Jean-Marc Jancovici, l’ingénieur-roi, ses disciples et ses principes

Écrit par Nicolas Gastineau et Iris Lambert Illustré par Stéphane Oiry
24 avril 2026
Jean-Marc Jancovici fait une conférence retransmise sur sa chaîne YouTube
À un an de la présidentielle, le prophète de la décroissance nucléarisée compte peser dans la bataille. Populaire et secret, le sexagénaire a su convaincre une cohorte de prosélytes. Mais face au spectre de l’extrême droite, l’apolitisme revendiqué de son mouvement fait tiquer, y compris parmi ses premiers partisans.
20 minutes de lecture

« Tu connais la différence entre un ingénieur et un train ? Quand le train déraille, il s’arrête. » Bien des années plus tard, Jean-Louis Caffier déguste encore sa blague. « Je lui disais ça quand il m’emmerdait », glousse-t-il. Assis à la table de sa salle à manger, son petit-fils jouant non loin, le journaliste télé retraité dans le Loiret jongle avec ses souvenirs de « Janco ». Comme d’habitude avec Jean-Marc Jancovici – l’homme que la familiarité puis la célébrité ont réduit à deux syllabes –, l’histoire commence par de mauvaises nouvelles. Celles que ce polytechnicien de 64 ans assène infatigablement à la France entière depuis plus de vingt ans. Le 28 février 2006, Caffier, alors présentateur de l’émission Terre-Mère sur LCI, se doit d’informer ses téléspectateurs qu’il s’est pris un « ouragan de force 5 ». Du genre qui « balaye les certitudes d’un système qui s’essouffle ». Concrètement, un petit bouquin de 190 pages, Le Plein s’il vous plaît, signé Jean-Marc Jancovici : « D’un coup, j’ai ressenti l’immensité du danger. C’était une révélation. »

Une déflagration intérieure désormais partagée par des légions de convertis. Ceux des plus de 1 000 conférences données en vingt ans – en 2019, au sommet de sa forme, Jancovici en livre une tous les trois jours. Et surtout les millions d’internautes happés sur YouTube par ses harangues. Tous sonnés par cette même faconde qui vous tabasse pendant une heure trente de vidéo hypnotique, souvent mal cadrée, saucissonnée d’expressions vieille France et de sourires narquois, jusqu’à vous faire avouer l’existence implacable, arithmétique, du mur dans lequel on va tout droit. Le sifflet de départ du train Jancovici est toujours le même : un rappel chimique sur la saturation en CO2 de l’atmosphère. Le problème ? Nous sommes tellement accros aux hydrocarbures (pétrole, gaz, charbon) qu’aucune des alternatives technologiques – champ d’éoliennes, capture de carbone ou dernières voitures électriques – ne suffira à empêcher l’apocalypse climatique. À moins que l’on décide, avec effet immédiat, de décroître énergétiquement. C’est-à-dire, dans la pensée de cet ingénieur pour qui économie rime avec énergie, de décroître tout court.

Le mystère Jancovici est là : cette position devrait instantanément l’envoyer dans le ghetto intellectuel de l’écologie politique, quelque part entre le militantisme anticapitaliste, l’activisme des opposants aux firmes pétrolières et les avocats de la décroissance. Pourtant, l’ingénieur le plus célèbre de France a une aura œcuménique. Si Pablo Servigne, radical chef de file de la « collapsologie » (littéralement, la science de l’effondrement) le cite volontiers comme un « parrain », Jancovici a aussi l’oreille des patrons du CAC 40 – celui de TotalEnergies compris. Et embarque derrière lui des dizaines de milliers de citoyens, rassemblés sous la bannière des « shifters » – une association liée à son think tank, le Shift Project, soit le « Projet Transition » – ainsi que des responsables politiques pour certains à la droite de la droite. Ainsi, Julien Aubert, fondateur du très souverainiste micro-parti Oser la France, confie s’être inspiré de ses travaux pour son programme sur le nucléaire et loue ses talents de « vulgarisateur percutant ».

Autant qu’Astérix

Le dessinateur Christophe Blain – qui avait déjà transformé, dans Quai d’Orsay, l’ancien ministre des affaires étrangères Dominique de Villepin en figure surhumaine sous son crayon – voit carrément en Jancovici un héros des temps modernes. Il signe avec l’ingénieur en 2021 la bande dessinée Le Monde sans fin, best-seller vendu à plus d’un million d’exemplaires – autant qu’un volume d’Astérix –, achevant de diffuser la pensée jancoviciste auprès du grand public.

Aujourd’hui, l’aura sans pareille de son fondateur a permis au Shift Project de lever 4,5 millions d’euros, destinés à peser sur les présidentielles de 2027. En deux décennies, l’ingénieur iconoclaste, intraitable, bavard et, paradoxalement, profondément discret, est parvenu à entraîner de nombreuses forces contraires dans la bataille de sa vie, celle du CO2. Mais au prix d’un vœu d’apolitisme technocratique qui, à force de réduire l’avenir à un calcul de barils et de kilowatts, semble aveugle aux dangers qui menacent les démocraties.

Inutile de lui en parler directement. Jancovici met un point d’honneur à ne plus répondre aux demandes de portraits – celui-ci ne fera pas exception. « Ils focalisent l’attention sur le messager au lieu de parler du message, individualisent inutilement une personne dans un ensemble nécessairement collectif », nous écrit-il. « Vous ne résoudrez pas le Rosebud », prévient, énigmatique et facétieux, l’homme de cinéma Franck Cabot-David. Référence au Citizen Kane d’Orson Welles, et à ce fameux mystère originel que le personnage principal, un journaliste justement, n’arrivera jamais à décoder.

« Cherche polytechnicien qui souhaite travailler au smic pour faire des films. » Et il a répondu.

Franck Cabot-David, comédien producteur

Chauffé par un rhum-coca, le comédien producteur de 74 ans, avec ses faux airs de Paulie, le mafieux des Soprano, déroule ce qui lui reste de souvenirs du temps où il passait « ses jours et ses nuits » avec l’ingénieur, quarante ans plus tôt. Un jour de 1986, un gamin de 24 ans tout juste sorti d’école, coupe en brosse et regard perçant, débarque à la brasserie du Fouquet’s après avoir lu une petite annonce. Coup de foudre immédiat. « Ça faisait des années que j’étais acteur, resitue Cabot-David. Je voulais lancer une boîte de production, mais je ne connaissais rien aux sociétés. Comme un gag, j’ai mis dans Libération : “Cherche polytechnicien qui souhaite travailler au smic pour faire des films.” Et il a répondu. »

Avaler la pilule rouge

Ainsi débute l’aventure Ciné Magma Production, qui verra le futur Janco virevolter du côté de Pigalle, côtoyer Claude Chabrol et Marcel Carné, tenter quelques pas de danse maladroits sous les stroboscopes du Bus Palladium, bien obligé de plonger avec son aîné dans les cercles mondains et bohèmes. « Pas très à l’aise », certes, mais déterminé, voire « obsessionnel » quant à la réussite de leur projet. Leur idée est simple : réaliser des « films industriels », soit des spots publicitaires à usage interne pour de très grosses boîtes dénichées grâce à l’opulent carnet d’adresses de l’ancien étudiant de l’X, afin de générer suffisamment d’argent pour produire les courts-métrages art et essai de jeunes espoirs. Comme un avant-goût des structures de financement transversales sur lesquelles tout l’édifice jancoviciste sera bâti. En attendant, les deux hommes ne comptent pas leurs heures, portés par l’énergie radioactive de l’ingénieur vingtenaire, « redoutable d’intelligence », mais encore bien loin de s’intéresser à la fin du monde.

Et puis vint la « pilule rouge », expression tirée du film culte Matrix, passée via le Web dans le langage courant, autant chez les masculinistes que dans certains courants écolos, pour décrire ce moment où une vérité jusqu’alors invisible éclate et reconfigure tout, sans retour possible. Jancovici s’était déjà pris en pleine face le premier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) publié en 1990. Mais la « pilule », la vraie, est sa découverte des Limites à la croissance, le rapport du Club de Rome, connu aux États-Unis comme le « rapport Meadows », cosigné en 1972 par le couple de scientifiques américains du Massachusetts Institute of Technology (MIT) Dennis et Donella Meadows, sorte de menhir de la pensée écologique planétaire, auquel Jancovici revient sans cesse.

Il n’y a que trois solutions pour que la population décroisse. La famine, la maladie ou la guerre.

Jean-Marc Jancovici

L’illumination tient en une formule que Jancovici ramasse noir sur blanc dans la préface de la réédition française du rapport, en 2012 : « Tant que nous poursuivons un objectif de croissance économique “perpétuelle”, nous pouvons être aussi optimistes que nous le voulons sur le stock initial de ressources et la vitesse du progrès technique, le système finira par s’effondrer sur lui-même au cours du XXIe siècle. » Reste alors à diffuser le plus largement possible cette « découverte d’une simplicité biblique ». Et surtout la prophétie inquiète qui y est adossée : quand les ressources disponibles commenceront à décroître, la population devra décroître en conséquence. « Et comment une population décroît-elle ? » interroge Jancovici lors d’une conférence en 2017. « Il n’y a que trois solutions, énumère-t-il avec son typique sourire sans joie. La famine, la maladie ou la guerre. » Alors, pour tenter d’endiguer l’apocalypse, il entreprend de distribuer la plus grande quantité possible de pilules rouges.

« Esclaves énergétiques »

« Bienvenue chez Jean-Marc Jancovici. Le seul consultant qui vous offre la Lune sans que vous ayez à le demander… » C’est devant cette drôle de harangue, sur fond de photo de la Lune pixellisée et dupliquée à l’infini, que les internautes ont découvert au début des années 2000 l’existence numérique de l’ingénieur blagueur. Rendez-vous sur www.manicore.com, un blog désuet et désormais inaccessible, où il a couché pendant une décennie toutes ses obsessions, comme la métaphore filée des « esclaves énergétiques » qu’on retrouvera mot pour mot, vingt ans plus tard, tout au long de sa BD best-seller.

Je sais ce que c’est de générer de la peur juste parce que tu as envie de sauver le monde. 

Pablo Servigne, inventeur de la collapsologie

Rapidement, les initiés se donnent le mot. Pendant leurs études, Pablo Servigne et Raphaël Stevens, qui enfiévreront l’écologie politique avec leur manifeste Comment tout peut s’effondrer (2015), avouent avoir été « des fans de la première heure du blog ». Ils s’envoient alors les posts de Janco comme on se partage le dernier morceau de son artiste préféré. « J’ai plein d’empathie pour lui, s’émeut Servigne. Je sais ce que c’est d’être considéré comme un prophète, de générer de la peur juste parce que tu as envie de sauver le monde. » Avec une réserve qu’il est loin d’être le seul à formuler sur la méthode Jancovici : « Malgré un bon sens de l’humour et une bonne pédagogie, c’est une faute éthique de balancer aussi cash de si mauvaises nouvelles. C’est comme annoncer sans précaution un cancer à des patients. »

Si le train Janco file aussi vite, sans crainte de dérailler, c’est qu’il ne doute pas une seconde du cap. « Il est complètement habité. Ce n’est pas une posture, il n’a pas choisi tout ça. C’est plutôt lui qui a été choisi. En quelque sorte, il est en mission », admire Geneviève Ferone. Cette pionnière française de la finance durable, amie de longue date du Robespierre du CO2, a fondé avec lui son laboratoire d’idées, le Shift Project, en 2010. Attablée un matin de mars 2026 au Select à Montparnasse, placée de manière à pouvoir surveiller son vélo attaché à l’extérieur, elle remonte le temps. Comme la première fois qu’elle a vu Jancovici, lors d’un dîner des Young Leaders organisé par la French American Foundation, cercle très fermé de jeunes prometteurs où sont passés les présidents Bill Clinton et Emmanuel Macron ou l’astronaute Thomas Pesquet. Ils se repèrent au milieu d’une grappe d’entrepreneurs bankable comme « les deux seuls tournesols du champ qui regardaient ailleurs » – en l’occurrence vers la catastrophe climatique à venir.

Sauvé par des Justes

Derrière l’abnégation à toute épreuve de l’ingénieur, père de deux filles, se logerait une « conscience aiguë qu’en cas d’effondrement, certains seront sacrifiés », glisse la sexagénaire au foulard orné de chatons. Et cette inquiétude, lance-t-elle comme une piste à creuser, serait un héritage de la chair. L’ingénieur en parle peu, mais deux de ses grands-parents paternels, Jean Jancovici et Adèle Kivatizai, juifs d’origine roumaine et ukrainienne, ont été internés à Drancy, puis déportés à Auschwitz, avant d’y être exécutés en 1943. Son propre père, sauvé par des Justes et caché dans une école protestante, en Dordogne, est devenu physicien dans la ville où Jean-Marc Jancovici a vécu toute sa vie, Orsay (Essonne).

Face au désastre annoncé, il s’agirait donc pour le conférencier « d’organiser le pessimisme », rembobine Geneviève Ferone, mobilisant le philosophe allemand Walter Benjamin, qui préconisait de délaisser les postures moralisatrices pour entrer en action. Mais comment passe-t-on, concrètement, de la révélation à la révolution ? Première étape : conquérir le monde médiatique. L’occasion se présente au détour d’une discussion avec Jean-Louis Caffier, en 2005, lors d’un colloque à l’Alpe d’Huez. L’ingénieur et le journaliste, désireux de voir les sujets écolos caracoler dans les JT, fomentent alors une opération séduction pour « former » les professionnels de l’info. « Janco m’a dit : on invite 25 journalistes, on leur fait faire du ski le matin, de la bronzette à midi autour d’une raclette et des conférences sur le climat et l’énergie l’aprèm », se souvient l’ancien présentateur. Enchanté de voir des stars slalomer dans sa station, l’office de tourisme de Combloux, en Haute-Savoie, accepte de financer une partie du projet. Jancovici s’occupe de trouver le reste des sponsors. « Pour le fric, il était très fort », sourit encore Caffier.

Je peux essayer de retrouver la photo de Janco avec Évelyne Dhéliat en train d’étaler des rillettes.

Jean-Louis Caffier, journaliste

Dix années durant, la commune voit ainsi débarquer chaque hiver les cadors du PAF en combi, jusqu’à ce que le covid vienne freiner leurs ardeurs. « Ça allait de Pujadas, qui présentait le 20 heures à l’époque, aux journalistes de la presse régionale », liste Caffier. Il faut imaginer Jancovici, aussi éloquent qu’obsessionnel, qui parle CO2 du soir au matin, de la gare à Paris jusqu’aux télésièges. À Combloux, l’ingénieur polytechnicien, qui a fait son service militaire dans un bataillon de chasseurs alpins, a quelque chose du mono de colo, « dernier couché, premier levé », jusqu’à s’imposer « le devoir de faire lui-même les sandwichs », se remémore Caffier. « Je peux essayer de retrouver la photo de Janco avec [la présentatrice météo] Évelyne Dhéliat en train d’étaler des rillettes », propose-t-il. Passé les pique-niques, l’ingé féru de voile autant que d’escalade a déjà en tête l’étape suivante : « Après, les journalistes, Jean-Marc a dit : “On va faire la même chose, mais pour les patrons.” »

Le célèbre « bilan carbone »

C’est avec un autre polytechnicien de sept ans son aîné, l’économiste Alain Grandjean, qu’il fonde en 2007 un cabinet de conseil. Son nom, Carbone 4, vient de la promesse que se fixent les écologistes au début des années 2000 : diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre de la France en 2050 par rapport à 1990. Les deux ingénieurs font alors alliance avec un centralien, Laurent Morel, président à l’époque du groupe Klépierre, leader européen des centres commerciaux. Carbone 4, qui affiche 16,5 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, s’impose rapidement au sommet d’une niche que Jean-Marc Jancovici a pratiquement inventée quelques années plus tôt, lorsqu’il démarche l’Agence de l’environnement (Ademe), en 2001, pour proposer une méthode de calcul – le désormais célèbre « bilan carbone ».

C’est un collapso qui a mis un costard pour parler à ceux qui font tourner la mégamachine.

Pablo Servigne, inventeur de la collapsologie

Du même nom que son blog, la société personnelle de Jean-Marc Jancovici, Manicore, détient sa participation dans Carbone 4 Holding, la structure qui chapeaute Carbone 4 et ses deux filiales, Carbone 4 Finance et Carbone 4 Luxembourg, cette dernière fondée en 2024 pour accompagner l’arrivée d’un employé dans ce pays à la fiscalité accommodante. Leurs clients s’appellent TotalEnergies, la RATP ou EDF – que Jancovici prononce « édé-effe », à l’ancienne. « Janco, résume Pablo Servigne, c’est un collapso qui a mis un costard pour parler à ceux qui font tourner la mégamachine. »

Une fois les entrepreneurs atteints, les derniers rouages qu’il lui reste à conquérir ne sont pas tenus par les cerveaux matheux sortis des meilleures écoles, mais plutôt par des profils plus mouvants, souvent issus de Sciences Po : les politiques. Jancovici fait une entrée remarquée au conseil scientifique de la Fondation Nicolas-Hulot en 2001, bien avant que l’ancien animateur télé ne devienne ministre de la transition écologique en 2017. Mais les années passant, comme les présidents, le « collapso en costard » doute. Il se rend certes volontiers avec son inimitable bagou aux nombreuses convocations des commissions parlementaires pour arroser de règles de trois et de bon sens « ingé » les députés souvent fascinés. Mais la démocratie, regrette-t-il dès 2015 dans Dormez tranquilles jusqu’en 2100, serait « un système myope, lent, incohérent souvent », qui peine à prendre au sérieux la question climatique.

Comme Platon

Dans la rapide histoire des régimes politiques que l’ingénieur tricote au détour de ses prises de parole, la démocratie, « née dans un monde en croissance », est présentée comme inséparable de l’abondance énergétique. La mission de la classe politique est alors de répartir la richesse de façon à contenter les uns ou les autres. « C’est le programme de Ségolène Royal, cingle-t-il ici ou là. On donne à Pierre, à Paul et à Jacques. » Mais que se passe-t-il quand l’énergie vient à manquer ? Quand il faut interdire, pour sauver le futur, les produits et les plaisirs polluants ? À le suivre, la démocratie serait un régime de cigales, inadapté à l’hiver climatique qui se profile. D’où la naissance du Shift Project.

Ce laboratoire d’idées est sponsorisé à hauteur de 1,5 million d’euros par an par des entreprises comme Bouygues ou EDF, soutiens historiques des projets de Jancovici et, dans une circularité controversée, également clientes de Carbone 4. L’objectif ? Fournir aux décideurs des pistes concrètes et chiffrées pour organiser la décarbonation de l’économie. « Que ceux qui prétendent gouverner apprennent d’abord les lois de la thermodynamique » : voilà ce qu’on pourrait lire sur le frontispice du Shift Project, à l’instar de Platon qui interdisait l’entrée de son académie à ceux qui n’étaient pas géomètres. Mais à l’auteur grec de la République et son philosophe-roi, le polytechnicien préférerait sûrement une autre utopie, inventée au lendemain de la Première Guerre mondiale aux États-Unis.

Fascinés par la planification économique de leur pays pendant le conflit, un groupe de scientifiques proposent de basculer vers un système politique entièrement rationalisé, où l’économie serait subordonnée à l’énergie disponible par une monnaie-énergie, et la production optimisée par une élite selon les besoins et les limites. Ces messieurs qui ont tout pour plaire à Jancovici ont forgé un mot nouveau pour leur royaume : la technocratie, où l’ingénieur-roi gouverne main dans la main avec la science-reine.

Des sacrifices collectifs

En raison de son soutien assumé au nucléaire, énergie décarbonée dont on ne peut pas se permettre de se passer, martèle-t-il avec morgue en s’aliénant une part non négligeable des écologistes, Jancovici a parfois été taxé de technosolutionniste. Autrement dit, accusé de penser que les solutions technologiques pourraient tirer l’humanité d’affaire. Lui soutient au contraire qu’aucune innovation, avion à hydrogène ou photovoltaïque, ne suffira à résoudre le problème du CO2. De sérieux sacrifices collectifs sont donc inévitables : moins de consommation, moins d’avions, moins de voitures, moins de chauffage. Et pour décarboner ce qui doit l’être, une planification à grande échelle. D’où son rôle moteur dans la mise en place du Secrétariat général à la planification écologique, créé sous Macron en 2022, et toujours en quête de résultats tangibles.

Au fond, remarque David Cormand, eurodéputé Verts/ALE, c’est peut-être dans cette vision ultra-planificatrice que se loge la véritable divergence avec les écologistes, au-delà de la question des déchets radioactifs : le secteur du nucléaire exige « un État fort, avec des ingénieurs très bien formés qui transmettent leur savoir, une chaîne de direction extrêmement stable et une organisation de la société extrêmement prévisible ». Or, poursuit-il, il y a là une contradiction majeure : face à « l’instabilité prévisible du monde », la seule façon de maintenir le nucléaire serait « un pouvoir autoritaire ».

Les projets fusent

Pour canaliser l’engouement citoyen autour de sa personne, une « association sœur » du Shift Project, The Shifters, est créée en 2014. Revue21 a interrogé certains de ses membres afin de comprendre ce qui peut bien pousser plus de 20 000 personnes, le plus souvent des hommes, bien insérés et issus de formations scientifiques, à consacrer bénévolement plusieurs heures par jour à la cause de la décarbonation. « Nous avons plusieurs missions : d’abord, nous former en interne, former le grand public et mener des consultations pour alimenter les travaux du Shift Project », récite Sylvaine Dhion, porte-parole du mouvement, elle-même employée dans le nucléaire. « Nous avons 70 groupes locaux, précise-t-elle, qui fonctionnent de manière autonome et qui lancent leurs propres initiatives. »

Sur leur serveur Discord, une application de discussion en ligne, les projets fusent. Partout en France, les shifters s’organisent pour interpeller les candidats ou mettre à leur disposition des ressources scientifiques. La décarbonation devient une aventure à 360 degrés. Nul domaine n’est épargné : Catherine Azoulay, gynécologue de 63 ans, participe à un webinaire « décarbonation du bloc opératoire », tandis que d’autres, comme Delphine Weiskopf, 56 ans, pilotent tous azimuts des consultations auprès « des chasseurs, des garagistes, des concessionnaires ». Frénésie contagieuse, qui s’explique par le fait que, pour beaucoup de ceux à qui Jancovici a fait avaler sans ménagement la pilule rouge, l’action constitue la réponse à l’inquiétude née de la prise de conscience des limites planétaires. « Contre l’écoanxiété, c’est précieux. On n’est pas dans la complainte, on accomplit des choses », abonde Julien Brunier, shifter membre du « cercle santé ».

Des milliers de soldats shifters

Opérant parmi les profanes, les shifters savent se repérer entre eux, tels des francs-maçons de la calculette. « Si j’en croise un à l’hôpital, reprend le trentenaire, on se reconnaît et on peut se motiver pour envoyer un mail à la direction pour faire une avancée. » De l’entrisme soft, suggère Geneviève Ferone, pour « faire pénétrer les idées du Shift Projet, en taches de léopard, dans toutes les filières et les territoires ». Une décentralisation qui a ses limites : les initiatives doivent être validées par le conseil d’administration des Shifters, composé de 12 membres… dont Jean-Marc Jancovici. Les shifters conférenciers doivent quant à eux être « certifiés » avant de pouvoir répandre la bonne parole dans les écoles, les universités ou les entreprises. « Trente heures sont nécessaires pour obtenir le certificat », raconte Jérôme Gauvain, ancien pilote de ligne en charge des formations, gratuites, qui fournit slides et éléments à suivre rigoureusement.

Dès qu’il s’agit de politique, les milliers de soldats shifters revendiquent un surplomb de techniciens face au marécage partisan. « C’est scientifique », répètent-ils à l’unisson. « Pour nous, la question du climat n’est pas du tout une question politique », explicite Sylvaine Dhion, puisqu’il s’agit avant tout de faire exister l’écologie « dans toutes les strates de la société et de dépasser les clivages ». Ces dernières années, en amont des échéances électorales, le Shift Project et The Shifters se sont mis au diapason pour fournir aux candidats des feuilles de route pour un futur décarboné. La dernière en date, le Plan robuste pour l’économie française, a été publiée au mois d’avril 2026, un an tout pile avant les présidentielles. Elle inventorie « 20 grands chantiers sans lesquels la transition bas carbone ne réussira pas », parmi lesquels la relance du fret ferroviaire, la production d’hydrogène bas carbone ou, côté logement, le déploiement des pompes à chaleur. « Après, c’est à chaque parti de proposer des mesures selon sa propre grille de lecture et ses valeurs », poursuit la porte-parole.

Voilà pour la théorie. En pratique, au moment des municipales de 2026, l’approche s’est par exemple traduite par l’organisation par The Shifters d’un grand oral à Paris, en partenariat avec France 3 Île-de-France, mettant les têtes de liste face à leurs engagements en matière de décarbonation. Mais difficile de croire qu’on se soustrait à la politique quand on doit démarcher en même temps Rachida Dati (Les Républicains), Sophia Chikirou (La France insoumise) et Thierry Mariani (Rassemblement national). Sur Discord, l’invitation étendue à l’extrême droite enflamme les canaux. « C’est indigne des shifters, écrit un bénévole. Sarah Knafo, qui remercie le travail scientifique et rigoureux du Shift… Insupportable ce moment, triste pour l’association et à oublier rapidement… » Face à la controverse, la majeure partie de la communauté continue de revendiquer la possibilité de « l’apartisanisme » et même de « l’apolitisme ».

À la question « accepterait-on de parler avec l’extrême droite ? », ils répondent oui.

Un shifter

Finalement, le conseil d’administration des Shifters a tranché par un communiqué interne en faveur de cette ligne. N’empêche que la controverse, finalement contenue au moment des dernières municipales, a bien failli faire dérailler le train Janco par le passé – et les étincelles provoquées par ces frictions ont laissé des blessures toujours vives. « Oui, la question du carbone n’est pas une question partisane – mais cette posture a ses limites », remâche une ancienne employée de Carbone 4 qui a fini par claquer la porte. Pour elle comme pour d’autres, tous ayant requis l’anonymat, cette limite a été franchie en 2024, au moment de la dissolution puis des législatives, lorsque s’est posée en interne la question de l’attitude à adopter en cas d’arrivée du Rassemblement national au pouvoir, alors annoncée par de nombreux sondages. « Il y a eu des tensions assez violentes avec les trois patrons, retrace-t-elle. Ils hésitaient sur le choix des mots. Finalement, à la question “accepterait-on de parler avec l’extrême droite ?”, ils répondent oui. Je suis partie avec perte et fracas. »

Des hommes en jupe

À cette désillusion s’ajoutent d’autres crispations. Comme celle qui entoure la vision « biologisante » de Jean-Marc Jancovici, explique encore un ancien salarié. Celle-ci dicterait son regard sur les distinctions entre hommes et femmes en particulier, et leur rôle social différencié. Lui-même l’énonce sans détour dans un épisode du podcast Présages en 2018, toujours disponible sur la page YouTube de l’ingénieur : « La femme a un droit de veto sur l’endroit où il y aura la cellule familiale […] et c’est elle qui a le lead sur la gestion logistique de la bouffe. […] Je ne suis pas en train de dire que c’est bien ou c’est mal : la biologie dit qu’on n’est pas constitué exactement pareil. […] Une des raisons pour lesquelles il n’y a pas de femmes dans les hautes sphères politiques, c’est parce que c’est un parcours de brutes et ça ne correspond pas à l’essentiel de la psychologie féminine. Les femmes qui y sont arrivées… c’est des hommes en jupe. » C’est ainsi que, sans s’en rendre compte, le scientisme fait de la politique.

Au-delà de ces propos, c’est surtout la censure imposée au sein même de la boîte de conseil qui pousse plusieurs employés vers la sortie. Une série de mails consultés par Revue21 attestent d’une interdiction d’organiser des temps syndicaux sur les pauses du midi pour aborder le sujet de la montée de l’extrême droite. Des employés se voient sommés de supprimer leurs posts sur les réseaux sociaux ou les canaux syndicaux internes. Au fond, résume une autre source, « ce qui était violent, c’était de réaliser qu’on se voile la face. On n’est pas une entreprise engagée. En réalité, on est juste un cabinet de conseil ». La séquence a « précipité » le départ d’un autre employé, arrivé à la conclusion que Jancovici et ses associés « objectivent l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir : ils ne seront clairement pas un rempart ».

Pourtant, ce verrou d’apolitisme qu’il a imposé à son entreprise ne l’empêche pas de tenir sous d’autres latitudes des positions autrement engagées. Dans une interview pour la chaîne YouTube Thinkerview, le 16 mars 2025, il dénonce « un génocide documenté par les Nations unies » à Gaza, où « on affame des femmes et des enfants avec la complicité active des États-Unis ». Une position que n’aurait pas reniée son propre père, Bernard Jancovici, militant au sein de l’organisation antisioniste Union juive française pour la paix.

« Il n’y a pas, chez Jean-Marc Jancovici, d’inclination à se mettre au service d’une “Étoile de la mort” décarbonée », jure sa vieille amie Geneviève Ferone, en référence au QG de l’Empire malfaisant de Star Wars. Sans pour autant éteindre le feu des dilemmes à venir : jusqu’où fournira-t-il à l’extrême droite des outils, au risque de la crédibiliser auprès d’indécis, sous prétexte de renforcer l’écologie ? Et, sans crier gare, la vieille blague de ressurgir : si le train déraille, l’ingénieur saura-t-il descendre à temps ?

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Août 2025
Les rêves fous d’un apprenti sorcier du climat
Récit en BD d’un projet contesté, qui séduit les industriels du fossile : répandre du soufre dans la stratosphère pour faire baisser la température.
Bande dessinée  |  Août 2025 | Planète
trois hommes s’abritent derrière une digue où s’écrasent d’immenses vagues
Juillet 2025
Atlantes modernes face au déluge du monde
Que faut-il faire pour qu’une simple image capte notre attention ? S’appuyer sur un mythe fondateur, répond le photojournaliste Asanka Brendon Ratnayake.
Coup d’œil  |  Juillet 2025 | Planète
façade du Collège de France dans une goutte de pétrole
Juin 2025
Pour 2 millions, le Collège de France perd le droit de critiquer Total
L’institution doit s’abstenir de tout propos susceptible de porter atteinte à l’image de la firme pétrolière, mécène de sa chaire Avenir Commun Durable.
À la source  |  Juin 2025 | Controverses
un incendie au-dessus de la ville californienne de Paradise
Juin 2025
Paradise dans les flammes de l’enfer
Le photographe Maxime Riché nous donne à voir le mégafeu qui, en 2021, embrasait la Californie. Une image forte, saisie grâce à une pellicule particulière.
Coup d’œil  |  Juin 2025 | Planète
jeune femme dans l’eau prenant un selfie
Avril 2025
Selfie à tout prix
Une jeune femme brandit son smartphone au cœur d’une inondation meurtrière. Moment apaisé ou défi narcissique à l’heure des catastrophes climatiques ?
Coup d’œil  |  Avril 2025 | Planète
Mars 2025
Emmanuelle Périé-Bardout et Ghislain Bardout, nageurs en glace inconnue
Quand des pionniers de la plongée profonde en eaux polaires ouvrent la voie à de nouvelles recherches sur les écosystèmes marins.
Défricheurs  |  Mars 2025 | Planète
Janvier 2025
Palmiers désenchantés
Depuis plus d’un siècle, ils évoquent le soleil, les vacances… Et si les palmiers de Floride devenaient le symbole des dégâts naturels ?
Coup d’œil  |  Janvier 2025 | Planète
Munni Devi, 28, stands as she cleans the mud from the entrance of her house after flood water recedes from a residential area that was flooded by the overflowing of the river Yamuna following heavy rains, in New Delhi, India, July 17, 2023. REUTERS/Adnan Abidi
Décembre 2024
Déesse du désastre
Pourquoi cette image de l’Indien Adnan Abidi rend-elle universelle le drame des mutations climatiques ?
Coup d’œil  |  Décembre 2024 | Planète