi était – et est toujours – un État communiste de la fédération indienne. Cela vous a marquée ?
Le premier gouvernement communiste est arrivé au pouvoir dans le Kerala en 1959, l’année de ma naissance. Dans mon enfance, j’étais terriblement angoissée à l’idée d’être asiatique. Après tout, le Kerala n’est guère qu’à quelques milliers de kilomètres à l’ouest du Viêtnam. Nous avions, nous aussi, des jungles, des rivières, des rizières, et des communistes. Je n’arrêtais pas de nous voir, mon frère et moi, éjectés d’un buisson par l’explosion d’une grenade ou abattus, comme tous ces « Jaunes » dans les films, par un marine américain aux gros biceps !
J’ai grandi sous la coupe conjuguée des propagandes américaine et soviétique, qui se neutralisaient plus ou moins. Plus tard, j’ai lu Noam Chomsky, et j’ai admiré la façon dont il démonte méthodiquement l’implacable machine du pouvoir et de la propagande. Lorsqu’on vient d’un village féodal, le marxisme est important pour comprendre les rapports de force entre les gens. C’est comme un squelette : ça structure, c’est nécessaire mais ça ne suffit pas. Il manque la chair, tous les « petits riens ».
Au Kerala, les communistes sont arrivés au pouvoir à l’issue d’élections démocratiques. Ils sont restés au gouvernement local le temps d’une législature. Puis ils ont perdu les élections, ils sont partis. Puis revenus. Ce n’était pas un parti dictatorial, comme en Union soviétique ou en Chine. Les communistes du Kerala ne ressemblaient pas non plus à leurs homologues indiens arrogants du Bengale-Occidental qui ont exercé le monopole du pouvoir pendant une bonne trentaine d’années.
Au Kerala, nous avions d’un côté l’élite chrétienne syriaque, aisée et influente, celle des propriétaires de plantations de thé, qui construisait des églises ; et de l’autre, les communistes, qui ont beaucoup misé sur l’éducation. Les uns et les autres ont réussi, d’ailleurs. Le taux d’analphabétisme est bien moindre au Kerala qu’ailleurs en Inde, les inégalités moins criantes. Sous l’influence des communistes et de leurs syndicats, les gens ont mieux compris leurs droits. Ainsi, ils ne sont pas complètement abandonnés au système des castes.
Et vous vous êtes installée à Delhi, c’était important ?
Ah oui, c’étaient des années décisives ! Au début, je me suis sentie étrangère à la grande ville. J’avais 16 ans. Arrivant à la gare de New Delhi pour la première fois de ma vie, j’ai pris un taxi et demandé au chauffeur de me conduire « chez Mme Joseph », ma tante, comme s’il pouvait savoir de qui il s’agissait !
Venue d’un village où tout le monde se connaissait, ce fut un choc de débarquer dans une mégalopole. Ces années-là ont été extraordinairement excitantes. Délivrée des hiérarchies villageoises et du statut de fille à marier, j’étais libre ! J’ai vite quitté la maison de ma tante pour habiter en résidence universitaire. J’étudiais à l’École d’architecture de New Delhi.
Loin de ma famille, je gagnais un peu d’argent en travaillant en parallèle dans un cabinet d’architecte. J’avais des amis, nous parlions de tout, de sexe, de politique. Nous fumions du haschisch. Nous avons essayé de créer un syndicat étudiant, on nous a mis plein de bâtons dans les roues. J’étais vue, je crois, comme une meneuse, un élément perturbateur… C’était merveilleux.
Rendez-vous compte ! Pendant cinq ou six ans, je n’ai pas mis le pied dans un appartement ou une maison digne de ce nom, ni dans une voiture individuelle. Après la résidence universitaire, j’ai vécu un an et demi dans un bidonville, d’abord avec mon petit ami de l’époque, puis seule. J’avais loué une bicoque à l’un des employés de la cantine. Je sais que le mot « bidonville » fait peur en Occident, il évoque la misère noire et les immondices, comme dans le film Slumdog Millionaire. Mais c’était un petit ensemble d’habitations informelles au cœur de la capitale, dans le quartier de Feroz Shah Kotla, pas loin de l’école. Évidemment ce n’était pas confortable, les toitures étaient toutes fines, il n’y avait pas de salle de bains. Ni ventilation, ni climatisation, ni isolation. Au printemps et en été, quand le mercure grimpe jusqu’à 40 °C ou plus, il faisait tellement chaud qu’il fallait arroser le lit avant de se coucher !
Qu’avez-vous appris pendant ces années ?
Au bidonville, j’ai appris à me débrouiller. J’étais heureuse. J’ai fréquenté mes voisins sans me soucier de leur classe sociale. L’endroit était peuplé de réfugiés du Pakistan. Ils exerçaient des métiers comme chauffeurs de rickshaws, ces petits taxis à trois roues sans portes, ou marchands ambulants. Plus tard, quand j’ai commencé à travailler, j’ai vécu dans un quartier musulman pauvre, la Dargah de Nizamuddin, construit autour d’un sanctuaire soufi. C’est un entrelacs de vieilles ruelles tortueuses, un bazar que ne fréquente pas la bourgeoisie de la capitale. Moi, je n’avais pas les codes et je ne m’en souciais pas, je prenais le thé dans la rue avec les mendiants. Ainsi, il m’est devenu facile de passer d’un monde à l’autre, d’un magnifique salon à un bidonville de Delhi.
Le bidonville a été mon université, autant que l’École d’architecture. J’ai compris là que les métropoles indiennes ne font aucune place aux pauvres car il n’existe pas de logements sociaux. Les mendiants et les marchands ambulants sont régulièrement expulsés par les autorités, et les bidonvilles sont rasés lors d’opérations dites d’« embellissement ». Ce fut le cas avant les Jeux du Commonwealth de 2010 où les bidonvilles restants avaient été masqués par des panneaux proclamant : « DELHIcieusement vôtre ».
Dans mes années étudiantes, j’ai réfléchi sur ce que c’est qu’une ville, sur ce que c’est que d’être citoyen, sur la façon dont une ville accueille les uns et se ferme aux autres. C’est là que j’ai forgé mes convictions. À l’École d’architecture, j’ai compris que je ne voulais pas faire ce qu’on attendait de moi, c’est-à-dire construire des maisons ou des centres commerciaux pour les riches. À la fin de mes cinq ans de scolarité, au lieu de présenter au jury un projet de bâtiment, j’ai soutenu un mémoire de recherche sur la planification urbaine qui m’a valu le diplôme. Voilà comment je ne suis pas devenue architecte.
Et vous vous êtes cherchée ?
Dès l’enfance, j’ai su que je voulais écrire. Mais j’ai d’abord un peu laissé de côté ce désir parce que je voulais me construire une vie indépendante à Delhi. Les études d’architecture, c’était pour pouvoir gagner ma vie très tôt. J’étais en conflit avec ma mère, il fallait que je me débrouille seule.
Mon diplôme obtenu, je suis partie vivre quelques mois sur une plage à Goa avec mon copain de l’époque, puis je suis revenue à Delhi. J’ai obtenu un job à l’Institut national d’urbanisme où je me rendais chaque matin sur un vélo loué une roupie la journée. Un jour dans la rue, alors que je pédalais, quelqu’un m’a vue, m’a fait signe et m’a proposé un rôle dans un film. C’était le réalisateur indépendant Pradip Krishen. J’ai accepté, j’ai joué le rôle d’une bergère dans son film, et dans la foulée nous nous sommes mariés.
Être actrice, c’était drôle, mais ce n’était pas mon rêve, je préférais écrire. J’ai donc écrit les scénarios des films où je jouais et que réalisait Pradip. D’abord In Which Annie Gives It Those Ones, qui m’a valu le prix national du meilleur scénario de l’année, en 1989. Cette récompense a fait de moi, financièrement, une personne indépendante. Et là, l’ambition d’écrire un livre m’est revenue.
J’ai alors pu me consacrer quatre années durant à mon roman Le Dieu des petits riens. Pour arrondir mes fins de mois, je donnais des cours d’aérobic, mais c’est à l’écriture que je passais l’essentiel de mon temps. Je m’y suis absorbée. Écrire un roman, c’est un peu comme vivre dans une prison que l’on construit autour de soi. J’ai adoré ça, être hors du temps. Dans cette « prison » littéraire, j’ai éprouvé un sentiment puissant de liberté.
Les applaudissements, les ronds de jambes, les salles de bain rutilantes des hôtels… Il m’apparaissait que si la notoriété était appelée à devenir mon quotidien, elle finirait par me tuer.
Et soudain, le succès… Un choc ?
Je ne m’attendais pas du tout à un tel succès. J’avais donné le manuscrit à un ami, l’écrivain Pankaj Mishra, qui sans m’en parler l’a montré à son agent, le Britannique David Godwin. À partir de là, tout s’est emballé. Des photocopies du manuscrit ont circulé dans les grandes maisons d’édition londoniennes, qui envoyaient des propositions de contrat par fax chez mes voisins – vu que je n’avais pas de fax. David Godwin a pris l’avion pour Delhi afin de me rencontrer. Le roman a été traduit dans plus de quarante pays, j’ai obtenu le Booker Prize. Un rêve !
En même temps, c’était difficile. Les lumières dans mes yeux, les applaudissements, les fleurs, les journalistes qui faisaient semblant de s’intéresser à ma vie, les hommes en costume en train de me faire des ronds de jambe, les salles de bain rutilantes des hôtels… Plus j’y pensais, plus il m’apparaissait que si la notoriété était appelée à devenir mon quotidien, elle finirait par me tuer. Par me terrasser à coups de bonnes manières et d’hygiène ! J’ai bien sûr apprécié cette heure de gloire mais si j’en ai joui intensément, c’est justement parce que c’était l’affaire d’un moment. J’ai parcouru le monde de long en large pendant un an, mais l’idée ne m’a jamais quittée qu’un jour je rentrerai chez moi, à Delhi, pour retrouver la vie qui était la mienne. C’est là que je puise ma force.
Vous avez gagné beaucoup d’argent. Qu’est-ce que ça a changé ?
Mes amis se sont réjouis, ils ont dit : « Nous sommes riches ! » comme si cet argent était à eux, et… il était à eux, en effet. J’ai beaucoup donné, pas à des ONG parce qu’elles sont financées et orientées par les fondations des grandes entreprises comme Vedanta, Tata, Reliance… J’ai donné à des mouvements sociaux radicaux, à des réalisateurs indépendants, à des chercheurs investigateurs. Je continue à le faire puisque je touche toujours des droits d’auteur.
Cela dit, je ne veux pas suggérer que je donne tout mon argent pour vivre dans un dénuement à la Gandhi. Non, j’habite une belle maison à Jor Bagh, un quartier agréable au sud de New Delhi. Je profite de la vie. L’argent m’a rendue plus libre encore d’écrire ce que bon me semble.
Dans vos essais, vous abordez sans fard d’importants sujets pour l’Inde : la bombe atomique, les grands barrages, l’environnement, le capitalisme, le nationalisme hindou… Êtes-vous en colère ?
Je ne me définirais pas entièrement ainsi. Écrire met en jeu un prisme d’émotions très diverses. La colère en fait partie, mais il y en a tant d’autres…
De la fiction aux prises de position sur le monde réel, voici comment les choses se sont passées. Avec Le Dieu des petits riens, c’était la première fois qu’un écrivain indien résidant en Inde recevait le Booker Prize. Je suis alors devenue en quelque sorte une mascotte nationale, une star, et j’ai disposé d’une énorme visibilité médiatique. J’ai assez vite ressenti la nécessité d’en faire usage.
Moins d’un an après l’attribution du prix, le gouvernement indien a fait procéder à trois essais nucléaires souterrains à Pokhran, dans le désert du Rajasthan. Cette triple explosion a été applaudie par les médias, les milieux d’affaires et les responsables politiques qui, tous, se réjouissaient bruyamment que l’Inde accède au statut de puissance nucléaire un demi-siècle après l’Indépendance.
Confrontée à cette euphorie des élites, et face à cette célébration creuse, j’ai alors publié un essai pour dénoncer la destruction potentielle de toute vie. Il n’y avait pas que de la colère dans ce texte, ni dans ceux que j’ai écrits par la suite. Il y avait aussi de la joie et de l’espoir, des récits célébrant les gens qui résistent. Ma critique m’a aliéné une bonne partie de l’élite indienne, mais elle m’a ouvert un monde de luttes.
Face aux essais nucléaires ou face au système des castes, il est impossible de se taire. La démocratie indienne comporte une part sombre, violente et inavouable qu’il est nécessaire d’exposer aux regards.
On vous qualifie souvent d’« écrivaine-militante » …
Je n’aime pas cette double casquette qui suggère deux rôles différents. Fictions ou essais, j’écris toujours des récits, des histoires privées ou publiques qui insistent pour être racontées. La différence c’est que mes essais visent un objectif précis, expliquer et convaincre. Quand j’écris de la non-fiction, tout est tactique : le dosage de l’émotion et de l’ironie, le choix du moment pour publier. J’ai écrit chacun de mes essais face à l’urgence. Face aux essais nucléaires ou face au système des castes, il est impossible de se taire. Ce n’est pas de l’esprit de contradiction exacerbé, c’est juste le b.a-ba de l’intelligence. La démocratie indienne comporte une part sombre, violente et inavouable qu’il est nécessaire d’exposer aux regards. J’aime l’ambiguïté, les nuances, la complexité et les questions sans réponse, d’accord, mais il y a des moments où l’écrivain se doit de prendre clairement position.
Bon, à chaque fois, mes interventions m’attirent plein d’ennuis : réprobation, insultes, menaces, poursuites judiciaires… Même sans suites, un procès est en soi une punition. En 2002, j’ai été condamnée à passer une nuit à la prison de Tihar, à New Delhi, pour « offense au tribunal », en raison de mon engagement contre les grands barrages. Je me suis résolue à payer une amende sous peine d’y rester trois mois de plus. Comme je n’ai aucun goût pour la souffrance, je me jure à chaque fois que plus jamais je n’écrirai quoi que ce soit qui comporte des notes de bas de page. Mais voilà, je recommence !
Pourquoi avez-vous milité contre la construction des grands barrages dans la vallée de la Narmada, dans l’ouest de l’Inde ?
Cet engagement a été fondamental, j’y ai appris les leçons les plus importantes de ma vie. J’ai compris comment un barrage pouvait être antidémocratique. Par les vannes et les canalisations, les autorités maîtrisent la distribution de l’eau, c’est-à-dire qu’elles peuvent choisir qui en profite et qui n’en profite pas, qui va s’enrichir et qui va s’appauvrir. J’ai vu aussi ce qu’un barrage fait à un fleuve. C’est là, plus qu’à la COP21 ou 22, que se joue la vraie bataille sur le climat. Ce qui s’est passé dans la vallée de la Narmada concerne le monde entier.
Pour résumer : dans le Gujarat, à l’ouest de l’Inde, un projet gigantesque de barrage avait été lancé sur le fleuve Narmada, le Sardar Sarovar, qui devait atteindre 138 mètres. Au départ, les gens dont les villages allaient être submergés n’avaient aucune idée de ce qui allait leur arriver. Sous l’impulsion d’activistes comme Medha Patkar et Himanshu Thakkar, un mouvement s’était formé contre ce projet, le Narmada Bachao Andolan (« Mouvement pour sauver la Narmada »). La Cour suprême indienne avait fini par ordonner la suspension des travaux, mais en 1999 la Cour a autorisé l’achèvement de l’ouvrage.
Pour moi qui avais suivi l’affaire dans la presse, ce fut un choc. J’ai rencontré des militants de la Narmada : ils voulaient que j’inaugure une expo, ce que j’ai décliné. Mais je leur ai donné de l’argent et je me suis rendue dans la vallée. J’ai rencontré des villageois condamnés à l’expulsion sans aucune contrepartie sérieuse, des paysans dépossédés de leurs terres en échange de sommes dérisoires, des pêcheurs privés de leur gagne-pain, des tribaux qui vivent de chasse et de cueillette dans la forêt depuis des générations et qui étaient contraints d’aller s’entasser dans les bidonvilles des métropoles. Au nom de quoi ? On invoque « la croissance », « le développement », mais pour qui ? Pour l’élite urbaine en réalité, ces quelque 300 millions de personnes dont je fais partie. Et ceux qui comptaient déjà parmi les plus pauvres sont massivement sacrifiés, des réfugiés de l’intérieur victimes d’une guerre qui ne dit pas son nom.
J’ai dormi dans leurs huttes, discuté avec eux, participé aux marches de protestation. Une paysanne m’a offert des graines de plantes endogènes. J’ai exploré les abords du fleuve, la forêt. Le barrage n’oppose pas seulement les riches et les pauvres. Au cœur de cette histoire, ce n’est pas seulement l’homme qui est en jeu, mais aussi la nature : le fleuve, les poissons, les arbres. Depuis que le barrage a été achevé, un immense réservoir s’est formé, modifiant tous les équilibres écologiques. À présent, ce lac artificiel est envahi par les crocodiles.
L’enquête fait-elle partie intégrante de votre travail ?
Oui, je me suis plongée dans toutes les études disponibles sur les barrages, leurs effets, leur financement. J’ai découvert avec stupeur que les promesses en matière d’irrigation et de production électrique n’avaient aucune chance d’être tenues. Les chiffres ne doivent pas faire peur, ni les rapports d’experts ou prétendus tels. J’en ai lu beaucoup, ceux de la Banque mondiale, ceux des autorités indiennes, ceux des ONG. Et j’ai aimé ça, c’était passionnant de comprendre – et de faire comprendre – ce qui se tramait autour de ce barrage.
J’ai eu affaire à des consultants de la Banque mondiale qui racontaient n’importe quoi. C’était drôle : ils avaient en face d’eux une romancière qui, croyaient-ils, ne maîtrisait pas les données ! J’ai travaillé dur pour tisser ensemble les faits en un récit qui soit à la fois efficace, informatif et poétique.
Que reste-t-il de cette lutte ?
Oh, le barrage a été construit, l’affaire est à peu près terminée… Mais ça valait la peine ! Ce mouvement de résistance qui était profondément enraciné et très joyeux laisse des traces dans les mémoires. Sans la mobilisation dans la vallée, la rébellion qui anime à présent l’Inde centrale n’aurait peut-être pas eu lieu. Au Chhattisgarh, les populations tribales insurgées ont réussi à faire reculer les compagnies minières qui guignaient leurs terres ancestrales. Là, une guerre non reconnue par l’État indien oppose les tribaux et leurs alliés maoïstes à la police et à la milice gouvernementale qui prétendent « lutter contre le terrorisme » et établir un « bon climat d’investissement » pour les entreprises.
En 2010, j’ai franchi la frontière entre ces deux Indes, la middle class urbaine et l’autre, en allant dans le Chhattisgarh. J’avais un rendez-vous secret, un mot de passe et une noix de coco en signe de reconnaissance ! J’ai passé plusieurs semaines avec un peuple tribal dans cette zone rebelle que les policiers ont appelée « Pakistan » : ils ont ordre de tirer à vue sur tout ce qui bouge. Au début j’ai eu peur, mais comme mes compagnons ne semblaient pas s’en émouvoir plus que ça, je les ai suivis dans la forêt.
Quelle cause a été, pour vous, la plus importante ?
Je crois qu’il ne faut surtout pas séparer les luttes. La compréhension politique du monde consiste à voir ce qui relie. Je n’aime pas découper le monde en « sujets » étanches, comme le font les ONG et beaucoup de mouvements militants. Les mouvements des intouchables sont souvent hostiles à la gauche radicale, qui ne comprend rien aux castes. Les mouvements pour les villageois expulsés de leurs terres se soucient peu des femmes, pourtant massivement lésées car elles ne détiennent aucun titre de propriété. Les ONG féministes des grandes villes ne s’intéressent pas davantage au sort de ces villageoises…
Les femmes, les pauvres, les intouchables, les barrages… Comment croire que ce sont des « problèmes » distincts appelant chacun leur solution propre ? Dans les villes indiennes, l’urbanisme ne fait aucune place aux pauvres. Sur les rivières, l’érection des grands barrages les expulse de leurs terres et détruit les vallées. Dans les forêts, l’exploitation minière fait de même. Dans les campagnes, le développement de la monoculture intensive ruine les sols et à terme les fermiers. Le Pendjab était une région agricole fertile et prospère, toujours donnée en exemple ; maintenant, la situation y est problématique. Partout, la brevetabilité des semences rend les cultivateurs dépendants des multinationales… La répression policière se déploie jusqu’au cœur de l’Inde. Et le nationalisme gagne du terrain. Voyez, un monde se dessine, dont les perspectives s’élargissent de plus en plus. Ce qui se passe en Inde se passe aussi ailleurs, sous des formes plus ou moins comparables. En Inde, la sécession des riches est plus évidente, elle vous saute aux yeux. Les castes légitiment les inégalités et les intensifient.
Je tisse ensemble ces histoires qui se tiennent toutes. Je suis une conteuse. Je recherche une compréhension sans spécialisation. C’est pourquoi je suis seule mais pas esseulée : j’ai plein d’amis ! Je suis seule car je ne m’accomplis pas à travers un collectif qui me dirait que penser. Personne ne me contrôle, je suis libre et j’en suis fière. Au fond, l’engagement qui me tient le plus à cœur, c’est la littérature. Je m’efforce de rendre visible l’invisible, et d’éviter l’inévitable.
Sur la question des castes, vous avez remis en cause l’héritage de Gandhi. Pourquoi ?
Tout commence avec un petit éditeur qui me demande d’écrire une préface pour la réédition d’un texte de 1936 du docteur Ambedkar en faveur de l’ « abolition des castes ». Je pensais écrire deux ou trois pages d’hommage sur cet homme qui fut le principal rédacteur de la Constitution indienne. J’ai fait quelques recherches, et j’ai découvert une controverse peu connue qui avait opposé Ambedkar, lui-même intouchable, à Gandhi qui s’opposait à la stigmatisation de cette caste, mais pas à l’« intouchabilité » en tant que statut.
Gandhi approuvait totalement le système héréditaire des castes, il trouvait que c’était une merveille de la société indienne ! J’ai consulté ses écrits. Dans sa jeunesse, Gandhi était avocat à Durban, en Afrique du Sud, où il défendait les intérêts des commerçants indiens discriminés par rapport aux Blancs. Très bien. Mais il réclamait dans le même temps une troisième porte dans les bureaux de poste pour que les Indiens n’aient pas à franchir le même seuil que les Noirs ! À son retour en Inde, Gandhi a œuvré activement pour le statu quo des castes.
C’est pourtant une hiérarchie meurtrière : il faut savoir que chaque jour des intouchables sont tués en toute impunité. Mais un solide consensus règne en Inde autour de ce système discriminatoire. La droite nationaliste actuellement au pouvoir vénère ce qu’elle appelle l’« hindutva », l’identité hindoue, à laquelle se rattache le système des castes. Plus surprenant, les progressistes ne remettent pas en cause ce système. Ce sont ces hindous-là, modérés, ouverts et tolérants, que le docteur Ambedkar aurait voulu convaincre. Moi aussi.
L’arrivée au pouvoir des nationalistes du Parti du peuple indien, le BJP, a changé quelque chose pour vous ?
Oh, mes interventions publiques me valent toujours des ennuis ! Il y a quelques années, j’avais évoqué la possibilité de l’indépendance du Cachemire occupé en partie par l’Inde. C’était en 2010 et cela avait suscité un tollé général, alors même que la guerre règne dans cette région depuis des décennies. Des manifestations nationalistes avaient été organisées devant ma maison à New Delhi. Une procédure avait été lancée contre moi pour « sédition », j’ai cru que j’allais être arrêtée.
Depuis que le leader du BJP, Narendra Modi, est devenu Premier ministre, les choses n’ont fait qu’empirer. En 2016, un puissant mouvement étudiant s’est déclenché à New Delhi pour contester l’exécution par pendaison de deux indépendantistes cachemiris accusés de « terrorisme ». Le professeur Saibaba, soupçonné de « maoïsme », avait été arrêté par la police alors qu’il est en fauteuil roulant. En prison, il n’a eu droit à aucun traitement médical. Moi, j’avais pris son parti et celui des étudiants. Résultat, le présentateur vedette de la chaîne Time Now, l’équivalent indien de Fox News, a clamé à l’antenne que j’étais « antinationale », que j’étais l’instigatrice des troubles, ce genre de choses… Une nouvelle procédure pour « offense au tribunal » a été lancée contre moi.
S’exprimer librement devient dangereux. Même physiquement. À présent, quand je donne une conférence, je n’annonce plus le lieu à l’avance, j’essaie de me rendre imprévisible. À Delhi, le parti nationaliste BJP a armé des milices privées, des « groupes de vigilance ». Il faut prendre certaines précautions, et ça ne concerne pas que les intellectuels de gauche comme moi. Les jeunes musulmans qui travaillent sur la route doivent aussi se tenir sur leurs gardes. Si un accident se produit, ils peuvent être désignés comme responsables et tués sur-le-champ par une foule hindoue en colère. C’est inquiétant.
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